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La communication de crise dans l’Affaire des Paillotes Corses


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La communication de crise : poker menteur médiatique ou rebondissement réputationnel ?

Face à une crise judiciaire qui peut violemment et durablement écorner l’image et la réputation d’une personnalité ou d’une entreprise, avoir une stratégie de communication de crise n’est plus une option. On ne livre pas une bataille médiatique sans stratégie de communication de crise (avec un consultant) comme on ne mène pas une bataille juridictionnelle sans stratégie de défense judiciaire (avec un avocat). Le temps de l’improvisation communicationnelle est aussi désuète qu’elle serait kamikaze.

Retour sur une affaire médiatique qui a successivement vu intervenir les plus grands avocats du barreau de Paris : Maitre Georges Kiejman fondateur du cabinet d’avocats Kiejman Marembert, Maitre Jacques Vergès (dont le cabinet fut repris par le merveilleux Jean-Marc Florand) ou encore Maitre Francis Szpiner, Associé fondateur du cabinet STAS & Associés : l’affaire dite des « Paillotes Corses ».

Quelle fut alors la stratégie de communication de crise du Préfet Bonnet, au centre de cette affaire médiatico-politique ?

La posture du préfet « en liberté de parole »

D’abord d’adopter la posture du préfet « en liberté de parole » pour miser sur le levier de la transparence. À peine sorti de prison, le préfet Bernard Bonnet avait ainsi violemment critiqué le garde des Sceaux.

Écroué, l’ancien préfet de Corse Bernard Bonnet avait quitté la prison de la Santé en s’estimant « victime d’un complot judiciaire » dans l’affaire des paillotes incendiées et en annonçant de prochains « coups de théâtre ». Le haut fonctionnaire avait par ailleurs vivement critiqué le comportement du garde des Sceaux Élisabeth Guigou à son égard.

Après la transparence, le préfet tenta l’émotion.

C’est « très ému », selon son expression, mais s’exprimant cependant d’une façon ferme et claire, que Bernard Bonnet, entouré de son avocat Maitre Georges Kiejman et de ses proches, avait retrouvé la liberté en 1999. Un peu plus d’une heure avant cette déclaration, le juge Patrice Camberou avait mis la dernière main à son ordonnance. Celle-ci prévoyait un contrôle judiciaire serré, restreignant les déplacements de l’ancien préfet à la région Île-de-France et lui interdisant de communiquer avec les sept autres personnes mises en examen ainsi qu’avec les témoins du dossier. L’intéressé, qui affirmait avoir perdu 14 kg en prison, devait également pointer une fois par semaine dans un commissariat parisien. La veille, Maitre Georges Kiejman avait regretté cette dernière obligation qu’il jugeait « inutilement vexatoire ».

Désormais libre, Bernard Bonnet, qui était allé déguster une bière avec ses proches à la terrasse d’un café parisien, avait clairement annoncé qu’il allait donner un tour encore plus agressif à sa ligne de défense. « L’affaire commence », avait-il affirmé devant la prison de la Santé. L’ancien préfet de Corse avait déjà multiplié les signes de combativité lors d’une détention de près de soixante jours. Sur le strict plan de l’instruction, l’intéressé n’avait d’ailleurs jamais varié dans ses déclarations. Il avait toujours nié avoir donné l’ordre formel de détruire clandestinement le restaurant de plage Chez Francis en employant pour cela des gendarmes du groupe de pelotons de sécurité (GPS).

Au fil des interrogatoires puis des confrontations, il avait ainsi repoussé les allégations de son ancien directeur de cabinet à Ajaccio, Gérard Pardini, et de l’ancien commandant de la légion de gendarmerie en Corse, le colonel Henri Mazères. Ces deux derniers, qui ont reconnu leur implication dans les incendies de Chez Francis et de l’Aria Marina, l’avaient peu à peu présenté comme l’instigateur des « opérations paillotes ». De son côté, le lieutenant-colonel Bertrand Cavallier, dont le témoignage avait donné un brutal coup d’accélérateur à l’affaire, n’avait d’ailleurs jamais explicitement accusé le haut fonctionnaire d’avoir donné un ordre illégal.

Une communication de crise pour combattre un faisceau de présomptions

« Il n’existait aucun plan de destruction clandestine de paillote », avait affirmé Bernard Bonnet lors d’une confrontation capitale avec Bertrand Cavalier. « Le seul plan qui existait, et qui était presque quotidiennement évoqué depuis le début du mois de mars avec mon collaborateur en charge du domaine public maritime, M. Delsol, et au cours des réunions préfectorales du soir, était un plan légal d’exécution de décisions de justice », avait-il réaffirmé devant le juge Camberou.

En dépit des charges retenues : une mise en examen pour « complicité de destruction volontaire d’un bien appartenant à autrui par incendie en bande organisée », la justice ne disposait alors pas de preuves de l’implication de l’ancien préfet dans la destruction des paillotes.

Seuls les témoignages de Gérard Pardini et d’Henri Mazères permettaient d’étayer un faisceau de présomptions, « graves et concordantes » aux yeux du magistrat instructeur dont il faut relever qu’il n’hésita pas à s’exprimer largement auprès des journalistes.

Des mises en cause médiatiques fracassantes comme stratégie de riposte

En annonçant des révélations sur l’« attentat judiciaire » dont il s’estimait la victime, Bernard Bonnet faisait à nouveau monter la tension médiatique autour de l’affaire des paillotes corses. Au cours de sa détention, il avait déjà annoncé des mises en cause fracassantes, notamment celles de deux anciens ministres ayant critiqué son action en Corse, sans toutefois donner corps à ses menaces faisant naitre une multiplication des sollicitations médiatiques.

Ces nouveaux « coups de théâtre » viseraient-ils cette fois des membres de cabinets ministériels ou de la direction de la gendarmerie nationale ? S’attacheraient-ils plutôt à stigmatiser l’attitude de la justice corse, qui aurait fomenté un véritable « complot » ? Lors de la confrontation avec le lieutenant-colonel Cavallier, l’ancien préfet avait insisté sur l’enregistrement effectué à son insu par le militaire. Me Kiejman avait demandé au témoin dans quelles conditions il avait remis cette cassette aux « magistrats du parquet d’Ajaccio » dirigé par le procureur Jacques Dallest et si ceux-ci étaient susceptibles d’en avoir livré une version tronquée à la presse.

Le juge Camberou était intervenu pour couper court à l’intervention de l’avocat.

Une communication sous contrainte judiciaire offensive

Cette stratégie de gestion de la crise judiciaire traversée par Bernard Bonnet reposa ensuite sur la dénonciation de la « trahison » des magistrats.

Bernard Bonnet apparaissait comme un homme en liberté de parole. Le préfet, qui avait allumé des mèches lentes avec la publication de son livre intitulé « Préfet en Corse » aux éditions Michel Lafon, s’amusait de les voir se consumer médiatiquement avec une joie non dissimulée, parfois perçue comme de l’arrogance ou de l’autosuffisance. La question était alors de savoir si ces mèches étaient reliées à une bombe à retardement ou à un pétard mouillé.

Tout au long de cette crise, Bernard Bonnet a toujours semblé disposer d’une liberté de communication exceptionnelle pour un préfet de la République.

En Corse, la parole était partie intégrante de la méthode Bonnet : faire et faire savoir. Même préfet hors cadre, il est resté homme de paroles et d’images. Jamais auparavant, un préfet n’avait mis aussi ouvertement en cause l’attitude de la justice. Face à ce tintamarre médiatique, le ministère de l’Intérieur de l’époque, dont dépendent les préfets, est resté bien silencieux. « Un immense gâchis », se lamentait Jean-Pierre Chevènement.

Bernard Bonnet, qui protesta de son innocence dans la destruction de deux paillotes dans le golfe d’Ajaccio, ne digérera jamais son dernier whisky au palais Lantivy. Lorsqu’un magistrat d’une trentaine d’années s’invita à la préfecture, interrompant l’apéritif pris avec ses collaborateurs.

Impensable pour celui qui se plaignait à l’époque de ne pas être suivi dans ses initiatives par ces mêmes magistrats insulaires, notamment dans l’enquête sur le Crédit agricole.

Il estime qu’ils l’ont laissé seul, exposé en première ligne, lorsqu’il a quitté le palais de justice lors de l’audience de rentrée au palais de justice, après une attaque sévère du bâtonnier Antoine Sollacaro (qui sera assassiné le 16 octobre 2012, à 9h du matin).

Après les « traîtrises de salon » vint le temps de la trahison. « Le putsch judiciaire commence », tempêtera-t-il dans son livre qui lui servira à appuyer sa défense médiatique. Dès lors, tout au long de la crise, le préfet Bonnet n’aura de cesse de s’emporter contre « cette justice d’humeur et de rancoeur du juge Camberou ».

Pour lui, l’affaire était entendue depuis longtemps : les magistrats ont tenté de ralentir son action, les policiers ont gâché l’enquête Érignac avec l’aide des juges antiterroristes parisiens : « Tout le monde sait bien la grande difficulté qu’éprouvent à communiquer entre eux les magistrats dans leur surprotégée galerie Saint-Éloi. Ces querelles intestines ont freiné la progression de l’enquête. »

Même le garde des Sceaux pour lequel il avait, disait-il, de l’estime, sera égratigné par cette stratégie de défense médiatique. Elle et ses « beaux-parents, propriétaires à Bonifacio : « Je les avais (…) contrariés en leur refusant un permis de construire ».

Sa mise en examen pour « complicité de prise illégale d’intérêt » dans un dossier de vente d’un domaine agricole, lors de sa précédente affectation à Perpignan ? La médiatisation de l’affaire, alors qu’il était incarcéré, fut vécue comme « une nouvelle trahison de la Chancellerie qui, seule, a pu organiser la fuite de cette information par l’intermédiaire du parquet » au mépris de la présomption d’innocence et du secret de l’instruction.

Après avoir ferraillé avec les juges d’Ajaccio, Bonnet voudrait porter l’estocade finale à Bastia. « Le principal obstacle judiciaire à mon action fut l’attitude publiquement hostile du procureur général de la République. » « Je devinais qu’il ne serait pas un partenaire loyal. » Le procureur Bernard Legras ironisa d’ailleurs sur ces « belles pages » de littérature qu’il était très fier d’avoir inspiré.

A l’époque, le Préfet Bernard Bonnet a aussi déployé une stratégie de communication de crise en tentant de dévier le tir médiatique sur Matignon. C’est tout particulièrement Clotilde Valter, conseillère pour les affaires de police de Lionel Jospin, qui fut alors visée par la défense médiatique du Préfet.

Les magistrats n’ont généralement pas l’intention de voir « polluer » leur dossier par des révélations tardives. C’est aussi l’un des enjeux d’une bonne communication de crise à maitriser.

A peine sorti de prison, Bernard Bonnet avait retrouvé, avec la liberté, les micros et les caméras, qui, selon ses anciens collaborateurs, rythmaient son action. Après sa gestion médiatique du dossier corse, quand il occupait le palais Lantivy (la préfecture d’Ajaccio), cette fois Bernard Bonnet avait mis en place une défense médiatique, qui n’était curieusement pas sans rappeler celle de Bernard Tapie dans l’affaire VA-OM.

Depuis l’affaire de l’incendie de la paillote Chez Francis, Bernard Bonnet avait multiplié les effets d’annonce. D’un sobre « je ne commente pas les faits divers » à « l’affaire commence », en passant par une promesse de « sport national », l’ancien préfet avait mis au point une stratégie de défense à la marge. Jamais il ne répondit directement aux questions du juge Camberou. Toujours il instillait ses réflexions.

Lors de la confrontation avec ses principaux accusateurs, son ancien directeur de cabinet Gérard Pardini et le colonel de gendarmerie Henri Mazères, le juge s’était une nouvelle fois étonné de l’attitude du préfet : « Pouvez-vous m’expliquer à nouveau ce sophisme et me préciser la différence entre dire des choses inexactes et mentir ? »

« J’ai voulu vous épargner ce jugement de valeur, avait répondu Bernard Bonnet. Pour répondre, à l’avenir, à ce type d’interrogation, je dirai mentir. »

Quelles furent donc les nouvelles révélations promises par Bernard Bonnet, dans son courrier, télécopié au cabinet du juge Gérard Pons du tribunal des affaires sociales, situé hors du palais de justice d’Ajaccio ? Selon lui, Clotilde Valter, conseillère de Lionel Jospin, aurait noté dans un de ses cahiers personnels la teneur de l’entretien qu’elle a eu le 27 avril 1999 avec Bernard Bonnet, en compagnie du préfet Alain Christnacht, chargé des affaires de sécurité intérieure.

Or ce rendez-vous n’avait rien de secret. Bernard Bonnet avait été convoqué à Paris par Jean-Pierre Chevènement. Par ailleurs, à son retour en Corse, le préfet avait confirmé qu’il n’était en rien informé de l’action menée par les gendarmes du GPS contre la paillote située sur la plage de Cala d’Orzu, à Coti-Chiavari. Mais, fidèle à sa stratégie de défense, Bernard Bonnet invita le juge à consulter « ce document [les carnets personnels de Clotilde Valter]. Il serait de nature à participer à l’instruction à décharge à laquelle vous m’avez affirmé être aussi attaché ».

Le juge pourrait ainsi, selon Bernard Bonnet, obtenir confirmation qu’avant d’être interpellé l’ex-préfet avait indiqué aux conseillers du Premier ministre qu’il n’était informé de rien sur cet incendie de paillote.

Ce nouveau rebondissement était-il un épiphénomène médiatique ou rebondissement communicationnel stratégique ?

Me Georges Kiejman, qui souvent avouait, en privé, éprouver les pires difficultés à comprendre l’attitude de son client, jeta l’éponge. Jeudi 1er juillet 1999, l’avocat venait de subir un dernier affront. Alors qu’il s’était rendu à la maison d’arrêt de la Santé, à Paris, pour voir son client à la veille de sa sortie, Bernard Bonnet avait préféré rester en cellule plutôt que de voir son avocat. Le lendemain, Maitre Kiejman était étrangement absent quand l’ex-préfet de Corse avait retrouvé la liberté. Il avait été remplacé par Maitre Francis Szpiner.

Dans cette défense médiatique, Bernard Bonnet posa également les jalons de ses futures révélations dans une brève interview au Monde. « Quant à l’enquête sur l’assassinat du préfet Erignac, je compte aborder le cas d’Yvan Colonna », avait-il déclaré. Selon son entourage, l’ancien préfet estimait que l’assassin présumé de son prédécesseur aurait pu être interpellé si les juges avaient fait cas de ses notes. Sans doute les notes remises sous couvert de confidentialité par le procureur de la République de Paris mentionnaient-elles un Colonna. Mais il s’agissait du frère d’Yvan, Stéphane. Or ce dernier, interpellé, n’a pas été mis en cause.

Bernard Bonnet avait dés sa sortie de prison choisi de faire feu de tout bois. Les juges antiterroristes, Matignon sont les cibles d’une défense qui négligea l’essentiel aux yeux de l’opinion publique : la responsabilité d’un préfet dans l’incendie d’un restaurant de plage.

On le voit ici, dans la famille Bonnet, le fils s’exprima dans la Voix du Nord, la fille dans le Figaro magazine et le père… dans l’Express. Cet éclectisme dans le choix des supports nécessaires à la bonne défense médiatique du préfet aurait mérité d’être porté à son crédit, si elle avait participé à un bon éclairage du dossier, et au jaillissement de la vérité. Ce ne fut toujours pas le cas avec cette communication de crise souvent maladroite.

Au lieu de cela, la distillation soigneuse d’informations ou de semi-révélations participa d’un système de défense classique qui surpris plutôt chez un préfet de la République.