Communication politique

Les hommes de l’ombre de la politique

Un documentaire entrouvre la porte des « spin doctors », ces conseillers politiques qui gèrent les communications de crise.

Généralement silencieux, le petit monde des communicants de crise, les « spin doctors », qui gravitent dans la sphère politique et économique, voire passe de l’une à l’autre, entre-ouvre sa porte dans un documentaire et un livre du reporter Luc Hermann. Ramzy Khiroun, Anne Hommel, Sacha Mandel, Franck Louvrier sont autant de noms inconnus du grand public, des spécialistes de la communication qui « cultivent le secret », relèvent Luc Hermann et Gilles Bovon dans le documentaire « Jeu d’influences » dont les deux parties seront diffusées le 6 mai sur France 5. Un livre (Editions de La Martinière), signé Luc Hermann et Jules Giraudat, sort dans la foulée.

« On profite du manque de temps des médias »

Spin signifie tourner en anglais. De fait, « la communication, c’est modifier un peu la trajectoire de l’information dans le cerveau de nos interlocuteurs », décrypte Christophe Reille, ancien journaliste, premier à avoir conseillé Jérôme Kerviel, et qui a aussi travaillé pour l’ancien patron de Vivendi, Jean-Marie Messier. Il raconte comment il a organisé les premières photos du trader ou encore qu’il est allé le chercher à l’arrière de la prison de la Santé pour le ramener devant la meute de journalistes, expliquant à son client que cela lui évitera une traque future…

Anne Hommel a elle accompagné DSK puis Jérôme Cahuzac dans leur descente aux enfers, à quelques mois d’intervalle. Le jour des aveux de l’ex-ministre du Budget, elle explique qu’il n’était « pas en état de taper quoi que ce soit ». Le message sur son blog où il se dit « dévasté par le remord »? « On le fait à sa place », raconte-t-elle. Pourquoi le blog ? « Pour maitriser le propos », décrypte-t-elle : « Quand on écrit sur un blog il n y a pas de questions! ». Mais, assure-t-elle, « ni Cahuzac, ni DSK n’avait besoin de mediatraining », pour leurs confessions télévisées.

Et comme le soulignent les auteurs du documentaire, les communicants profitent « de l’urgence des médias tout info et donc du manque de temps pour vérifier une info ». Travaillant pour Castorama et Leroy Merlin, en vue de faire pression pour l’ouverture le dimanche, Stéphane Attal, encore un ex-EuroRSCG, explique sans détours qu’il a surfé plusieurs heures sur une méprise commise par des journalistes: ceux-ci croyaient à tort que des enseignes seraient interdites d’ouvrir le dimanche suivant. « Les journalistes n’ont pas compris, je vais vous dire: ils n’ont qu’à faire mieux leur métier et travailler un peu plus en profondeur! ».

Passé lui aussi par EuroRSCG, Sacha Mandel est le conseiller presse du ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian. Il raconte concrètement comment il a fait « fuiter » des photos de djihadistes au début de la guerre au Mali « sans la source du ministre », afin d’être plus efficace. Le milieu du sport n’échappe pas à la comde crise. Ramzy Khiroun, conseiller de Lagardère et également proche de DSK, a été aux manettes, avec Anne Hommel, pour Richard Gasquet, tennisman accusé d’avoir pris de la cocaïne. Un journaliste de l’Equipe raconte ses relations musclées avec Ramzy Khiroun, qui a refusé de témoigner filmé.

Le documentaire passe ainsi plusieurs affaires au scanner : appartement d’Estrosi, naufrage du Costa Concordia, avertisseurs de radars sauvés en devenant des « outils d’aide à la conduite »…, affaire Leonarda pour laquelle témoigne le fidèle communiquant de Manuel Valls, Harold Hauzy. Nicolas Bordas (TBWA), qui a participé à la campagne de François Hollande et n’a pas été « appelé » ensuite, trouve « regrettable que les politiques français ne comprennent l’intérêt de bien communiquer qu’en période électorale ». Jean-Luc Mano, qui conseillait des politiques, décerne lui sa bonne note: « Manuel Valls, c’est zéro faute, il a tiré de la méthode Sarkozy l’idée de la saturation médiatique mais séquencée ».