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Des « fils de pub » aux « spin doctors »

Des « fils de pub » aux « spin doctors »

by LaFrenchCom
3 septembre 2003

Alastair-Campbell-Tony-Blair

Attention danger : cette chronique est favorable au gouvernement. Le genre n’a jamais été prisé et, pour être remarqué, il est conseillé de se moquer ou mieux d’accuser. Personne ne s’en prive. Voilà l’équipe Raffarin responsable de tout, des feux de forêt aux conséquences de la canicule. Je crains pour elle s’il pleut cet automne ou si l’hiver est froid. Que n’invente-t-elle pas aussi la machine à modérer le temps ? Ce ne sont pourtant pas les idées qui manquent. Au-delà du constat si juste, si profond, si raisonnable de Mme Aubry pour qui l’Elysée et Matignon ont « failli », il suffirait de créer une agence d’alerte, comme le suggère M. Bayrou, pour qu’il fasse frais en été et que les incendies s’apaisent. Dans les deux cas, les orages désirés se le tiendraient pour dit et se lèveraient vite. Car de la fermeté et de l’attention suffisent. 

Il est vrai que l’époque est marquée par l’affadissement des âmes. Le gouvernement lui-même subit cette mollesse. En d’autres temps, on administrait bien autrement. Je n’en veux pour preuve que la lettre qu’écrivait Napoléon le 21 août 1809. Cette année-là une partie du Midi brûlait. L’empereur n’était pas content. Il convoqua un secrétaire. Visage fermé, il dicta quelques mots pour le préfet du Var. Les voici. « J’apprends que divers incendies ont éclaté dans les forêts du département dont je vous ai confié l’administration. Je vous ordonne de faire fusiller sur le lieu de leur forfait les individus convaincus de les avoir allumés. Au surplus, s’ils se renouvelaient, je veillerai à vous trouver un remplaçant. » 

Pas de formule de politesse, pas question de s’emberlificoter, de l’ordre et de la netteté. En cinquante mots, tout était dit. « Napo » comme on l’appellerait aujourd’hui, n’aimait pas qu’on lui marchât sur les pieds. Il incarnait l’autorité. Celle-ci devait être simple et visible. Lui-même d’ailleurs veillait à la clarté : il signa sa missive d’un sobre et éclatant « Napoléon Empereur ». J’en conviens, il y avait un peu d’excès dans cet homme. Sa démarche ne serait pas admise aujourd’hui où il est déjà difficile de ne pas payer les jours de grève des fonctionnaires. Comme disait une enseignante, entendue l’autre soir à la télévision, procéder à quelques retenues de salaire est « dégueulasse ». Alors des fusillades ! De toutes les façons les « spin doctors » non seulement le déconseilleraient mais ne l’admettraient pas. 

Les « spin doctors » sont une gloire de l’époque. Ces hommes, plus ou moins dans l’ombre, conseillent les princes dans leurs rapports avec les peuples. Ils adorent l’expression de « spin doctors ». Le vocable anglo-saxon, monde pour lequel ils ont de l’estime, leur paraît chic et scientifique. Partir du terme « réclame » pour arriver à celui de « spin doctors », en passant par « fils de pub » et « communicants politiques », témoigne en effet d’une belle progression de carrière. Donc ils aident les hommes politiques, ils testent des idées, ils mettent en scène, ils informent jurent-ils, ils intoxiquent aussi. Ils vénèrent une technique, le sondage, et une notion, celle de proximité. Et si généralement les conseilleurs ne sont pas les payeurs, ceux-là doivent parfois payer. 

Dick Morris, l’ancien gourou de Clinton, a fait son autocritique et Alastair Campbell a dû quitter ses fonctions. C’est un Anglais et ces gens-là, qui ont conquis des empires sous des dehors réservés, n’y vont jamais avec le dos de la cuillère. Alastair, prénom charmant, ne se gêna pas pour enjoliver la réalité et aider son chef Tony Blair. Il ne fallait pas lésiner puisqu’il s’agissait de convaincre les Britanniques de la nécessité de la guerre contre l’Irak. Alors le « spin doctor » grossit certaines informations, il en assembla quelques autres qui n’en étaient pas, il alla jusqu’à se convaincre que les armes de destruction massive du chef de l’Irak pouvaient être déployées et efficaces en quarante-cinq minutes. Il en perdit son poste. Aussi peut-on dire que Saddam a eu la peau d’Alastair. 

Pourtant, quoi qu’on en pense, l’embrouille avait de l’allure. Il n’est pas donné à tout le monde de faire prendre de telles vessies pour de telles lanternes. Jouer avec les affaires du monde doit être pour l’expert en communication le plus stimulant des dopages. En France, en dépit de nos efforts, nous sommes plus pauvrets. Ce qui nous occupe actuellement, c’est une dérisoire histoire de télévision dont l’idée est de faire partager la vie de Français à des hommes politiques. Le titre de l’émission serait « 36 heures » afin de rappeler celui d’une série télévisée à succès, « 24 heures », dont la principale caractéristique est l’utilisation intensive du téléphone portable par les héros. L’alibi de « 36 heures » est de rapprocher le citoyen du politique, le prétexte de favoriser la fameuse proximité et l’objectif d’obtenir un maximum d’audience en surfant sur la vague de la « télé-réalité ». Le « spin doctor » de Raffarin, Dominique Ambiel, est plutôt pour et a donné son accord sans en référer à grand monde. Le premier ministre, qui est un Poitevin chez qui il y a du Normand, est plutôt contre : il n’interdit pas mais il déconseille. Ce qui signifie qu’il y est hostile. 

On se moquerait volontiers du devenir de l’affaire si elle ne traduisait pas la solide conviction des spécialistes en communication pour qui nous sommes avant tout des voyeurs. Nous serions des paparazzi repus d’images et soucieux de débusquer l’intime. De Jospin par exemple, nous ne retiendrions ni l’action ni le bilan mais uniquement le soir où, à la télévision, il fredonna « les feuilles mortes ». Et nous n’aurions qu’un désir, voir se dévoiler les hommes politiques, modernes Pinochio des « spin doctors ». C’est faux bien sûr et c’est ce qu’a senti Raffarin sachant mieux qu’un autre user de la « com ». Mais quitte à s’enivrer de « politique réalité », autant qu’elle soit vraie. Alors découvrons comment s’élabore une politique, les convictions, les tractations, les marchandages, les ambitions. Plantons des caméras au Conseil des ministres et dans les réunions des états-majors. Filmons les entretiens du président et des ministres. C’est un rêve. Il devrait pourtant faire de l’Audimat.

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