FAQ - Cas pratiques

Vache Folle : Carrefour a tenté de réparer les dégâts d’image

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Carrefour face à la crise sanitaire de l’an 2000

Les ventes de viande du distributeur ont chuté de 20 %. D’autres enseignes ont commercialisé les lots suspects.

Près de 3 000 appels dans la soirée du dimanche 22 octobre 2000 après le journal télévisé, plus de 45 000 traités dans la journée de lundi. Et ce n’est peut-être qu’un début…

L’annonce du retrait de « viande suspecte » dans 39 magasins Carrefour, samedi 21, a déclenché une véritable psychose chez les consommateurs, qui peuvent être… perplexes devant les rebondissements quotidiens de ce qui s’appelle désormais l’« affaire de la vache normande ».

Mardi 24 octobre, c’est-à-dire trois jours après l’alerte de Carrefour, Auchan et Cora ont à leur tour révélé nationalement avoir reçu eux aussi de la viande issue du même troupeau « litigieux ».

La direction des fraudes (DGCCRF) a également identifié une dizaine d’entreprises ayant acheté de la viande suspecte provenant de la Soviba. Comment s’explique ce décalage, alors que les trois enseignes ont recours à la même entreprise d’abattage, la Soviba, l’un des plus gros fournisseurs de viande français.

Pour Olivier Kriegk, le directeur scientifique de cette entreprise, « capable d’identifier dans un lot de steak haché l’identité des quarante vaches qui peuvent entrer dans sa composition », l’affaire a démarré le 4 octobre. Un négociant achète douze animaux à un exploitant. Il en livre onze à l’abattoir de Villers-Bocage. Ces onze bêtes sont examinées par les services vétérinaires avant et après l’abattage. Les professionnels déclarent les animaux sains. Le 10 octobre, ce même négociant livre la douzième bête du fameux troupeau.

Mais coup de théâtre : les services vétérinaires recalent l’animal pour « état physiologique anormal ». La bête est abattue le 11 octobre et un prélèvement révèle quelques jours plus tard qu’elle était atteinte de l’ESB. « Le vétérinaire nous en informe le 19 octobre par téléphone et fax à 12 h 09, poursuit Olivier Kriegk.

Le jeudi 19 octobre, nos recherches informatiques nous permettent de faire le lien entre cette vache malade et les onze premières vaches que les services vétérinaires avaient déclarées saines.

Le 20 au matin, nous appelons Carrefour, qui est notre principal client à Villers-Bocage et qui se charge de prévenir lui-même ses magasins. Nous appelons le même jour les quelques magasins Auchan et Cora qui avaient reçu quelques pièces de viande via l’abattoir du Lion-d’Angers, en omettant, c’est vrai, de prévenir nous-mêmes les dirigeants des deux chaînes », assure le représentant de la Soviba.

Pourtant, les juristes d’Auchan n’excluent pas de porter plainte contre la Soviba qui a changé de nom pour devenir ELIVIA : EL pour Éleveurs, LIV pour Vie (live) et VIA pour Viande.

« Nous n’avons pas du tout été traités comme Carrefour. Vendredi, la Soviba a appelé quelques magasins sans utiliser la procédure d’urgence prévue en cas de problème sanitaire. Un des dirigeants de la Soviba s’est contenté d’appeler samedi, sur son mobile, le directeur de la filière Auchan, qui n’a pu recontacter son interlocuteur que le dimanche », explique au Point un porte-parole d’Auchan.

Venu inaugurer le nouvel hypermarché près du parc Disneyland Paris, Francis Cordelette, directeur général d’Auchan France, avait même expliqué à des journalistes médusés que « la Soviba avait appelé vendredi pour dire que nous n’étions pas concernés. Mais après vérification, lundi 23 octobre, nous nous sommes aperçus que deux de nos magasins étaient touchés ».

Cette défense pour le moins alambiquée tranche avec la réactivité de Carrefour. « Nous avons chez nous un système de veille et de gestion de crise qui a pu se déclencher immédiatement, même le week-end », explique Joël Saveuse, directeur général Europe de Carrefour. Immédiatement alerté, Daniel Bernard, le président de Carrefour, a interrompu son voyage en Asie. A son arrivée à Paris, le dispositif de crise était déjà déployé depuis plusieurs heures, avec la mise en place de quatre groupes de travail (comité scientifique, spécialistes des achats, agence conseil en communication de crise, représentants des magasins…), des centres d’appel et… des pages de publicité sur la gestion de la crise dès le mercredi 25 octobre dans les journaux.

Cela suffira-t-il à rassurer les français ? « Ils consommaient jusqu’à présent deux steaks par semaine », reconnaît Louis Orenga, du centre d’information des viandes. Mais ils pourraient très vite changer leurs habitudes.

Déjà, dans les hypermarchés Carrefour, la baisse des ventes du rayon viande varie de 20 à 50 %. Chez Auchan, on admet une chute de 15 à 20 % des ventes. Et chez Casino, qui n’est pas concerné par l’affaire normande, on avoue « un léger effet psychologique et une certaine rétention des achats ».

Pour éviter à l’avenir des risques de boycottage de la viande rouge de la part des consommateurs, Carrefour prêche pour des mesures choc, comme le dépistage systématique de l’ESB à l’abattoir, « qui permettrait de réduire encore les risques ». Ses concurrents lui objectent un nombre de vétérinaires insuffisant, un manque de place dans les abattoirs pour stocker les carcasses et un coût élevé (1 milliard de francs)… pour une efficacité douteuse.

« Nous avons bien réussi à mettre en place, en deux ans, une filière soja génétiquement non modifié, ce que tout le monde estimait impossible ; nous avons initié depuis onze ans des filières qualité Carrefour qui s’appuient sur la valorisation des terroirs, la traçabilité, la transparence dans l’alimentation animale. Près de 70 % de nos achats de viande sont faits dans le cadre de ces accords de filière », explique l’enseigne, qui entend plus que jamais poursuivre cette démarche.

Les victimes indemnisées par l’enseigne de distribution

Pour la première fois, le gouvernement de Tony Blair a admis, jeudi, l’obligation pour l’Etat d’indemniser les familles des victimes de la maladie de Creutzfeldt-Jakob et les victimes encore en vie. Cette décision est le résultat d’un rapport d’enquête en seize volumes commandé par le gouvernement. Un pas en avant que le gouvernement Major avait toujours refusé d’accomplir, alors que des indemnités – 3 milliards de livres – ont été versées aux fermiers et aux industries de la viande – notamment aux abattoirs – affectées financièrement par l’épidémie d’ESB. Mais pas un penny n’a été versé à la plupart des familles qui ont perdu un proche. David Body, l’avocat qui les représente, estime que 50 000 livres (570 000 francs) en moyenne seraient nécessaires pour prendre en charge correctement les malades atteints de la MCJ.

Les lenteurs de la justice

– Une information judiciaire est en cours à Nantes, depuis le 3 juillet 1996, sur les conditions d’importation et de commercialisation des farines animales, suspectées de transmettre l’ESB. Selon la Confédération paysanne, partie civile, aucune mise en examen n’a été prononcée à ce jour par le juge Jean-Pierre Petillon.

– Une instruction est ouverte à Paris depuis le 27 juin 1996 à l’initiative de l’Union fédérale des consommateurs. Selon l’UFC, un rapport de la Direction des douanes et de la répression des fraudes révèle qu’entre 1993 et 1996 une vingtaine d’opérateurs bretons et de Loire-Atlantique ont importé 1 262 tonnes de farines de viande d’Angleterre et d’Irlande, interdites depuis 1989.

– L’enquête du juge d’instruction de Coutances sur l’importation illégale en 1995 de 10 000 veaux britanniques de moins de 6 mois dans le département de la Manche devrait être jugée début 2001. Les investigations ont débuté au… printemps 1996 : les gendarmes ont dû visiter 700 élevages en France et se sont également rendus en Espagne et en Italie. Objectif, retrouver ces bovins anglais suspects et maquillés en animaux français par le simple changement de la bague d’identification d’oreille.

– Un éleveur du Calvados a été condamné le 2 septembre 1997 par le tribunal correctionnel de Caen pour avoir fait entrer illégalement 640 veaux britanniques à Ficheux (Pas-de-Calais). Sanction : 40 000 francs d’amende.