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« Chômage », « noyaux durs », « plan », « cohabitation »… Comment les Français entendent-ils le discours politique ? Quel est l’écart entre la réalité et les mots pour la dire ? C’est à ces questions que répond le sondage réalisé par IPSOS pour le Monde. 

La campagne précédant l’élection présidentielle constitue l’une des plus intenses périodes de la communication politique. Elle fournit, sur un plateau, l’occasion de s’interroger sur la portée médiatique du débat démocratique, sur la manière dont le message passe dans l’opinion. C’est pour tenter de répondre, fût-ce partiellement, à cette question que le Monde et la société IPSOS ont procédé à un sondage inhabituel sur la culture politique des Français à partir d’une vingtaine de mots-clés de la confrontation préélectorale qui doit déboucher sur le choix, décisif dans nos institutions, du président de la République. 

Inhabituelle, cette enquête l’est surtout par la démarche qui l’inspire et la méthode sur laquelle elle s’appuie. Celle-ci consiste à solliciter, par le biais de questions ouvertes, non un choix parmi plusieurs solutions proposées, mais une réponse spontanée et personnelle. La liberté ainsi laissée aux personnes interrogées se traduit par une grande diversité dans l’éventail des réponses qu’elles donnent pour chacun des vingt mots retenus dans le vocabulaire politique. Ceux-ci ne sont pas compris, il s’en faut, de la même façon par tout le monde, mais, si variées que soient les réponses, il est possible de les classer par groupes de significations proches. 

Dans la présentation des résultats partiels de l’enquête que l’on trouvera ci-dessous, nous n’avons conservé que les définitions dominantes, celles que renvoie notamment une proportion significative de l’échantillon de la population. 

Avant même la diversité, voire la fantaisie, des réponses, ce qui retient l’attention, c’est l’échelle des non-réponses qui établit, à l’envers, une sorte de palmarès de l’incompréhension du débat politique et, en quelque sorte, la frontière de la non-communication. Il y a des mots-messages du discours ambiant qui ne sont pas reçus par une grande partie de l’opinion, ou qui ne lui disent rien, ou, encore, qui ont perdu leur signification. 

Ce sont, soit des notions abstraites, théoriques, relatives au fonctionnement du système (bipolarisation, Etat-providence, alternance), soit des termes du vocabulaire technique de l’économie (noyau dur, déréglementation). 

En revanche, il y a des mots qui parlent d’eux-mêmes, soit parce qu’ils correspondent à des préoccupations fortes de la population, comme le confirment tous les sondages, tels les termes de chômage, sécurité, acquis sociaux, fiscalité, soit parce que ce sont des métaphores présentes au coeur du débat politique, telle la cohabitation, et qui ont d’autres connotations. On obtient, ainsi, des définitions de proximité, très concrètes et révélatrices, comme on le verra, et des définitions d’imprégnation donnant lieu à des représentations inattendues. 

Le SIDA 

de la société 

A 1 % près, tout le monde a son idée sur le chômage. On ne s’en étonnera pas s’agissant d’un fléau durement ressenti et sur lequel ont buté plusieurs médecines successives. L’éventail des réponses se caractérise par la proportion de celles d’entre elles qui prennent la forme d’un simple constat : le chômage, c’est de se trouver sans travail (26 %) ou de ne pas obtenir un emploi (6 %). 

Presque aussi importante est la proportion des réponses qui, au-delà de la prise en compte à froid du problème, en soulignent la dimension dramatique : une catastrophe, un cataclysme (18 %), un mal de civilisation, le SIDA de la société (11 %). Les proches du PC (24 %) et du RPR (22 %) sont particulièrement sensibles à cette vision dramatique. 

D’autres groupes de réponses appréhendent le problème à travers ses conséquences humaines et sociales (pauvreté, misère, avenir bouché pour les jeunes, exclusion sociale, perte de dignité, angoisse). A noter que l’imputation aux immigrés de la responsabilité du chômage n’obtient aucun crédit. 

Si l’on reste dans le domaine social, les définitions données pour cerner le contenu des « acquis sociaux » se répartissent en deux grands groupes. Le premier rassemble les réponses privilégiant la fonction d’assistance : Sécurité sociale, allocations familiales, santé gratuite, « ce que l’on reçoit en bien de l’Etat ». Ce genre de définition a la faveur des proches du RPR (26 %) et de l’UDF (21 %), plus que de la gauche, et trouve un bon écho auprès des personnes peu intéressées par la politique. 

Le second groupe de réponses définit les acquis sociaux en termes de conquêtes, obtenues par la lutte sociale et à défendre contre les menaces qui pèsent sur eux. Les sensibilités de gauche mais aussi celle du Front national s’expriment ici plus nettement, de même que les personnes qui s’intéressent à la politique. D’autres groupes de définitions mettent en valeur les éléments du pouvoir d’achat ou, pour 8 %, ce qui éloigne du travail (congés, retraite, semaine de 39 heures). 

Il y a une bonne perception globale de la notion de  » traitement social du chômage  » qui fait partie, dans sa complexité, de notre environnement quotidien. Les jugements négatifs, relativement peu nombreux, révèlent un sentiment de scepticisme ou de suspicion, ce dernier s’exprimant pareillement chez les proches du PC et du Front national. En revanche, l’expression, plus anglo-saxonne que française, d’Etat-providence reste vague quand on lui prête un sens, tantôt négatif, tantôt positif. 

Célébrité des petits 

porteurs et méconnaissance 

des noyaux durs 

Au cours du septennat mouvementé qui s’achève, bien des batailles se sont livrées sur le terrain de l’économie. Que l’on songe, par exemple, au couple nationalisation-privatisation ! A travers la perception de ces deux mots, on mesure bien l’éloignement dans le temps de ces réformes contradictoires mais, surtout, l’effacement de la signification de la première par rapport à la bonne tenue, pour employer le langage des boursiers, de la seconde. 

Dispersion des réponses dans un cas, alors que, dans l’autre, une définition simple et correcte obtient, avec 31 %, l’un des plus forts pourcentages de l’enquête. Succès identique de la perception de la notion de petit porteur (31 %): il est vrai que les privatisations et les appels à l’actionnariat populaire avaient fait l’objet d’une information et d’une promotion publicitaire dont les nationalisations n’avaient pas bénéficié. 

Cependant, la connaissance de la réalité économique a ses limites dès lors qu’elle n’est pas « enseignée ». Ainsi, l’image des noyaux durs – qui devaient vulgariser la structuration de l’actionnariat des entreprises privatisées – est restée plus que floue et majoritairement méconnue. On imagine l’effet que peut produire dans le public des discours ou des débats faisant allusion aux noyaux durs ! Une autre notion abstraite et technique, celle de la déréglementation, souffre d’une semblable obscurité. 

Si les nationalisations sont à la baisse, la planification, elle, est en chute libre dans l’esprit des Français, pour qui le mot de Plan ne correspond plus à l' »ardente obligation » dont parlait le général Pe Gaulle. Quand on pense que Michel Rocard était censé donner une nouvelle vigueur au Plan, il y a de quoi être rêveur ! En réalité, la perte d’identité du mot corrobore, ici, son déclin politique. 

La participation, autre valeur gaulliste, est perçue avec confusion quand elle n’est pas confondue avec la cogestion. Les proches du RPR gardent, plus que les autres, un souvenir de ce grand dessein qui n’est plus de saison. 

L’ancrage dans l’actualité, le rôle futur, apparaissent comme des motivations d’intérêt et de connaissance plus efficaces. Ainsi s’explique que, sous plusieurs définitions même approximatives, la perspective du marché unique européen ne soit pas occultée. Les proches de l’UDF et du RPR privilégient le contenu économique du projet, à l’encontre des proches du PC, tandis que ceux du PS et, plus encore, ceux du Front national – qui décèlent aussi et contradictoirement une menace pour l’identité nationale – y voient l’ébauche d’un Etat européen face aux Deux Grands. 

La cohabitation 

telle qu’elle est vécue 

Les mots du pur discours politique sont loin d’être les mieux compris. Quand ils entendent parler de cohabitation, 22 % des gens interrogés pensent à la vie commune sous un même toit : le phénomène sociologiquede la cohabitation prénuptiale l’emporte sur celui, plus récent, de la cohabitation politique. 

Si celui-ci n’est pas inconnu, il fait l’objet de définitions diverses à travers lesquelles il apparait que c’est dans l’environnement du PC qu’on y voit, surtout, une magouille et dans celui du RPR, une expérience limitée dans le temps. Les sensibilités proches du PS et de l’UDF se retrouvent dans la même proportion (19 %) pour entrevoir dans la cohabitation une entente sur la gestion du pays : serait-ce une indication pour la formation d’une majorité de coalition ? 

L’alternance est perçue à travers la notion de changement, de manière pas très claire, confondue marginalement avec l’alternative ou la versatilité, quand elle ne provoque pas, dans une forte proportion (26 %), le mutisme. La bipolarisation, qui fut l’un des phénomènes majeurs de la Ve République et l’un des thèmes chéris des politologues, n’a pas de signification pour 54 % des personnes interrogées; on touche là aux limites de l’aire de signification du discours politique. 

Aussitôt que l’on évoque une préoccupation dominante, la communication passe mieux. On l’avait noté avec le chômage, on le vérifie avec la notion de sécurité, pour laquelle le taux de non-réponse (7 %) est réduit. Le fait remarquable ici est que la première définition (24 %) s’exprime en termes de moyens (la police) et de protection (17 %) : on met en avant le remède plus que le diagnostic. D’autres réponses confirment ce que ce choix révèle de peur et d’angoisse. Pour 8 % des personnes interrogées, la sécurité, c’est d’avoir un travail stable, de ne pas être au chômage ! Cette seule réponse-là valait un sondage… 

Un sondage qui, au premier abord, révèle l’extraordinaire déperdition du discours politique entre son émission et sa réception. Deux remarques tempèrent, sans pour autant en atténuer toute la gravité, le constat d’une incommunicabilité si grande : d’une part, rien n’assure que seul le message politique soit concerné par cette chute du sens; d’autre part, il n’intéresse qu’une partie de l’opinion. Selon l’enquête, 15 % des personnes interrogées s’intéressent beaucoup à la politique, 35 % assez, 36 % peu, 14 % pas du tout. On ne saurait donc en rester à cette mauvaise et très relative impression. 

Ce petit test sur la culture politique des Français montre que celle-ci n’est pas faite que de mots et qu’elle se fonde sur un vécu. La communication ne passe bien que s’il y a adéquation entre les uns et l’autre, entre ce que disent les dirigeants politiques et ce que vivent leurs auditeurs. Limité à sa seule sphère, le vocabulaire du  » microcosme « , pour reprendre une image plaisante – mais dont on peut se demander désormais comment elle est perçue, – n’est pas reçu cinq sur cinq et se perd dans la confusion du bruit de fond. Une autre leçon à tirer de l’expérience est que la politique, si elle veut renouveler son langage et se faire entendre clairement, doit prendre le parti de la pédagogie plutôt que celui du brio verbal, faire comprendre son message plutôt que le marteler.