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« J’accuse »: Pourquoi l’affaire Polanski rend impossible la promotion du film

POLEMIQUE Jean Dujardin et Emmanuelle Seigner ont annulé des interviews qui devaient être réalisées dans le cadre de la promotion du film de Roman Polanski qui sort en salle ce mercredi

Plusieurs interviews d’acteurs de J’accuse ont été annulées depuis la révélation d’une nouvelle accusation de viol à l’encontre de Roman Polanski.

Face à cette situation, le réalisateur a choisi de ne pas prendre la parole, si ce n’est pas la voix de son avocat.

Pour le spécialiste en communication de crise Florian Silnicki, la promotion du film est devenue impossible tout comme la différenciation entre l’homme et l’artiste. Retour sur une communication de crise pas comme les autres.

Dans la droite ligne de son passage controversé en compétition au festival de Venise, J’accuse, le nouveau film de Roman Polanski, suscite de nombreux remous au moment de sa sortie en salle, ce mercredi. Le film, qui retrace les événements de l’affaire Dreyfus, devait faire l’objet d’une intense campagne promotionnelle. Si Roman Polanski lui-même s’est contenté d’une seule et unique interview, au Journal du Dimanche, Louis Garrel et Jean Dujardin, qui incarnent les personnages principaux, devaient apparaître dans de nombreux médias.

Mais après la révélation, vendredi dernier, d’une nouvelle accusation de viol visant Roman Polanski, lancée par Valentine Monnier, plusieurs de ces entretiens ont été annulés. Selon Le Parisien, Jean Dujardin a choisi de ne pas honorer l’invitation du 20 heures de TF1 dimanche soir. Emmanuelle Seigner, épouse de Roman Polanski, qui joue également dans J’accuse, s’est elle décommandée de l’émission Boomerang d’Augustin Trapenard sur France Inter, mardi.

A cela s’ajoutent au moins deux émissions enregistrées avant les nouvelles accusations de viol, que les médias concernés ont choisi de ne pas diffuser : C à vous, sur France 5 et Pop pop pop, sur France Inter. Ces deux émissions devaient à l’origine être diffusées le 11 novembre avec Louis Garrel en invité principal. France Inter et France 5 ont argué du fait que les émissions avaient été enregistrées avant la nouvelle affaire et que l’invité n’avait donc pas pu y réagir.

« On ne peut plus dissocier l’œuvre de son artiste »

Dans ce contexte, le film, qui a déjà été très commenté dans les médias, et qui reçoit des critiques globalement positives, va bel et bien sortir. Mais sans plus de promotion… « C’est devenu impossible de faire la promotion de ce film, estime Florian Silnicki, expert en stratégie de communication de crise. Cette situation résulte de la communication catastrophique de l’entourage de Roman Polanski et de son attaché de presse. » De nombreux observateurs reprochent à Roman Polanski d’avoir instrumentalisé l’objet de son film, l’affaire Dreyfus, pour opérer un parallèle, au moins subliminal, avec sa propre situation face aux nombreuses accusations de viol.

« L’entourage de Polanski a voulu faire de ce film un support de réhabilitation, estime Florian Silnicki. Ils ont eux-mêmes créé la crise ! Présenter le film ainsi a évidemment mobilisé les adversaires, ou du moins les parties prenantes, de l’affaire Polanski. On ne peut plus dissocier l’œuvre de son artiste ! » Pour l’expert, comme pour de nombreux observateurs de l’affaire, le film est ainsi devenu aussi indéfendable que son auteur.

« Il y a l’homme et il y a le film »

Ce n’est pas l’avis de Laurence Bloch, directrice de France Inter, qui a justifié que sa station soit partenaire de J’accuse et le défende : « France Inter soutient fermement, fortement, absolument ce film. Il y a l’homme et il y a le film, et la rédaction de France Inter fait son boulot par rapport aux accusations qui sont portées contre l’homme. Mais J’accuse est un film absolument remarquable sur une affaire qui est importante, l’affaire Dreyfus, poursuit Laurence Bloch. Un homme a été condamné par le simple fait qu’il était juif. Mais surtout, c’est le combat d’un homme seul qui risque tout pour que la vérité advienne. Les auditeurs sont adultes et ils feront en conscience ce qu’ils croient devoir faire. »

Alors pourquoi les défenseurs du film ne s’expriment-ils plus dans les médias. « Les artistes qui ont participé au film sont eux aussi éclaboussés », estime Florian Silnicki qui fait le parallèle avec les marques qui sont touchées par les scandales qui concernent leurs égéries, par exemple des sportifs.

Il n’y a pas de tribunal médiatique

Alors que les acteurs du film sont désormais muets, Roman Polanski ne communique, non pas sur le film mais sur sa position à travers son avocat et nie vigoureusement les accusations portées contre lui. « De l’attaché de presse à l’avocat de Polanski, on ne peut pas imaginer pire communication de crise : le déni absolu, et l’absence de transparence, analyse Florian Silnicki. Faire comme si de rien n’était apporte la garantie de s’engluer dans la crise. La stratégie du silence de Polanski le désigne comme un coupable pour l’opinion publique. »

L’entourage de Roman Polanski dénonce précisément un « tribunal médiatique » qui le désigne comme coupable sans procès. « Cette défense est intenable et encourage encore la crise, juge Florian Silnicki. Il ne s’agit pas d’une mise au pilori médiatique mais sociale.

L’environnement social doit être pris en compte dans une communication de crise. Or, dans le contexte actuel de meilleure écoute de la parole des femmes victimes de violences sexuelles, et au vu de l’atrocité des accusations de viols sur mineurs répétés, la société estime que le statut d’artiste ne suffit pas. Une œuvre d’art, quelle qu’elle soit, n’est pas plus importante qu’un crime sexuel. On ne tolère plus qu’un artiste puisse profiter de sa position. D’ailleurs, la société attend désormais que les artistes et les institutions se positionnent sur les questions de société comme la lutte contre les violences sexistes. »

Benjamin Chapon