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Après l’étude sur les thèmes de campagne et les images des candidats parue dans nos éditions du 15 avril au terme d’une enquête CNRS-BVA-le Monde. Nous publions aujourd’hui une enquête sur le rôle des médias dans la campagne, réalisée également sous l’autorité du CNRS. De quoi ont traité ces médias ? De quoi ont parlé les candidats ? Chacun croit le savoir, mais une approche quantitative et systématique du contenu des médias peut provoquer quelques surprises. L’étude ci-dessous s’appuie sur la notion de  » fonction d’agenda des médias « . Par fonction d’agenda, il faut entendre que, au cours d’une campagne, les médias mettent l’accent sur certains thèmes au détriment d’autres, et déterminent ainsi partiellement les priorités politiques. En fait, trois agendas différents se téléscopent dans une campagne électorale : les préoccupations de l’opinion publique, les priorités de la télévision et de la presse écrite, les priorités politiques des candidats. L’interaction de ces trois agendas donne à la campagne son style dynamique.

Miracle ! Ils ont retrouvé la parole sur l’emploi.  » Ils « , ce sont les candidats et les médias. Une étrange aphasie s’était emparée d’eux, lors des législatives de mars 1986, à propos de ce thème qui était et demeure le sujet de préoccupation principal des Français. Il y a deux ans, l’homme politique, interrogé sur le chômage, prenait un air pénétré pour affirmer qu’il s’agissait du problème le plus important à résoudre (sondages obligent !), puis il passait à autre chose. Que dire en effet sur un tel sujet sans mettre en danger sa crédibilité ? La gauche avait gagné en 1981 en promettant de vaincre le chômage et la droite avait exercé les responsabilités trop longtemps pour que l’oubli ait fait son oeuvre. Face à la compétence économique acquise par l’opinion publique en cinq ans et à sa dureté de jugement sur l’offre politique, il valait mieux adopter un profil bas. Quant aux médias, sevrés de déclarations politiques, ils ne savaient trop sous quel angle aborder ce thème austère et peu événementiel. Résultat : l’emploi arrivait au douzième rang des thèmes traités par la presse écrite et au septième de ceux abordés par la télévision, au cours de la campagne législative (1).

Deux ans plus tard, la préoccupation majeure des Français remonte dans les priorités des médias et des candidats (2). L’emploi se situe au quatrième rang pour la presse écrite et la télévision (tableaux 1 et 2), entre le troisième et le cinquième rang pour les trois principaux candidats (tableau 3). Que s’est-il donc passé ? Pas d’amélioration des indicateurs du chômage, ni de diminution du scepticisme de l’opinion à l’égard des politiques menées. Simplement, les responsables politiques ont trouvé une nouvelle approche qui s’appuie sur la compétence économique récemment acquise par l’opinion. Cette nouvelle approche consiste à associer l’emploi à la formation. Notre méthode de dépouillement, qui permet de mesurer les associations de thèmes, le montre : parmi les thèmes associés à celui de l’emploi, c’est celui de la formation qui domine, aussi bien à la télévision en général (26,4 %) que dans les grandes émissions politiques (23,2 %), et dans une moindre mesure dans la presse écrite (19,6 %).

Ce changement d’approche sur l’emploi présente un double avantage. Il permet de tenir un discours qui tout en restant réaliste n’en est pas pour autant désespérant. Il évite de prendre des engagements précis et datés. En outre, la formation est la seconde préoccupation essentielle des Français, immédiatement après l’emploi (3). Ce thème, quasiment absent de la campagne de 1986, occupe une place honorable aujourd’hui (cinquième rang à la télévision, sixième dans la presse écrite). On assiste donc à une meilleure prise en compte des priorités des Français dans la campagne actuelle après le grand écart de 1986, où le thème majeur de la campagne, la cohabitation, était celui qui intéressait le moins l’opinion.

Mais ce rapprochement entre offre et demande politique ne va pas jusqu’à une véritable adéquation. Au hit-parade des médias, deux thèmes dominent, qui ne mobilisent guère les Français : la politique étrangère et les institutions. Comme si les domaines réservés du chef de l’Etat, dans la Ve République, devenaient l’objet principal de la campagne présidentielle.

Le 31 décembre 1992 ressemble de plus en plus au matin du grand soir. C’est le thème européen qui propulse la politique étrangère en tête des priorités des médias. MM. Jacques Chirac, Raymond Barre et François Mitterrand lui accordent une part significative de leurs prestations (tableau 3), en une sorte de bataille du consensus où le jeu consiste à se montrer plus européen que son adversaire.

La course

de chevaux

Quant aux institutions, le débat est complexe. Il comporte unedimension rétrospective à propos du bien-fondé de la cohabitation et une dimension prospective qui mêle le rôle du chef de l’Etat, la réforme de la Constitution, la dissolution de l’Assemblée et « l’Etat impartial ». L’aspect stratégique de ce débat apparait très nettement quand on sait que le thème le plus fréquemment associé à celui des institutions est celui de la stratégie des candidats, aussi bien à la télévision (37,1%) que dans la presse écrite (40,5%).

Cette campagne n’aurait pas de contenu et les grands candidats diraient tous la même chose? Cette étude montre au contraire que les priorités des Français sont mieux prises en compte qu’en 1986 et qu’il existe une dynamique interne à la campagne, notamment à propos des institutions.

Il est vrai, en revanche, que la place accordée par les médias à l’analyse de la campagne – autrement dit à la  » course de chevaux  » – est importante, en nette augmentation par rapport à la campagne législative (tableaux 1 et 2). Cette prédominance de la tactique sur la thématique s’explique par la déclaration tardive de candidature du président de la République et les supputations qu’elle a suscitées.

En attendant

Godot

En attendant Godot, les médias se sont aussi intéressés à la primaire Barre-Chirac. D’où ce paradoxe : l’intérêt pour la course de chevaux décline au fur et à mesure qu’on se rapproche du résultat des courses. L’évolution mensuelle de nos données le manifeste : la part de l’analyse de la campagne régresse régulièrement de janvier à mars (de 38,5 % à 24,2 % dans la presse écrite, de 40 % à 37 % à la télévision).

L’entrée en campagne de M. Mitterrand s’est donc traduite par une inflexion vers le contenu et les enjeux de l’élection. Ce phénomène est caractéristique du contrôle sur l' » agenda  » (c’est-à-dire le choix et l’ordre des thèmes traités et leur importance respective) exercé par le président-candidat. La capacité de l’exécutif à contrôler l’agenda politique est plutôt classique et se retrouve également aux Etats-Unis. La particularité de la campagne 1988 est liée à l’existence d’un exécutif bicéphale. Il n’y a pas eu cependant de  » guerre des thèmes  » entre le président et son premier ministre, du moins dans la première phase de la campagne, le débat se situant sur des terrains communs.

Forts de leurs positions institutionnelles, les deux principaux candidats ont pesé de tout leur poids sur l’agenda politique, mettant en lumière une certaine faiblesse des médias à orienter le débat. La télévision a une importance équivalant à celle des préaux d’école dans les années 20 : un lieu de prise de parole, et non un agent d’orientation du débat politique et de hiérarchisation des problèmes. Un seul enjeu a émergé à l’initiative de la presse écrite; le rapprochement entre le RPR et l’UDF, qui se retrouve au troisième rang des priorités de la presse écrite en mars (6,7 %). Toutefois, ce thème a été véritablement lancé par la prise de position de M. Balladur (le Monde du 18 mars).

Après un interminable moment tactique, en janvier et février, les trois grands candidats se sont efforcés d’occuper le mieux possible les zones de consensus. Rassembler d’abord, diverger ensuite, à l’inverse de la conception traditionnelle des stratégies de campagne : les thèmes de controverse, tels que celui du vote des immigrés, commencent à peine à émerger à l’approche du premier tour de l’élection. Mais, là encore, thématique et tactique sont étroitement mêlées. La campagne du second tour sera peut-être celle des controverses majeures. * Jean-Louis Missika et Dorine Bregman sont respectivement rédacteurs en chef de la revue Médias Pouvoirs et diplômée de l’Institut d’études politiques de Paris. (1) J.-L. Missika et D. Bregman, la Sélection des controverses politiques, in : mars 1986, la Drôle de défaite de la gauche, sous la direction de E. Dupoirier et G. Grunberg, PUF 1986. (2) La méthode utilisée pour cette recherche consiste en un dépouillement systématique (entre le 4 janvier et le 31 mars et jusqu’au 7 avril pour les émissions politiques) des médias suivants : pour la presse écrite : trois quoditiens, le Monde, Libération et le Figaro; quatre hebdomadaires, le Figaro-Magazine, le Point, l’Evénement du jeudi et le Nouvel observateur, soit au total mille deux cent quatre-vingt-neuf articles. Pour la télévision : les journaux de 20 heures sur TF1 et A2; les émissions politiques de TF1, A2 et FR3 ( » Questions à domicile « ,  » Le monde en face « ,  » 7 sur 7 « ,  » L’heure de vérité  » et  » Forum « ), soit cinquante-quatre heures d’émission. Seuls ont été pris en compte les articles et les sujets télévisés en relation avec la campagne électorale. A noter que la controverse récente sur le droit de vote des immigrés dans les élections locales n’est pas intégrée dans nos données. Une analyse complète de la campagne sera publiée dans la brochure du Monde consacrée aux élections. (3) Sondage BVA (le Monde du 15 avril).