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Après des années de défiance mutuelle, les hommes et femmes politiques commencent à se référer de plus en plus au rap. Portée électoraliste ou véritable amour du genre, le phénomène est d’autant plus surprenant qu’il devient même un argument de campagne dans la présidentielle.

Un changement flagrant est en train de s’opérer entre la classe politique et le rap français. Si la tendance montait depuis quelques années, elle n’a clairement jamais été aussi visible : les hommes et femmes politiques draguent le rap, que ce soit par vraie affection pour le genre mais aussi à des fins plus électoralistes. Alors qu’il y a encore dix ans la défiance envers cette musique la plus écoutée par les jeunes du pays régnait dans la classe politique, certains candidats à la présidentielle n’hésitent plus à citer les rappeurs dans leurs meeting.

« Cela permet de parler à tous »

Le rap est, qu’on le veuille ou non, de plus en plus incontournable dans la société hexagonale. Ce qui pousse notamment Emmanuel Macron à citer le groupe marseillais IAM en plein meeting dans leur fief. Quitte même à se tromper et à changer totalement le sens de leurs paroles : « La culture, notre culture, c’est ce qui nous tient. C’est ce qui permet à chacune et chacun de sortir de sa condition et d’accéder à un commun. Parce que oui, ce n’est pas ici que je vais vous l’apprendre : nous sommes bien nés sous la même étoile. Et parce que oui, IAM a supporté cette culture française aussi, n’en déplaise à certains qui les mettaient de côté, la culture, c’est la lutte contre cette assignation à résidence aussi. Ca ne serait pas IAM pour les uns et Giono et Pagnol pour les autres. »

Sauf que le candidat d’En Marche a joliment confondu le titre de la chanson d’IAM, Nés sous la même étoile, et le refrain qui donne tout le sens à cette formule : « Tant pis, on n’est pas nés sous la même étoile ». Rien à voir justement, le titre parle des inégalités devant l’environnement dans lequel on naît. La toile a bien ri, mais cela montre qu’une nouvelle fois, le rap ne fait plus peur aux politiques. Un jeu de je t’aime moi non plus que l’expert en stratégies de communication Florian Silnicki analyse : « Il y a une génération d’hommes et femmes politiques qui tendent à tout prix à ramener les jeunes aux urnes. C’est une catégorie électorale extrêmement difficile à toucher parce qu’elle s’est éloignée de la chose politique. Ca permet aussi de parler à tous. On tente, par des paroles connues, de diffuser le messages politique en se disant que les Français qui expriment dans les enquêtes d’opinion la volonté qu’on leur parle autrement ont une oreille moins attentive. »

Le rap s’invite dans la campagne

Les rappeurs sont des as de la formule, les politiques sous-traitent donc cet art en se réappropriant des phrases tirées du rap. « Cela s’inscrit aussi dans une tendance de fond dans la communication politique qui est le raccourcissement du temps de débat, du temps de parole et la trashisation de la parole publique, continue Florian Silnicki. On observe depuis plusieurs années le besoin pour les hommes et femmes politiques d’utiliser des éléments de langage qui ne sont rien de plus que des formules cash. »

On a aussi pu voir très récemment l’ancien candidat du NPA Olivier Besancenot, actif dans la campagne de Philippe Poutou, sortir un morceau de rap en duo avec Ous-D-Ous, ou encore Benoît Hamon expliquer à plusieurs médias combien il était fan de NTM.

Même Jean Lassalle s’y est mis pas plus tard que le 13 avril dernier, via Twitter.

De nombreuses polémiques dans le passé

Le goût pour le rap d’Olivier Besancenot n’est plus à démontrer. En juillet 2013, il avait même été rapper à la radio Skyrock un texte de lutte, et même si la technique est très rudimentaire, la démarche a eu le mérite de faire parler. François Baroin, en 2010 sur Europe 1, pouvait réciter un couplet entier d’IAM, encore eux, plus exactement le titre L’empire du côté obscur, et même en changer les paroles en remplaçant « Luke Skywalker » par « Jean-Claude Gaudin Skywalker ». Difficile de penser que son cabinet lui avait alors fait apprendre le couplet d’Akhenaton par cœur.

Pourtant, les choses sont loin d’avoir toujours été aussi roses entre politiques et rappeurs. Les exemples de discordes sont très nombreux. Citons tout de même le cas de Hamé, rappeur du groupe La Rumeur, qui dans un album de 2002 dénonçait les violences commises par les forces de l’ordre. Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, n’avait pas apprécié du tout et avait porté plainte pour « diffamation publique envers la police nationale ».

Le rappeur était relaxé en 2010 après un double recours en cassation. Nadine Morano s’est elle aussi vivement opposée au groupe Sniper qui sortait ses titres La France et Jeteur de pierres en 2001. Si la polémique arrivait bien après la sortie de l’album du groupe, elle n’en était pas moins très vive. En 2005, le député de droite François Grosdidier avait accusé le rap d’être en grande partie responsable des émeutes qui avaient touché plusieurs quartiers français. Le journaliste spécialisé dans le rap Olivier Cachin été alors monté au créneau face à lui dans le journal d’Elise Lucet.

Et plus récemment, la polémique concernant Black M voyait une partie de la classe politique, notamment du côté de l’extrême droite, s’offusquer de la réception du rappeur à l’Elysée et de son invitation à se produire lors du centenaire de la bataille de Verdun le 29 mai 2016. La mairie avait même du annuler sa prestation en raison de « risques forts » de troubles à l’ordre public.

Le rap est-il moins clivant ?

En tentant de récupérer les rappeurs ou même en les citant de bonne foi, les hommes et femmes politiques ne risquent-il pas de froisser leur électorat hostile au rap ? Car le rap, s’il est extrêmement populaire, reste sujet à la détestation et au mépris. Florian Silnicki conclut : « Cela dit aussi que le rap tend à se normaliser, qu’il paraît moins trash. Il est désormais possible pour les hommes politiques de le citer sans faire scandale et sans paraître grotesque. Le rap clive de moins en moins malgré tout. C’est sans doute une des raisons de son inscription dans le discours politique. »

Sur ce, on vous laisse avec ce petit bonus de Ségolène Royal qui tente de sentir le rythme de Dans ma bulle de Diam’s en 2007.