Accueil » Actualités » Communication de crise » Moyen-Orient : dans la crise qui s’installe, les dirigeants doivent parler vrai, vite et différemment à chacun de leurs publics
Moyen-Orient : dans la crise qui s’installe, les dirigeants doivent parler vrai, vite et différemment à chacun de leurs publics
- Aux salariés, d’abord : la sécurité avant le commentaire
- Aux investisseurs : pas d’omniscience, mais une méthode
- Aux fournisseurs et aux clients : la vérité utile
- Aux parties prenantes : ne pas singer les États et les politiciens
- Le dispositif concret que toute direction devrait mettre en place dès maintenant
Quand des explosions, des sirènes d’alerte et des interceptions rythment le quotidien de plusieurs capitales et hubs logistiques de la région, la pire réponse d’un dirigeant d’entreprise consiste à osciller entre le déni et le communiqué de presse cosmétique. Une crise géopolitique durable ne se gère ni au commentaire ni à la formule creuse. Elle se gouverne par une parole utile, structurée, cohérente, qui protège d’abord les personnes, puis la continuité de l’activité, enfin la confiance des marchés et des partenaires.
Depuis les frappes américaines et israéliennes du 28 février contre l’Iran, la crise n’est plus un « risque pays » parmi d’autres : elle est devenue une crise de continuité globale. Le trafic aérien du Golfe reste loin de ses niveaux d’avant-conflit ; l’Agence européenne de la sécurité aérienne a prolongé le 27 mars son bulletin de risque sur l’espace aérien du Moyen-Orient et du Golfe persique jusqu’au 10 avril ; Hapag-Lloyd supporte 40 à 50 millions de dollars de coûts additionnels par semaine ; Maersk réorganise ses flux via des routes terrestres de substitution ; TotalEnergies a déjà évacué environ 1 300 personnes de plusieurs pays de la région.
Le Quai d’Orsay déconseille les voyages à Bahreïn, recommande de limiter les déplacements non essentiels et de se mettre à l’abri en cas d’alerte ; aux Émirats arabes unis, il prévient que l’espace aérien demeure exposé à des fermetures ponctuelles liées aux tirs de missiles et de drones. Des attaques ont aussi touché ou interrompu des installations énergétiques et portuaires dans plusieurs pays du Golfe, tandis que l’IEA a dû lancer la plus grande libération de stocks pétroliers d’urgence de son histoire pour contenir le choc.
Dans un tel moment, la question n’est donc pas : « Faut-il communiquer ? » La vraie question est : comment communiquer sans mentir, sans paniquer, sans improviser, et sans perdre la confiance de ceux dont l’entreprise dépend ? Les salariés veulent savoir s’ils sont en sécurité ; les investisseurs, si la direction comprend son exposition ; les fournisseurs et les clients, si l’entreprise sait décider ; les pouvoirs publics, les banques, les assureurs et les élus, si elle pilote la situation ou si elle la subit.
Première vérité : la communication n’est pas un vernis posé après les décisions. En situation de tension géopolitique majeure, elle est un instrument de commandement. Elle sert à fixer les priorités, à synchroniser les acteurs, à éviter les rumeurs et à montrer que l’entreprise garde une boussole alors même que l’environnement devient imprévisible analyse l’expert en communication de crise Florian Silnicki, Président Fondateur de l’agence LaFrenchCom, spécialisée dans la gestion de crise.
Deuxième vérité : il faut cesser de traiter cette séquence comme un épisode bref. Nous ne sommes pas face à un « incident » ; nous sommes face à une crise de durée, intermittente, nerveuse, fragmentée. Les sirènes peuvent retentir dans une ville sans qu’un site soit directement touché ; l’espace aérien peut rester ouvert tout en connaissant des fermetures ponctuelles ; un terminal peut reprendre partiellement sans que la chaîne logistique redevienne fluide ; une usine peut ne pas être endommagée mais manquer d’énergie, d’assureur, de chauffeur, de pièces ou de créneaux portuaires. La bonne communication doit épouser cette réalité.
Cela implique une règle simple : ne jamais promettre une date de retour à la normale que l’on ne maîtrise pas. Beaucoup de dirigeants veulent rassurer en annonçant une reprise « rapide » ou « imminente ». C’est une faute. Dans une crise de sécurité et de logistique, mieux vaut communiquer des critères de décision qu’une date incertaine. Il faut dire : « Nous reprendrons les déplacements lorsque trois conditions seront réunies : validation sûreté, confirmation transport, couverture assurantielle. » Un critère honnête protège davantage la crédibilité qu’une échéance fragile.
Aux salariés, d’abord : la sécurité avant le commentaire
Le premier public d’un dirigeant, dans une crise de cette nature, ce sont ses salariés. Pas les marchés. Pas les médias. Les salariés. Et plus encore ceux qui sont physiquement exposés, ceux qui ont de la famille dans la zone, ceux qui voyagent, ceux qui opèrent des sites critiques, ceux qui reçoivent déjà sur leur téléphone des images, des alertes et des rumeurs avant même d’avoir ouvert leur messagerie professionnelle.
Le message interne doit répondre à cinq questions très concrètes. Qui est concerné ? Où sont nos équipes ? Quelles consignes s’appliquent immédiatement ? Qu’est-ce qui change pour le travail et les déplacements ? Quand aura lieu la prochaine mise à jour ? Dans les premières heures, les salariés n’attendent pas une dissertation géopolitique. Ils attendent un message bref, horodaté, utile.
Un bon message interne ressemble à cela : « À 14 heures, nos équipes basées à Dubaï, Doha et Riyad ont toutes été localisées ; aucun blessé n’est signalé à ce stade. Les déplacements professionnels vers Bahreïn, Koweït et l’est de l’Arabie saoudite sont suspendus jusqu’à nouvel ordre. Le télétravail est activé pour les fonctions non critiques dans les sites exposés. Une cellule d’assistance est ouverte pour les salariés et leurs familles. Prochaine mise à jour à 19 heures, même en l’absence d’évolution majeure. » Voilà ce qu’est une communication de crise utile : des faits, des décisions, des contacts, un rythme.
Le ton compte autant que le contenu. Il faut reconnaître la charge émotionnelle de la situation : la peur, la fatigue, la saturation informationnelle. Dire « nous savons que ces alertes peuvent être éprouvantes pour vous et pour vos proches » n’est pas du pathos ; c’est de l’humanité managériale. Une entreprise qui parle comme un tableau Excel, alors que ses collaborateurs entendent des sirènes ou voient des images d’interceptions au-dessus de zones qu’ils connaissent, produit immédiatement de la distance.
Mais l’empathie ne suffit pas. Elle doit être adossée à des décisions visibles. Or, en ce moment même, les entreprises les plus exposées prennent des mesures lourdes : évacuations, réduction d’activité, détours logistiques, suspension de déplacements. TotalEnergies a ainsi évacué environ 1 300 personnes de plusieurs pays du Golfe et d’Irak ; Maersk et Hapag-Lloyd ont mis en place ou annoncé des schémas de contournement, de suspension et de stockage temporaire pour maintenir leurs opérations malgré la fermeture du détroit d’Ormuz.
Le salarié ne veut pas seulement savoir que l’entreprise « suit la situation de près ». Cette formule ne veut rien dire. Il veut savoir si sa mission est maintenue, si son manager a autorité pour arrêter une opération, si sa famille sera prise en charge en cas d’évacuation, si son salaire, son logement, son assurance, ses frais et ses documents sont sécurisés.
Autre point crucial : il ne faut pas centraliser la parole au point d’étouffer les managers de proximité. Le siège doit fixer la doctrine, pas monopoliser chaque phrase. Les responsables locaux doivent disposer d’un kit simple : faits validés, consignes, questions-réponses, numéros utiles, éléments RH et voyage. Ils doivent aussi avoir le droit de dire : « Je ne sais pas encore, je reviens vers vous à telle heure. » Ce droit à l’incertitude encadrée est essentiel.
Enfin, il faut imposer une cadence. Dans une crise durable, le silence crée un vide ; ce vide sera rempli par les rumeurs. Le bon rythme n’est pas forcément le plus fréquent, mais le plus prévisible. Un point fixe matin-midi-soir, ou à heure constante selon l’exposition, vaut mieux qu’une avalanche de messages irréguliers.
Aux investisseurs : pas d’omniscience, mais une méthode
Le deuxième public, ce sont les investisseurs, les analystes, les banques et tous ceux qui évaluent la capacité de l’entreprise à absorber le choc. Ici, la tentation la plus dangereuse est la minimisation réflexe. Beaucoup de directions cherchent à gagner du temps en disant trop tôt : « À ce stade, nous n’anticipons pas d’impact significatif. » C’est précisément le type de phrase qui se retourne contre elles si, quinze jours plus tard, elles doivent corriger leurs objectifs, revoir leurs marges ou constater des surcoûts d’assurance, de fret ou d’énergie.
Les investisseurs n’attendent pas des dirigeants qu’ils sachent tout. Ils attendent qu’ils sachent ce qu’ils ne savent pas encore, qu’ils aient cartographié leur exposition et qu’ils communiquent avec discipline. Il faut donc partir d’une matrice simple : exposition directe, exposition indirecte, exposition potentielle. Directe : salariés, sites, clients, contrats, stocks, transports dans la zone. Indirecte : énergie, fret, matières premières, composants, délais, couverture assurantielle, dépendance à un fournisseur critique. Potentielle : cyber, baisse de la demande, change, crédit, risque réputationnel.
Le bon langage n’est ni celui de l’optimisme incantatoire ni celui de la catastrophe. C’est celui des scénarios. Une entreprise solide doit dire : « Nous pilotons actuellement trois hypothèses. Scénario 1 : perturbation courte, avec impact limité aux coûts de fret et d’énergie. Scénario 2 : perturbation prolongée jusqu’en avril, avec allongement des délais et tension sur certains approvisionnements. Scénario 3 : extension au trimestre, avec ajustement plus net des marges et de la guidance. » Ce qui rassure n’est pas le scénario rose ; c’est le fait de voir que la direction a préparé les trois.
Cette rigueur est d’autant plus importante que le choc dépasse les seuls hydrocarbures. Les perturbations sur Ormuz affectent aussi la pétrochimie, les polymères, certains engrais et toute une chaîne de coûts industriels. Reuters rapportait cette semaine que les perturbations des flux pétrochimiques ont déjà tendu l’offre mondiale de plastiques et de polymères, tandis que l’OCDE a relevé sa prévision d’inflation du G20 pour 2026 à 4 %, en pointant la hausse des prix de l’énergie et les disruptions d’approvisionnement.
Autrement dit, même une entreprise sans usine à Abou Dhabi peut être exposée par sa résine, son emballage, son coût de transport ou son fournisseur de second rang. C’est pourquoi la communication financière doit cesser d’opposer « exposition locale » et « activité globale ». Dans un conflit de cette nature, l’exposition est par capillarité.
Il faut aussi une discipline de synchronisation. Une société cotée ne peut pas vivre avec deux vérités parallèles : l’une pour le marché, l’autre pour les salariés. Ce que l’on dit aux investisseurs sur les risques majeurs, les scénarios et la méthode doit être compréhensible en interne le même jour. Les mots peuvent varier, la vérité de fond ne doit pas varier.
Aux fournisseurs et aux clients : la vérité utile
Avec les fournisseurs, la communication de crise n’est pas une affaire d’image. C’est une affaire de coordination. Le mauvais réflexe consiste à envoyer un courrier juridique généraliste, rempli de prudence, mais vide d’utilité. Le bon réflexe est d’ouvrir immédiatement une boucle d’échanges structurée avec les fournisseurs critiques : stocks disponibles, temps de transit, routes alternatives, points de rupture, besoins documentaires, flexibilité sur les volumes, conditions de paiement, substituts possibles.
L’entreprise qui traversera le mieux cette crise n’est pas celle qui aura le communiqué le plus élégant ; c’est celle qui aura, dès les premières 24 heures, une cartographie des dépendances critiques et une liste de décisions concrètes. Quelles références protéger en priorité ? Quels flux arbitrer ? Quelles commandes lisser ? Quels produits substituer ? Quel client servir en premier si les capacités sont réduites ? Voilà les vraies questions.
Le cas Maersk est très instructif : pour maintenir des flux essentiels, le groupe a redéployé des routes terrestres via Djeddah, Salalah, Sohar et Khor Fakkan, en coordination avec les gouvernements du Golfe pour accélérer certaines procédures douanières et frontalières. Le message implicite est clair : en temps de crise, la communication efficace n’est pas seulement descriptive ; elle organise le contournement.
Il faut appliquer la même exigence aux clients. Leur dire « la situation est sous contrôle » quand elle ne l’est pas encore est contre-productif. Ils savent très bien lire les alertes, les prix de l’énergie, les retards de navires, les annulations de vols et les communiqués des transporteurs. En revanche, ils apprécient qu’on leur parle net : voici les références concernées, les délais révisés, les substitutions possibles, les créneaux préservés, les priorités retenues, la fréquence des points de situation. Un client pardonne plus facilement un retard annoncé qu’un retard nié puis découvert.
Il faut aussi accepter qu’en période de rupture, la communication commerciale devienne une communication d’arbitrage. On ne promet pas le même niveau de service à tous si les capacités ne le permettent plus. Le dirigeant doit assumer cette hiérarchisation et la faire porter par les équipes commerciales avec un argumentaire cohérent.
Aux parties prenantes : ne pas singer les États et les politiciens
Au-delà des salariés, des investisseurs, des fournisseurs et des clients, il y a toutes les autres parties prenantes : autorités, élus, assureurs, banquiers, syndicats, administrateurs, médias. Ici encore, la sobriété est une force. L’entreprise n’est ni un ministère des affaires étrangères ni un état-major. Elle n’a pas à commenter les objectifs militaires ni à transformer un message opérationnel en manifeste géopolitique.
Le bon registre public est plus simple : sécurité des personnes, respect des consignes des autorités, continuité des opérations quand elle est possible, suspension quand elle ne l’est pas, protection des actifs critiques, accompagnement des salariés et transparence sur les impacts matériels. Le public cherche moins à savoir ce que le dirigeant pense du conflit qu’à comprendre ce que son entreprise fait, concrètement, pour protéger les siens et honorer ses responsabilités.
La cohérence internationale est essentielle. Une multinationale ne peut pas avoir un langage héroïque sur un marché, compassionnel sur un autre, silencieux dans un troisième et technocratique au siège. Les nuances locales sont nécessaires ; les contradictions ne le sont pas. Il faut donc bâtir une architecture de parole : une ligne groupe, des adaptations pays, des questions-réponses communes, des porte-parole désignés.
N’oublions pas non plus le conseil d’administration. Dans une séquence aussi volatile, le board doit être alimenté régulièrement, non par des romans, mais par des notes courtes : exposition, décisions prises, hypothèses, points de bascule, besoins d’arbitrage. Une crise mal documentée est toujours plus difficile à défendre après coup.
Les phrases à bannir
Il existe, dans les crises, des phrases toxiques. « Aucun impact à ce stade », quand l’évaluation est encore en cours. « Tout est sous contrôle », quand l’espace aérien, les assurances ou les routes changent d’heure en heure. « Nous suivons la situation de près », sans ajouter une seule décision concrète. « Nos pensées vont à… », sans dispositif d’assistance visible. « La reprise est imminente », quand personne ne maîtrise ni les alertes ni les ports. Chacune de ces phrases cherche à produire de l’apaisement sans produire de la preuve.
À l’inverse, une phrase crédible contient presque toujours quatre éléments : un fait vérifié, une décision prise, une incertitude reconnue, un prochain rendez-vous. Par exemple : « Nos équipes de tel pays sont localisées et en sécurité. Nous suspendons les déplacements vers telle zone. Nous évaluons encore l’impact sur tel flux. Nous vous donnons un nouveau point à 18 heures. » C’est court, sobre et crédible.
Le dispositif concret que toute direction devrait mettre en place dès maintenant
Une bonne communication de crise ne repose pas sur le talent d’un dirigeant au micro. Elle repose sur un dispositif. Il faut d’abord une cellule resserrée où la communication n’est jamais séparée des opérations : direction générale, sûreté, RH, juridique, supply chain, finance, communication. Chacun doit savoir qui valide quoi, qui parle à qui, qui horodate l’information et qui tranche quand les données sont incomplètes.
Il faut ensuite un document vivant, mis à jour en continu, qui rassemble les faits validés, les décisions, les inconnues, les messages-clés, les questions-réponses, les contacts et les échéances. Appelons-le tableau de situation, fiche de crise ou note de synthèse : peu importe. L’essentiel est qu’il soit unique, et qu’il évite que dix versions différentes de la réalité circulent dans l’entreprise.
Il faut aussi un canal de référence. Une page intranet dédiée, une adresse d’alerte, une ligne d’assistance, un espace manager, un numéro unique pour les urgences. Peu importe l’outil ; ce qui compte, c’est que chacun sache où regarder.
Enfin, il faut tenir un journal des décisions. Qui a décidé quoi ? À partir de quels éléments ? À quelle heure ? Pour quelle durée ? Ce journal sera précieux pour expliquer, corriger, auditer, défendre, apprendre. La communication de crise n’est pas seulement une pratique de l’instant ; c’est aussi une préparation de l’après.
Le vrai calme
La communication juste, dans une crise comme celle qui secoue aujourd’hui le Moyen-Orient, n’est ni bavarde ni théâtrale. Elle n’est pas là pour effacer la gravité de la situation. Elle est là pour transformer la sidération en méthode. Elle rappelle l’ordre des priorités : d’abord les personnes, ensuite les opérations critiques, puis les engagements commerciaux et financiers, enfin le récit public. Elle ne dissimule pas l’incertitude ; elle la cadre.
Un dirigeant n’est pas jugé, dans une telle séquence, sur sa capacité à tout prévoir. Il est jugé sur sa capacité à regarder la réalité en face, à décider avec des informations imparfaites, à parler sans délai, à corriger sans honte, à tenir le même cap devant ses salariés, ses actionnaires, ses fournisseurs et ses parties prenantes. La vraie faute n’est pas de reconnaître l’incertitude. La vraie faute est de maquiller l’incertitude en certitude.
Dans les jours et les semaines qui viennent, les tensions sécuritaires, les perturbations de transport, les fragilités énergétiques et les à-coups logistiques devraient continuer à peser sur de nombreuses entreprises, bien au-delà des seules sociétés implantées dans la zone. Les dirigeants n’ont donc plus le luxe d’une parole floue. En temps de sirènes, de détours maritimes, de vols suspendus et d’alertes répétées, le calme n’est pas le silence. Le calme, c’est la vérité organisée.