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Avoir été journaliste ne suffit pas à être un bon communicant de crise

esytesyet

Pourquoi l’expérience journalistique ne remplace ni la stratégie, ni la gouvernance, ni la maîtrise de la communication de crise

Il existe, dans de nombreuses organisations, une idée reçue particulièrement tenace : puisqu’un ancien journaliste ayant été détenteur d’une carte de presse connaît les médias (il connait surtout SON média et SA rédaction), sait écrire vite, comprend la logique de l’actualité et possède parfois un carnet d’adresses conséquent, il serait naturellement destiné à exceller en communication de crise. Cette croyance est séduisante, mais elle est fausse. Plus exactement, elle est dangereusement incomplète. Avoir été journaliste peut constituer un atout réel dans certaines dimensions de la communication de crise, mais cela ne suffit pas du tout à faire un bon communicant de crise.

Cette confusion n’est pas anodine. Elle conduit parfois des entreprises, des institutions publiques, des fédérations sportives, des hôpitaux ou des responsables politiques à recruter sur un critère de familiarité avec les médias, alors que la communication de crise relève d’un champ beaucoup plus vaste, plus exigeant, plus politique et plus systémique. Le communicant de crise n’est pas seulement quelqu’un qui parle bien à la presse. C’est un professionnel qui aide une organisation à traverser une situation de menace, sous forte contrainte de temps, d’incertitude, de conflictualité, de judiciarisation et de pression réputationnelle.

L’erreur de raisonnement vient souvent d’un raccourci. On confond l’exposition médiatique de la crise avec la crise elle-même. Or la crise n’est jamais réductible à sa couverture médiatique. Une crise est d’abord une désorganisation du réel : accident industriel, cyberattaque, contamination, scandale interne, violence managériale, défaillance produit, rumeur virale, fuite de données, mise en cause éthique, mobilisation de salariés, intervention d’un régulateur, pression d’actionnaires, plainte d’associations, emballement des réseaux sociaux. Les médias peuvent amplifier, cadrer ou accélérer la crise. Ils n’en sont qu’un théâtre parmi d’autres.

Le journaliste travaille prioritairement à produire de l’information, à hiérarchiser des faits, à vérifier des sources, à raconter un événement et à rendre intelligible une situation pour un public. Le communicant de crise, lui, agit depuis l’intérieur de l’organisation, dans un environnement décisionnel beaucoup plus contraint. Il ne se contente pas de formuler un récit. Il doit contribuer à protéger des personnes, à préserver la capacité d’action de l’organisation, à organiser des prises de parole crédibles, à coordonner des acteurs divergents, à anticiper les effets juridiques, sociaux, politiques, financiers et numériques de chaque message. Il ne commente pas une crise : il intervient au cœur d’un système sous tension.

Dire qu’avoir été journaliste ne suffit pas ne revient évidemment pas à mépriser le journalisme. Ce serait absurde. Le journalisme développe des compétences précieuses : sens de l’angle, culture de l’actualité, rapidité rédactionnelle, compréhension des contraintes rédactionnelles, capacité à identifier ce qui fera question, à reconnaître une faiblesse argumentative ou une formule intenable. Beaucoup d’anciens journalistes deviennent d’excellents professionnels de la communication. Mais ils ne le deviennent pas grâce à leur passé de journaliste seulement. Ils le deviennent lorsqu’ils acquièrent d’autres compétences, souvent beaucoup plus décisives en situation de crise.

Communication de crise et journalisme : deux métiers, deux finalités, deux loyautés

Pour comprendre pourquoi l’expérience journalistique ne suffit pas, il faut repartir des finalités professionnelles. Le journaliste a pour mission d’informer. Sa loyauté première va au public, à la vérité des faits telle qu’il peut l’établir, à la vérification, à l’intérêt général, à la qualité de l’enquête ou du reportage. Le communicant de crise, lui, agit dans le cadre d’un mandat organisationnel. Sa loyauté première va à l’organisation qu’il conseille, sans que cela l’autorise à mentir, à manipuler ou à dissimuler. Son rôle consiste à aider cette organisation à faire face, à parler juste, à décider vite, à réparer ce qui peut l’être, à limiter les dommages humains, institutionnels et réputationnels.

Autrement dit, le journaliste observe, questionne, révèle, contextualise. Le communicant de crise écoute, arbitre, coordonne, hiérarchise, conseille et engage des séquences de parole compatibles avec une stratégie globale. Le premier travaille en extériorité. Le second travaille en intériorité. Cette différence est fondamentale.

L’ancien journaliste qui entre en communication de crise peut être tenté de ramener tout problème à une question de message, d’interview, de communiqué ou de relation presse. C’est précisément là que commence l’erreur. En crise, le message n’est jamais indépendant de la décision. Une parole efficace n’est pas une parole brillante ; c’est une parole adossée à des faits, à des actions, à des responsabilités claires et à un dispositif de gestion cohérent. Un bon communicant de crise ne cherche pas d’abord la belle phrase. Il cherche l’alignement entre ce qui est dit, ce qui est décidé et ce qui est effectivement mis en œuvre.

Un journaliste expérimenté sait très bien reconnaître une formule vide, un écran de fumée ou un élément de langage sans consistance. Mais cette lucidité critique ne produit pas automatiquement la compétence inverse : savoir construire une communication de crise juste, tenable, juridiquement viable, humainement audible et politiquement soutenable dans la durée. Identifier une faiblesse n’est pas encore savoir élaborer une réponse.

Le mythe du carnet d’adresses médias : un avantage secondaire, parfois surestimé

L’un des arguments les plus fréquemment avancés en faveur des anciens journalistes est leur connaissance du monde médiatique. Ils savent comment fonctionnent les rédactions, à quelle vitesse elles travaillent, quels formats elles privilégient, quelles questions elles poseront, quelles erreurs elles repèrent immédiatement. Ils peuvent aussi disposer d’un réseau de contacts. Tout cela est utile, mais il faut cesser d’en faire le cœur du métier.

D’abord parce que le système informationnel a changé. Une crise contemporaine n’existe plus seulement dans les médias traditionnels. Elle se déploie simultanément dans les réseaux sociaux, les messageries privées, les communautés militantes, les syndicats, les plateformes vidéo, les forums spécialisés, les chaînes d’influence, les avis consommateurs, les documents fuités, les lanceurs d’alerte, les procédures internes, les tribunaux, les autorités administratives et les marchés. Dans cet espace éclaté, la relation avec les journalistes reste importante, mais elle n’est plus souveraine.

Ensuite, parce que le carnet d’adresses n’offre aucune garantie de crédibilité. En crise, les journalistes n’attendent pas des connivences ; ils attendent des faits vérifiables, une disponibilité, une cohérence, des réponses précises, un accès aux bons interlocuteurs, une capacité à ne pas changer de version toutes les quatre heures. Un ex-journaliste peut très bien surestimer la protection que lui apporterait sa connaissance du milieu médiatique. En réalité, lorsqu’une affaire devient sérieuse, les solidarités de parcours pèsent peu face aux impératifs rédactionnels.

Enfin, le risque existe que l’organisation se trompe de priorité. Elle recrute un profil en pensant acheter une sorte d’assurance relationnelle avec la presse, alors que ce dont elle a besoin est tout autre chose : un chef d’orchestre de la parole sous contrainte, capable de faire travailler ensemble direction générale, juridique, opérations, ressources humaines, sûreté, conformité, affaires publiques et communication digitale. Le bon communicant de crise est souvent plus proche d’un intégrateur stratégique que d’un simple expert média.

Un bon communicant de crise pense d’abord en parties prenantes, pas seulement en journalistes

La grande faiblesse de l’approche purement journalistique est qu’elle tend à considérer la crise principalement sous l’angle de son récit public. Or une crise se joue d’abord dans l’écosystème des parties prenantes. Victimes, familles, salariés, syndicats, clients, fournisseurs, riverains, élus locaux, autorités de contrôle, associations, investisseurs, partenaires, experts, magistrats, assureurs, opinion publique : tous n’attendent ni la même information, ni le même ton, ni le même rythme, ni le même niveau de détail.

Le communicant de crise compétent sait cartographier ces publics, hiérarchiser leurs attentes, comprendre leurs vulnérabilités et ajuster les prises de parole sans sombrer dans la contradiction. Il sait qu’un message acceptable pour les analystes financiers peut être inaudible pour des salariés choqués. Il sait qu’une formulation juridiquement prudente peut sembler moralement froide. Il sait qu’un propos conçu pour les médias nationaux peut être vécu localement comme un mépris. Il sait qu’un silence sur les réseaux sociaux peut laisser place à une interprétation hostile. Il sait surtout que l’ordre des paroles compte : parler trop tôt à la presse avant d’avoir parlé aux collaborateurs ou aux familles peut créer une faute de séquence lourde de conséquences.

C’est là une compétence de gouvernance relationnelle, pas seulement de narration publique. Le journaliste, par formation, pense audience. Le communicant de crise doit penser système d’attentes, d’émotions, de pouvoirs et de temporalités. Le passage de l’un à l’autre n’a rien d’automatique.

La communication de crise est un métier de décision, pas seulement de formulation

Beaucoup d’anciens journalistes maîtrisent la formulation. Ils savent condenser, clarifier, simplifier, titrer, reformuler. C’est précieux. Mais la communication de crise ne se réduit pas à l’écriture ni à la parole médiatique. Elle exige une participation active à la décision.

Que faut-il dire tout de suite, et que faut-il encore vérifier ? Faut-il reconnaître une part de responsabilité, exprimer d’abord l’empathie, annoncer une enquête interne, suspendre un responsable, rappeler un produit, fermer un site, publier une chronologie, rendre publics certains documents, maintenir ou annuler un événement, répondre en direct ou par écrit, centraliser la parole ou l’ouvrir à plusieurs porte-parole ? À quel moment faut-il faire intervenir le dirigeant ? Quel niveau de transparence est exigible sans compromettre une procédure en cours ? Que faire lorsqu’il existe un conflit entre l’intérêt réputationnel immédiat et l’intérêt juridique de moyen terme ?

Ces arbitrages sont le quotidien de la communication de crise. Ils supposent une culture de la décision sous incertitude. Ils supposent aussi une compréhension fine des conséquences d’un message sur les opérations, les équipes internes, les contreparties externes et les autorités. Un ancien journaliste n’est pas spontanément formé à cette logique. Il peut avoir l’instinct du bon mot, mais manquer la discipline de l’arbitrage.

Le communicant de crise solide n’est pas celui qui parle le mieux ; c’est souvent celui qui sait dire au dirigeant : cette phrase vous soulagera pendant dix minutes, mais elle aggravera la situation demain matin ; cette posture de déni est intenable ; cet aveu est nécessaire ; cette excuse est prématurée ; cette promesse n’est pas tenable ; cette conférence de presse serait une erreur ; ce silence doit être occupé par des faits d’action, pas par du verbe.

La connaissance des médias n’équivaut pas à la maîtrise du risque juridique et réglementaire

Une autre limite majeure apparaît très vite : la communication de crise contemporaine est presque toujours exposée au droit. Litiges, enquêtes administratives, responsabilités pénales, obligations d’information, règles boursières, protection des données, droit du travail, conformité sectorielle, secret de l’instruction, clauses contractuelles, assurances, normes de sécurité, devoir de vigilance : tout message public peut produire des effets au-delà de la seule réputation.

Le bon communicant de crise ne se substitue pas au juriste, mais il sait travailler étroitement avec lui. Il sait traduire une contrainte juridique en parole intelligible. Il sait éviter deux écueils symétriques : le verbiage glacé dicté par une prudence purement défensive, et la déclaration compassionnelle qui expose l’organisation à des contradictions futures. Il sait que la vérité opérationnelle, la vérité juridique et la vérité perçue ne se confondent pas toujours dans le même temps.

Or l’ancien journaliste peut sous-estimer ce niveau de complexité. Habitué à traquer l’information, il peut croire que toute rétention est nécessairement une faute. Ce n’est pas si simple. Il existe des cas où l’on doit parler vite et fort ; il en existe d’autres où l’on doit parler vrai mais avec un niveau de précision calibré, pour ne pas compromettre une procédure, protéger des personnes, éviter une diffamation ou ne pas annoncer des faits non établis. La communication de crise n’est pas l’art de tout dire n’importe comment. C’est l’art de dire ce qui doit être dit, au bon moment, avec le bon niveau de preuve et la bonne portée institutionnelle.

Gérer une crise, c’est aussi gérer le temps long

Le journaliste vit souvent dans le temps court de l’actualité. Même lorsqu’il travaille sur des enquêtes au long cours, sa production s’inscrit dans des rythmes éditoriaux relativement identifiés : édition, publication, diffusion, relance. La crise, elle, obéit à plusieurs temporalités superposées. Il y a l’instant de l’alerte. Il y a les premières vingt-quatre heures. Il y a la stabilisation. Il y a la phase d’enquête. Il y a le rebond médiatique. Il y a le contentieux. Il y a la mémoire durable de l’affaire.

Beaucoup de communications de crise échouent parce qu’elles sont pensées uniquement pour éteindre l’incendie immédiat. On croit avoir « bien géré » parce qu’un dirigeant a fait une interview correcte ou parce qu’un communiqué a temporairement calmé la pression. Mais la crise n’est pas terminée. Les salariés restent affectés, les clients doutent encore, les régulateurs poursuivent leurs vérifications, les réseaux sociaux ressuscitent périodiquement l’affaire, les opposants structurent leur narration, les journalistes reviennent avec de nouveaux éléments, l’organisation n’a pas encore démontré sa capacité à corriger ses défaillances.

Le bon communicant de crise conçoit la parole comme une séquence, pas comme un coup. Il sait qu’il faut parfois distinguer trois registres : la parole d’urgence, la parole d’explication et la parole de transformation. La première sert à reconnaître, protéger, informer. La deuxième sert à contextualiser, assumer, préciser. La troisième sert à démontrer que l’organisation a appris, changé, réparé. Cette intelligence du temps long ne découle pas naturellement d’une socialisation journalistique.

Le communicant de crise doit comprendre l’organisation de l’intérieur

C’est peut-être le point le plus décisif. Pour être bon en communication de crise, il faut comprendre comment fonctionne réellement l’organisation que l’on conseille. Sa culture. Ses angles morts. Ses circuits de validation. Ses rivalités internes. Ses zones de vulnérabilité. Ses métiers. Son langage. Ses dirigeants. Ses risques techniques. Ses fragilités humaines. Ses routines de déni. Ses tabous. Ses précédents. Ses autorités de tutelle. Ses seuils de panique.

Le journaliste, par nature, aborde souvent les organisations depuis l’extérieur. Il les observe, les interroge, les met à distance. Le communicant de crise, lui, doit être capable d’y entrer sans s’y dissoudre. Il doit comprendre les opérations suffisamment pour savoir ce qui est plausible, ce qui est tenable, ce qui relève d’une maladresse et ce qui révèle un défaut systémique. Il doit aussi savoir faire remonter des vérités dérangeantes à la direction, ce qui suppose une légitimité interne et une capacité à naviguer dans des jeux de pouvoir complexes.

Un ancien journaliste recruté uniquement pour son image, son entregent ou sa capacité rédactionnelle peut se retrouver marginalisé au moment critique. On le consulte pour « écrire le communiqué » mais pas pour participer à la cellule de crise, pas pour challenger une décision opérationnelle, pas pour structurer la séquence globale de prise de parole. C’est le signe que l’organisation elle-même se trompe sur le métier. Et c’est aussi le signe que l’expérience journalistique seule n’a pas permis de construire une autorité de conseil stratégique.

Les réseaux sociaux ont rendu le métier encore plus distinct du journalisme traditionnel

La confusion entre ancien journaliste et bon communicant de crise est aussi un héritage d’une époque où les médias traditionnels occupaient une centralité quasi exclusive dans la fabrication de l’opinion publique. Ce monde n’existe plus sous cette forme. Aujourd’hui, une crise peut naître, se structurer et se radicaliser sans passer d’abord par une rédaction. Une vidéo amateur, un témoignage interne, une capture d’écran, une enquête militante, une publication d’influenceur, un hashtag, une fuite sur une plateforme communautaire peuvent imposer leur propre agenda.

Dans cet espace, la vitesse ne suffit pas. Il faut savoir monitorer, qualifier les signaux, distinguer le bruit de l’alerte, repérer les communautés prescriptrices, évaluer le risque de viralité transnationale, anticiper les détournements, préparer des formats adaptés et ne pas confondre réponse visible et réponse utile. Le journaliste connaît la logique de diffusion médiatique ; le communicant de crise doit maîtriser les dynamiques d’écosystèmes numériques parfois très éloignés des codes rédactionnels classiques.

Surtout, il doit savoir qu’une crise numérique n’est pas seulement un problème d’image. Elle peut affecter la marque employeur, la relation client, la sécurité des personnels, la valorisation financière, les relations avec les élus, la mobilisation militante ou la confiance des partenaires. Là encore, l’outil d’analyse requis dépasse largement le seul regard médiatique.

L’empathie de crise n’est pas une technique de langage, c’est une discipline éthique

Un autre malentendu fréquent mérite d’être souligné. Certains pensent qu’un ancien journaliste, parce qu’il a interviewé des victimes, couvert des drames ou raconté des situations sensibles, maîtrisera spontanément le registre empathique en communication de crise. Rien n’est moins sûr.

L’empathie institutionnelle ne consiste pas à trouver le ton juste devant une caméra. Elle suppose d’ordonner la parole de manière éthique. Qui est reconnu en premier ? Qui est informé avant les médias ? Comment éviter la mise en scène narcissique du dirigeant ? Comment parler sans récupérer la souffrance d’autrui ? Comment exprimer la gravité sans théâtraliser ? Comment ne pas réduire l’émotion à une ressource rhétorique ?

Le journaliste peut observer la souffrance. Le communicant de crise doit faire en sorte que l’organisation ne la nie pas, ne l’exploite pas et ne la traite pas comme un dommage collatéral de réputation. Cela demande une maturité morale, une capacité à influencer les décideurs et une lucidité sur les rapports de domination internes. Dans bien des crises, la faute n’est pas seulement d’avoir mal parlé ; elle est d’avoir pensé la parole contre les personnes concernées.

Les qualités d’un ancien journaliste peuvent devenir des défauts s’il ne change pas de posture

Il faut aller plus loin encore. Certaines qualités journalistiques, excellentes dans leur contexte d’origine, peuvent devenir problématiques si elles ne sont pas réélaborées. Le goût de la formule peut conduire à surdramatiser. La recherche de l’angle peut pousser à simplifier excessivement. L’obsession de la rapidité peut faire publier avant vérification interne suffisante. La culture du scoop peut encourager une valorisation excessive de l’effet immédiat. La distance critique peut fragiliser l’adhésion à une stratégie collective. L’habitude d’interroger peut l’emporter sur celle de décider.

Le passage du journalisme à la communication de crise exige donc une véritable conversion professionnelle. Il faut apprendre à raisonner en responsabilité institutionnelle, en soutenabilité, en robustesse argumentative, en coordination, en séquentialité, en risques croisés. Il faut accepter que le bon message soit parfois moins spectaculaire que le message brillant. Il faut surtout comprendre que, dans une crise, l’efficacité communicationnelle se mesure moins à l’applaudissement immédiat qu’à la réduction réelle des dommages et au rétablissement progressif de la confiance.

Ce que doit savoir faire un vrai communicant de crise

Un bon communicant de crise sait d’abord diagnostiquer. Il identifie la nature de la crise, son intensité, ses publics critiques, ses points de bascule, ses inconnues majeures. Il distingue le signal faible de la rupture avérée. Il comprend qu’un incident technique peut devenir une crise de gouvernance, qu’un cas individuel peut révéler un problème systémique, qu’une erreur de produit peut se transformer en scandale moral.

Il sait ensuite organiser. Il structure la cellule de crise, clarifie les rôles, fluidifie les circuits d’information, sécurise les validations, protège le temps du décideur, construit une discipline de remontée des faits. Il sait qu’une bonne communication de crise suppose une bonne circulation interne de l’information.

Il sait aussi conseiller. Il ne se contente pas d’exécuter. Il alerte, contredit si nécessaire, argumente, propose des scénarios, évalue les conséquences. Il aide les dirigeants à sortir des réflexes de déni, de minimisation ou de fuite.

Il sait parler juste. Cela signifie une parole sobre, factuelle, humaine, cohérente, adaptée aux publics, révisable sans contradiction majeure à mesure que les faits s’établissent. Une parole capable de reconnaître l’incertitude sans donner l’impression d’improviser. Une parole capable d’assumer sans s’autodétruire.

Enfin, il sait apprendre. Après la crise, il formalise les retours d’expérience, documente les failles, transforme les procédures, forme les porte-parole, met à jour les plans, entraîne les équipes. Le vrai communicant de crise n’est pas seulement un pompier du discours ; c’est un acteur de la résilience organisationnelle.

Peut-on devenir excellent en communication de crise après avoir été journaliste ? Oui, mais à une condition

Il serait caricatural de conclure qu’un ancien journaliste ferait nécessairement un mauvais communicant de crise. Ce serait faux. Certains deviennent remarquables, précisément parce qu’ils conservent le meilleur de leur formation initiale tout en acquérant ce qui leur manquait. Ils gardent l’exigence de clarté, le sens du public, l’intuition des questions difficiles, l’aptitude à détecter ce qui ne passera pas. Mais ils y ajoutent la compréhension de l’organisation, la culture du risque, la maîtrise des parties prenantes, la coopération avec le juridique, la gestion des temporalités, l’intelligence politique de la décision.

Autrement dit, l’expérience journalistique peut être un excellent socle, mais certainement pas un passeport automatique. Entre les deux métiers, il y a un apprentissage à faire, une humilité à conserver, une posture à transformer. Le problème n’est pas l’ancien journaliste ; le problème est la croyance qu’il serait compétent par essence du seul fait de son passé.

En communication de crise, la proximité avec les médias ne remplace jamais la maîtrise de la crise

Il faut donc le dire clairement : avoir été journaliste ne suffit pas du tout à être un bon communicant de crise. Cela peut aider, parfois beaucoup. Mais ce n’est ni le cœur du métier, ni sa compétence décisive, ni sa garantie de réussite. La communication de crise ne consiste pas à bien parler aux médias ; elle consiste à aider une organisation à affronter une situation critique avec lucidité, méthode, responsabilité et cohérence.

Le bon communicant de crise n’est pas un ancien journaliste par défaut. C’est un professionnel capable de penser la crise dans toute son épaisseur : opérationnelle, humaine, numérique, juridique, politique, sociale et réputationnelle. Il ne confond pas visibilité et maîtrise. Il ne confond pas formulation et stratégie. Il ne confond pas relation presse et gouvernance de crise.

Dans les périodes les plus tendues, les organisations n’ont pas besoin d’un simple connaisseur des rédactions. Elles ont besoin d’un conseiller capable de faire tenir ensemble les faits, les décisions, les responsabilités, les émotions et le temps. C’est beaucoup plus exigeant qu’un bon carnet d’adresses analyse l’expert en communication de crise Florian Silnicki, Président Fondateur de LaFrenchCom. C’est beaucoup plus difficile qu’un bon communiqué de presse. Et c’est précisément pour cela que l’expérience journalistique, à elle seule, ne suffira jamais.