Communiquer sur une crise

Comment combattre la « culture de l’annulation » (Cancel Culture) ?

cancel culture

 La « cancel culture » est un phénomène social qui suscite autant la peur que l’enthousiasme chez les clients des agences de gestion de crise. Cette tendance sociale qui s’installe depuis plusieurs années constitue un outil puissant au service des militants, dont l’activisme en a fait un levier déterminant au service de leurs luttes, aussi bien en France qu’à travers le monde.

La cancel culture, est-ce un moyen de s’exprimer pour des minorités sociales qu’on entend rarement, ou bien une stratégie brutale, qui anéantit atrocement la vie des gens en ruinant leur réputation ? La cancel culture, est-ce une forme de liberté d’expression, ou bien au contraire signe-t-elle la fin de tout débat d’idées dans une société contemporaine de plus en plus polarisée à ses extrêmes ?

Pour commencer, il faut s’entendre sur la définition même de cette expression populaire, qui se fait très présente ces dernières années. Les Français adorent la mentionner au détour d’une phrase, mais quand on creuse, on se rend compte que chacun en a une interprétation différente. Polémique, censure, destruction, liberté d’expression, droit à la parole dans l’espace public, déni de l’histoire, etc. sont autant de termes parfois divergents qui peuvent être associés à la call-out culture.

Ainsi, penchons-nous sur ce que signifie le terme de cancel culture et, plus important encore, ce qu’il ne signifie pas.

La cancel culture – qu’est-ce que c’est ?

En dépit de ce qu’on entend souvent, la cancel culture, ce n’est pas simplement des groupes de personnes exprimant des idées opposées ou débattant sur un sujet – parfois de manière agressive – sur Internet. Ce type de comportement relève plutôt de la cyberintimidation ou du cyberharcèlement, un autre phénomène qui mérite également qu’on s’y attarde.

La cancel culture, c’est souvent d’abord un groupe qui s’attaque délibérément à une personne ou une entreprise, pour l’anéantir totalement, en détruisant ses sources de revenus, sa vie privée, sa réputation. La cancel culture exerce parfois à l’encontre de ses cibles, une contrainte plus forte que celle que la contrainte judiciaire a pu exercer. Si l’on voit cette cancel culture se développer au cours des dernières années, notamment exacerbée par les médias télévisuels et en ligne, elle a déjà frappé à de nombreuses reprises au cours de l’Histoire récente ou plus ancienne. Par ailleurs, personne n’est réellement à l’abri de la tendance de la cancel culture. En témoignent par exemple les déboulonnages de statues de personnalités historiques, les campagnes menées à l’encontre du président américain Donald Trump, la polémique ayant mené à l’appel au boycott de J.K. Rowling, les autodafés (censure de livres, de films, de dessins animés, d’œuvres d’art, etc.) du mouvement Woke, etc. Et si le peuple américain est sans doute le plus enclin à ce type de pratique, la cancel culture se répand à travers le monde.

La cancel culture se résume souvent à une campagne visant à « annuler » la cible [« cancel » en anglais] en faisant pression sur ses clients, ses publics, ses régulateurs, ses investisseurs ou ses employeurs. On la retrouve également sous le terme de « Call-out culture » [call-out pour « pointer du doigt », « critiquer » en anglais] Il ne s’agit donc pas seulement d’exprimer des vues différentes sur un ton agressif, de dénoncer un fait ou de censurer un produit. Voilà pourquoi nos clients ayant traversé une crise nous confient souvent avoir eu le sentiment d’affronter une « meute affamée » et de subir un réel harcèlement.

Prenons un exemple fictif de tentative d’ « annulation ». Une personne ou entreprise A exprime une opinion ou, bien souvent, est perçue comme exprimant une opinion contraire à celle d’un groupe B. Ce groupe B décide alors de s’attaquer à A, et à toute personne ou entreprise associée à A afin de l’anéantir, c’est-à-dire de la faire renvoyer, exclure d’un site, ostraciser. L’attaque peut prendre des formes diverses, avec des manifestations violentes, du sabotage, des propos diffamatoires sur les médiaux sociaux, des articles de presse d’appel à la censure, etc.

Un des aspects cruciaux de la cancel culture, c’est qu’elle est basée sur l’action de personnes qui ne sont pas directement liées ou associées à leur cible. Si un individu membre d’une organisation – par exemple l’étudiant d’une université ou l’employé d’une entreprise – considère que les valeurs de cette organisation ne se reflètent pas dans son choix de s’associer à une personne donnée, elle peut demander à cette organisation de mettre fin à toute association avec cette personne. La cancel culture consiste à ce que des individus, sans lien direct avec leur cible, fassent pression sur toutes les organisations et personnes associées à la cible afin d’anéantir celle-ci ou la contraindre à changer d’avis, d’attitude …

Pourquoi cette volonté d’anéantir ?

En théorie, la cancel culture part d’une bonne intention. Elle est basée sur la capacité d’un groupe de personnes à agir contre quelque chose ou quelqu’un considéré comme mauvais, à dénoncer une injustice, là où une seule personne ne ferait pas le poids dans l’espace public.

Le problème ne porte pas directement sur les vues extrémistes potentielles de ces groupes ou leur appartenance à un mouvement politique d’extrême droite ou d’extrême gauche, qui s’enferment dans des bulles cognitives d’auto-radicalisation. Le problème, ce sont plutôt les méthodes utilisées, qui sont expressément punies par la loi pénale. Ces méthodes et ces vues n’ont rien à faire dans nos sociétés et ne constituent pas un mode de débat acceptable. Il ne faut donc absolument pas les encourager ou les alimenter, ce qui est le cas notamment du raid numérique (manœuvres groupées visant à s’en prendre à des entreprises ou à des personnalités via les réseaux sociaux, les chats en ligne, les SMS, etc.).

Quel est le bon mode d’action face à la cancel culture ?

L’objectif de la call-out culture – réduire définitivement au silence le camp adverse – est à l’exact opposé de ce qu’est la démocratie et des débats qui la constituent.

Si une personne ou une entreprise a des opinions ou des valeurs différentes des vôtres, vous avez plusieurs alternatives, comme de l’ignorer ou de ne pas acheter ses produits.

Et bien entendu, chacun est libre et en droit d’exprimer son désaccord. Mais pour encourager la liberté de parole et les débats d’idées, il faut veiller à éviter ces méthodes d’annulation et d’annihilation de la partie adverse.

La capacité de discuter librement et sans entrave de sujets difficiles permet à une société d’avancer et la véritable tolérance consiste à pouvoir se mettre dans la peau d’une autre personne, d’être capable de comprendre son point de vue et sa situation. La cancel culture nie la notion même de vérité et aboutit à la polarisation extrême de la société faisant naitre une violence malsaine dans les débats.

Exprimer des vues divergentes est une chose. Appeler ses alliés à punir ou anéantir une personne ayant exprimé une opinion différente en est une autre. Pour atteindre la justice sociale et le partage d’idées, il faut choisir la discussion, pas l’annihilation. Les États ne peuvent désormais plus fermer les yeux sur ce genre de propos et de pratiques, qui appellent une réponse judiciaire pour protéger les entreprises et personnalités de campagnes de dénonciation souvent menées sans fondement, mais de manière totalement subjective et encouragée par les rumeurs déployées en ligne. Le bon compromis doit toutefois être trouvé, de sorte à garantir aux citoyens la liberté à la dénonciation et l’expression de leurs opinions, sans que cela ne bascule dans le harcèlement ou des actions extrémistes.

En attendant une action plus ferme du monde politique et de la justice, le rôle du conseiller en communication de crise est de garantir à ses clients que ces stratégies d’annulation ne nuisent pas à la liberté d’expression d’une organisation, à la valorisation d’une entreprise, à la réputation ou à l’image d’une personnalité politique ou publique.