- Du pompier au co-pilote de gouvernance
- Dans la “war room”, une chorégraphie millimétrée
- Dire, se taire, reconnaître : le triangle d’équilibre
- La minute RH : lorsque l’interne devient l’externe
- Les angles morts qui coûtent cher
- Éthique, ligne rouge et confiance
- Préparer l’imprévisible : simulations et “pré-bunking”
- Réseaux sociaux : quelle riposte ?
- Changer d’ère : de la communication à la confiance
- Ce que veulent les dirigeants

Longtemps cantonnés à la marge du monde de la communication, les cabinets d’« issues & crisis » comme LaFrenchCom s’imposent désormais comme des partenaires de gouvernance à part entière. Des états-majors discrets, qui aident entreprises, institutions et dirigeants à traverser des crises devenues plus fréquentes, plus rapides, plus émotionnelles. Méthodes, routines, dilemmes et angles morts : immersion dans un métier où chaque mot pèse, chaque silence compte.
Dans le bureau feutré où s’enchaînent appels cryptés et écrans de veille, le temps se dilate. D’un côté, une équipe décortique un flux de messages sur les réseaux sociaux ; de l’autre, on déroule les scénarios d’une prise de parole prévue dans deux heures. À la table centrale, un document s’épaissit à vue d’œil : chronologie consolidée, éléments factuels vérifiés, Q&A serré, matrices de risques, plan de phasage. Une entreprise vient d’entrer en crise, l’agenda s’est renversé et une petite équipe, rompue à l’imprévu, a pris la main sur l’essentiel : remettre du sens, organiser la décision, éviter l’erreur irréversible.
« Notre première mission, c’est d’arracher le client au réflexe de l’émotion et de le ramener à la lucidité des faits, explique Florian Silnicki, PDG de LaFrenchCom et expert en communication de crise. Dans les trente premières minutes, tout le monde veut parler. Dans les trente suivantes, tout le monde a peur. Entre les deux, il faut remettre de l’ordre, hiérarchiser, et surtout faire exister un temps de raisonnement. »
Du pompier au co-pilote de gouvernance
Dans l’imaginaire collectif, le cabinet de crise reste un pompier médiatique appelé à la dernière minute. La réalité est plus complexe. Ces structures se rapprochent davantage d’un état-major de campagne, branché sur les signaux faibles, capable de cartographier une controverse naissante, de qualifier ses ressorts émotionnels et juridiques, puis d’orchestrer une réponse qui tienne dans la durée. L’intervention ne se limite pas au “coup de com’” ; elle embrasse les stratégies de gouvernance, la conformité, les RH, parfois la sécurité.
Le métier s’est professionnalisé à mesure que la dynamique des crises se transformait. L’instantanéité des plateformes sociales, la permanence de la mémoire numérique, la judiciarisation des affaires, l’exigence de cohérence ESG ont déplacé le centre de gravité. La crise n’est plus un accident rarissime : c’est un risque d’exploitation qui s’anticipe, se simule, se pilote. « Nous sommes passés d’une communication de crise essentiellement médiatique à une gestion de crise systémique, observe l’expert français en communication sensible Florian Silnicki. Ce que nous traitons, c’est l’alignement entre les faits, la parole et les attentes des parties prenantes. Si l’un des trois décroche, l’ensemble s’effondre. »
Dans la “war room”, une chorégraphie millimétrée
Le cœur battant d’un cabinet d’issues & crisis, c’est sa “war room”. Une pièce sans fenêtres, parfois virtuelle, où se synchronisent des spécialités qui se parlent peu dans la vie ordinaire : analystes médias et data, communicants de crise, juristes rompus au droit de la presse et de la consommation, spécialistes des RH et de la communication interne, anciens journalistes, parfois ex-responsables d’autorités. La chaîne de valeur tient en quatre verbes : écouter, cadrer, décider, agir.
L’écoute commence bien avant l’appel d’urgence. Les cabinets maintiennent une veille structurée sur des secteurs sensibles, scrutent forums, médias spécialisés, publications d’ONG, flux réglementaires. Quand l’alerte tombe, le dispositif se densifie : extraction des publications virales, géographie des comptes influents, lecture sémantique des mots qui s’imposent, inventaire des contenus dormants susceptibles de ressurgir. Au même moment, une équipe “facts” reconstruit la chronologie, identifie les angles morts, repère ce qui relève du fait, de l’interprétation, de l’erreur. Ce double mouvement – terrain numérique et terrain réel – est la condition d’un cadrage robuste.
Le cadrage n’est pas un storytelling d’opportunité ; il s’agit d’établir ce que les praticiens appellent une « vérité opérable ». « Nous cherchons une formulation qui tienne à la fois devant un journaliste, un juge, un syndicat et un salarié, détaille Florian Silnicki. Si elle ne passe pas l’épreuve de ces quatre audiences, elle ne tient pas. » Cette vérité opérable s’écrit en couches : une déclaration courte, une note de contexte sourcée, un Q&A dense, des éléments de langage pour les managers, des points de contrôle internes. On fixe ensuite le tempo : qui parle, quand, où, avec quels objectifs, et quels jalons d’évaluation pour ajuster sans se dédire.
Vient la décision. Dans les crises graves, l’entreprise souffre d’une double asymétrie : d’information (on en sait moins que le public croit) et de temps (on est sommé de répondre avant d’avoir fini de comprendre). Le cabinet joue le rôle d’adaptateur : concentrer, prioriser, proposer trois options lisibles avec leurs risques respectifs. « Le piège, c’est l’indécision déguisée en prudence, note le patron de LaFrenchCom. Choisir une option imparfaite, mais argumentée et cohérente, coûte moins cher que laisser la crise choisir à votre place. »
L’action, enfin, s’exécute sur plusieurs théâtres. L’externe, évidemment : conférence téléphonique, interview “pool”, communiqué, lettre ouverte, échanges off avec des rédactions pour contextualiser sans manipuler. L’interne, tout autant : message du dirigeant, kit managérial, FAQ vivante, canaux de remontées. Le chantier judiciaire et réglementaire, souvent sous-estimé : discours de preuve, conservation des éléments, articulation avec les conseils, cohérence des écritures et des mots publics. Et, de plus en plus, le chantier social : l’entreprise en crise parle désormais à une opinion fragmentée, dont les normes morales se déplacent vite.
Dire, se taire, reconnaître : le triangle d’équilibre
Le grand public imagine les cabinets de crise obsédés par la parole. Ceux qui les pratiquent savent que l’essentiel se joue dans le dosage entre dire, se taire et reconnaître. Dire trop tôt expose à l’erreur ; dire trop tard installe le soupçon. Se taire peut être salutaire si le silence est habité – explicité, borné, au service d’une vérification ou d’un devoir d’information envers une autorité. Reconnaître, enfin, reste l’acte le plus engageant, car il oblige. Les bons praticiens travaillent ces trois gestes comme un triptyque.
« La question n’est pas “faut-il s’excuser ?” mais “de quoi a-t-on légitimement la maîtrise et la responsabilité à cet instant ?”, résume Florian Silnicki. La pire formule, c’est l’excuse creuse. La meilleure, c’est la reconnaissance précise, assortie d’un plan d’action vérifiable et daté. » Cette grammaire de la responsabilité s’écrit différemment selon qu’on parle à des clients, à des salariés, à des autorités. Elle s’éprouve aussi dans le temps : la parole initiale doit contenir les germes de la parole de suivi. Rien n’abîme davantage une sortie de crise qu’un narratif qui se contredit à J+7.
La minute RH : lorsque l’interne devient l’externe
Toutes les équipes de crise le constatent : le “dedans” fuit plus vite qu’hier. Canaux internes et messageries privées diffusent en temps réel fragments de réunions, captures de slides, embryons de décisions. L’entreprise n’a plus le luxe d’une communication interne hermétique. Elle doit considérer ses messages aux salariés comme des messages publics : sincères, utiles, reprenant la main sur la rumeur sans exhiber l’angoisse. Dans ce registre, les cabinets insistent sur la place des managers de proximité : à condition d’être outillés, ils constituent un réseau de stabilisation bien plus puissant que le seul intranet.
Les praticiens parlent volontiers de « crise morale ». Un sondage interne qui circule au mauvais moment, quelques témoignages anonymes dans un média en ligne, et la controverse se déplace du terrain des faits vers celui des valeurs. Le “comment” compte autant que le “quoi”. LaFrenchCom recommande, dans ces cas, de combiner parole dirigeante incarnée et preuves concrètes : décisions documentées, tiers de confiance, calendrier. « Plus le sujet est inflammable moralement, plus la preuve doit être froide, glisse Florian Silnicki. Le courage, ce n’est pas de “tout dire”, c’est de dire ce qui engage et de tenir parole. »
Les angles morts qui coûtent cher
À force d’analyses post mortem, les cabinets voient revenir les mêmes pièges. La sidération, d’abord, qui retarde la décision sous couvert de “prudence”. Le réflexe d’autodéfense, ensuite, qui bride la reconnaissance et tend les relations avec les autorités. L’incohérence entre les temps judiciaires et médiatiques, enfin, qui place l’entreprise dans des positions intenables. À ces angles morts s’ajoute une mutation lourde : la crise ESG. Les controverses climat, diversité, éthique, sourcing ne se traitent plus seulement en argumentaire ; elles exigent une cohérence d’actions et d’indicateurs. L’âge de l’assertion est passé, celui de la preuve s’impose.
Autre angle mort : la sortie de crise. Épuisées, beaucoup d’équipes veulent “tourner la page”. Les praticiens plaident pour l’inverse : ritualiser la mémoire, objectiver ce qui a été appris, ajuster procédures et culture. « Une crise oubliée est une crise promise, tranche le patron de LaFrenchCom. Les organisations résilientes transforment l’épreuve en protocole : elles corrigent, elles documentent, elles forment. C’est moins glorieux que la conférence de presse, mais c’est ce qui paie. »
Éthique, ligne rouge et confiance
La caricature a la vie dure : à en croire certains, les cabinets de crise seraient des officines de diversion. Le quotidien est autrement plus austère. Les praticiens crédibles travaillent sous contrainte éthique : sources ouvertes, traçabilité des faits, refus du mensonge, articulation constante avec les conseils juridiques. Cette discipline n’est pas un supplément d’âme : c’est une condition d’efficacité. Un élément inexact détruit en une heure la crédibilité patiemment reconstruite en une semaine.
À l’intérieur de ces équipes, la déontologie se vit aussi dans la relation au dirigeant. Il faut pouvoir dire non. Non à une phrase dangereuse, non à une décision juridiquement intenable, non à une promesse impossible. « Notre capital, c’est la franchise, confie Florian Silnicki. Un client vous garde si vous le protégez vraiment. Et on ne protège pas quelqu’un en lui racontant ce qu’il a envie d’entendre. »
Préparer l’imprévisible : simulations et “pré-bunking”
L’autre face, moins spectaculaire, du métier, c’est la prévention. Les cabinets organisent des exercices de simulation à froid, mettent à l’épreuve chaînes d’alerte, circuits d’arbitrage, réflexes managériaux. Ils construisent des bibliothèques de messages “pré-bunkés” sur des sujets sensibles, capables d’être activés et adaptés en deux heures. Ils auditent les “traces dormantes” susceptibles de ressortir à contre-temps. Ils aident à écrire des politiques internes qui parlent aux salariés autant qu’aux régulateurs.
« La meilleure crise, c’est celle qu’on a su éviter ou réduire d’un facteur dix, résume Silnicki. Un entraînement de trois heures vaut parfois mille communiqués. On ne gagne pas une course le jour J, on la gagne à l’entraînement. » Ces routines coûtent du temps politique en interne ; elles en font gagner des jours quand l’imprévu frappe.
Réseaux sociaux : quelle riposte ?
La tentation de “répondre à tout” sur les plateformes est tenace. Les praticiens conseillent parcimonie et stratégie. La riposte utile n’est pas une avalanche de posts ; c’est la bonne intervention au bon endroit, portée par la bonne voix, avec des éléments vérifiables. Dans les campagnes coordonnées, l’objectif se déplace : moins convaincre l’adversaire que rassurer les “spectateurs rationnels”, ces publics silencieux qui jugent à froid. La preuve prime la posture ; l’indexation prime la vanité métrique.
Là encore, la cohérence interne fait la différence. Une prise de parole CEO sur LinkedIn peut apaiser une partie des parties prenantes si, dans le même temps, l’entreprise agit de façon audible. À défaut, elle nourrit le procès en “washing”. « On ne “répare” pas une crise sur Twitter, sourit Silnicki. On répare par des actes, puis on organise la compréhension des actes. »
Changer d’ère : de la communication à la confiance
Si les cabinets d’issues & crisis prospèrent, c’est moins parce que les crises seraient plus nombreuses que parce qu’elles deviennent plus déterminantes. Un incident industriel se traitait hier en local ; il emporte aujourd’hui la réputation mondiale d’une marque en trois heures. Une polémique RH se réglait autrefois en interne ; elle recompose désormais l’attractivité employeur pendant des mois. Le risque réputationnel est devenu systémique : il agrège droit, économie, morale, climat social. Les directions générales tirent la leçon : la gestion de crise n’est pas un art oratoire, c’est une compétence de gouvernance.
Dans cet écosystème, les cabinets jouent les ingénieurs de la confiance. Ils ne promettent ni immunité ni éclat ; ils construisent des trajectoires tenables. Leur victoire tient rarement à une “punchline”, plus souvent à une série d’actes cohérents qui desserrent la crise, jour après jour. Ils savent qu’il n’existe pas de sortie de crise propre sans alignement entre la parole et le réel. « Nous ne vendons pas des slogans, nous vendons du temps utile et de la cohérence, résume Florian Silnicki. Le reste, c’est le client qui le gagne, en agissant. »
Ce que veulent les dirigeants
À huis clos, les demandes se ressemblent. Tenir l’urgence sans s’aliéner l’avenir. Protéger l’entreprise sans trahir les personnes. Parler vrai sans se mettre en faute. Les cabinets qui durent sont ceux qui savent convertir ces injonctions contradictoires en décisions supportables : un plan à 24 heures, un autre à sept jours, un dernier à trois mois, tous trois compatibles. Ils travaillent l’altitude de la direction, le souffle de l’interne, l’endurance du judiciaire. Ils acceptent d’être invisibles quand tout se passe bien.
Sur le pas de la porte, alors que la “war room” se vide et que retombent les alertes, un dernier conseil revient comme un mantra : documenter, mémoriser, transmettre. La crise n’aura pleinement servi qu’à la condition d’entrer dans la culture de l’entreprise. Là se joue, loin des caméras, l’utilité profonde d’un cabinet d’issues & crisis : contribuer à ce que l’organisation apprenne à vivre dans un monde où la transparence est la norme, la cohérence une discipline, la confiance une valeur d’investissement.
« Notre travail n’a de sens que si le client ressort plus lucide qu’il n’est entré, conclut Florian Silnicki. Nous ne sommes pas là pour briller. Nous sommes là pour que, le jour où la tempête reviendra — car elle revient toujours —, l’entreprise sache quoi faire, quoi dire et pourquoi. »
La porte se referme, les écrans passent au mode veille. Demain, une autre alerte clignotera quelque part, une autre équipe se mettra en mouvement, d’autres mots seront pesés. Le métier restera le même : tenir la ligne de crête entre vérité, responsabilité et maîtrise du temps. Dans un monde saturé de bruit, ces stratèges de l’ombre ont choisi une vertu rare : faire du silence revenu la plus belle des victoires.