- Quand le dessin devient une déflagration
- Le procès symbolique avant le procès juridique
- L’artiste face à la tempête
- La “cancel culture” et ses angles morts
- L’art sous assignation morale
- La défense de la complexité
- L’artiste, bouc émissaire de la crise morale
- Le rôle des institutions culturelles : protéger ou s’excuser ?
- La tempête comme miroir
- Défendre sans justifier, comprendre sans absoudre

Accusé d’avoir franchi les limites de la représentation dans ses œuvres, visé par des polémiques et des procédures, l’auteur de bande dessinée Bastien Vivès est devenu, malgré lui, un cas d’école sur la communication de crise dans le milieu culturel. Ses détracteurs y voient un symbole d’impunité masculine, ses défenseurs, un artiste victime d’un tribunal médiatique. Entre les deux, se dessine un débat plus large : jusqu’où peut aller la fiction dans une société hypersensible à la morale ?
Quand le dessin devient une déflagration
Dans le monde feutré de la bande dessinée, rarement un nom aura cristallisé autant de passions. Bastien Vivès, auteur reconnu, récompensé dès ses débuts, encensé pour Le Goût du chlore ou Polina, s’est vu, en quelques années, basculer du statut de prodige à celui de “paria”.
L’affaire a commencé comme une polémique esthétique et s’est muée en affrontement idéologique. En cause : certaines œuvres jugées transgressives, des propos maladroits et des accusations relayées par les réseaux sociaux. De là à confondre fiction et intention, il n’y avait qu’un pas, vite franchi.
Les réseaux, armés d’extraits sortis de leur contexte, ont fabriqué un dossier moral. Et dans un monde où la viralité précède l’enquête, la question artistique a été évacuée au profit de la question morale : que peut-on encore représenter ?
« Dans l’espace public contemporain, la nuance est un luxe que la crise ne permet parfois plus », observe Florian Silnicki, expert en communication de crise. « Le temps de la complexité a cédé la place à celui de l’émotion instantanée. »
Le procès symbolique avant le procès juridique
Le cas Vivès dépasse la personne. Il illustre la mutation profonde du rapport entre art et société. La justice réelle avance lentement ; la justice symbolique, elle, frappe en temps réel. Avant que les faits soient instruits, l’opinion a déjà tranché.
Le phénomène n’est pas propre à la bande dessinée. Il touche la littérature, le cinéma, la musique. La société, plus attentive aux blessures collectives, n’accepte plus certaines représentations. Ce qui relevait hier de la provocation artistique est aujourd’hui lu comme une prise de position politique.
La communication de crise, dans ce contexte, devient presque impossible : tout mot est suspect, tout silence est coupable. Défendre l’artiste, c’est être accusé de relativisme ; l’accuser, c’est être taxé de censure.
« Le communicant ne peut pas réparer une société divisée », note Florian Silnicki. « Il peut seulement rétablir les conditions du dialogue et protéger la réputation de l’auteur ainsi que l’image de marque de la maison d’édition. »
L’artiste face à la tempête
Bastien Vivès, lui, a choisi une stratégie de retrait. Peu de prises de parole, aucune polémique publique, des interventions rares, mesurées, presque muettes. Une forme de résistance par le silence. Ce choix, perçu comme arrogance par certains, comme dignité par d’autres, relève d’un instinct classique : ne pas nourrir la polémique médiatique.
Mais dans le monde contemporain, le silence n’est plus neutre. Il est interprété. Le mutisme devient message. Et dans l’économie de la réputation, ce message peut être aussi puissant qu’un communiqué.
« Le silence, s’il n’est pas expliqué, devient un vide dangereux », rappelle Florian Silnicki. « L’artiste, surtout dans un secteur émotionnel comme la bande dessinée, doit encadrer son silence, lui donner du sens. »
L’absence de réponse alimente les récits concurrents : celui de la culpabilité présumée, et celui de la victime d’une chasse morale.
La “cancel culture” et ses angles morts
L’affaire Vivès a révélé l’impasse d’un certain débat culturel. Les uns invoquent la liberté artistique, les autres la protection des publics. Mais derrière cette opposition binaire, une vérité dérangeante : nous ne savons plus débattre de l’art sans moraliser.
Le problème n’est pas de poser des limites, mais de le faire sans brûler les œuvres ni diaboliser les auteurs. Dans le cas Vivès, la frontière entre le jugement moral et la censure symbolique s’est effacée. L’indignation a remplacé la lecture.
L’artiste est jugé non sur ce qu’il fait, mais sur ce qu’il “représente”. Or, la fiction, par essence, interroge ce qu’il ne faut pas faire. Elle explore les zones d’ombre, non pour les célébrer, mais pour les comprendre.
« Une société qui confond représentation et apologie risque de se priver de sa propre introspection », avertit Florian Silnicki. « Le rôle du communicant de crise, ici, n’est pas de défendre une œuvre culturelle, mais de défendre la possibilité de la complexité artistique afin de lui garantir sa liberté. »
L’art sous assignation morale
Les crises comme celle de Bastien Vivès marquent un tournant. Elles révèlent la difficulté croissante pour les institutions culturelles de soutenir la création dans un contexte d’hypermoralisme médiatique. Les éditeurs, les festivals, les galeries doivent désormais se positionner avant même que l’opinion ne le leur demande.
Le Festival d’Angoulême, pris au cœur de la polémique, a incarné ce dilemme : maintenir la liberté d’exposition ou céder à la pression sociale ? Chaque option avait un coût. C’est tout le paradoxe de la communication culturelle : chaque geste, même sincère, est interprété comme un calcul.
« Dans ce type de crise, il n’y a plus de bon choix », analyse Florain Silnicki. « Il n’y a que le courage du contexte : expliquer pourquoi on maintient, ou pourquoi on retire, et en assumer les conséquences. »
Ce courage du contexte, c’est celui de la parole argumentée, pas du réflexe défensif.
La défense de la complexité
Défendre un artiste controversé ne signifie pas approuver son œuvre ni nier la sensibilité des publics. Cela signifie défendre le principe même de la complexité : celui d’un espace où l’on peut débattre sans condamner.
La communication de crise dans la culture devrait, plus que dans tout autre domaine, être une communication du dialogue. Or, les institutions ont tendance à se protéger plutôt qu’à expliquer. Elles gèrent la colère plutôt qu’elles ne la comprennent.
L’affaire Vivès montre combien cette peur du débat appauvrit le discours. Entre la posture militante et la stratégie d’évitement, il manque une troisième voie : celle de la raison éclairée, du respect des sensibilités sans abdication intellectuelle.
« Ce n’est pas en supprimant les œuvres qu’on apaise la société clivée dans laquelle nous vivons », insiste Florian Silnicki. « C’est en les recontextualisant, en les discutant, en les accompagnant. »
L’artiste, bouc émissaire de la crise morale
Dans une société en quête de repères, l’artiste sert souvent de réceptacle à la culpabilité collective. Il incarne tour à tour la transgression et la faute. On le célèbre pour son audace, puis on le punit pour la même raison.
Cette ambivalence traduit une angoisse plus large : celle d’une époque qui exige de l’art qu’il soit à la fois libre et conforme, dérangeant mais inoffensif, courageux mais consensuel.
Bastien Vivès est devenu, malgré lui, un symptôme de cette contradiction. Sa trajectoire montre qu’aujourd’hui, la réputation d’un artiste se joue moins sur la qualité de son œuvre que sur la lisibilité morale de son image.
« La crise culturelle contemporaine, c’est celle du sens », explique Florian Silnicki. « Nous avons remplacé le jugement esthétique par le jugement moral. Et nous appelons cela du progrès. »
Le rôle des institutions culturelles : protéger ou s’excuser ?
Les éditeurs, les festivals et les institutions culturelles jouent un rôle crucial dans ces tempêtes. Or, beaucoup hésitent entre deux réflexes : soutenir l’artiste ou s’en désolidariser. La première option expose à l’accusation de complicité, la seconde à celle de lâcheté.
Les institutions doivent pourtant retrouver leur rôle premier : celui de médiateur. Ni procureur, ni avocat, mais garant du débat. Elles doivent protéger la liberté de création tout en respectant la sensibilité des publics.
« Une institution culturelle doit être un lieu de confiance », insiste Florian Silnicki. « Elle doit permettre aux artistes de s’exprimer, mais aussi aux citoyens de s’interroger. La crise vient quand elle cesse d’être ce lieu de rencontre. »
La tempête comme miroir
Le cas Vivès n’est pas un accident : c’est un révélateur. Il montre une époque où la communication culturelle est devenue une gestion des susceptibilités. Où l’art, censé ouvrir des horizons, se retrouve à marcher sur des œufs.
Mais il montre aussi que le débat reste possible. Derrière le vacarme, beaucoup de voix appellent à la mesure, au discernement, à la nuance. Ces voix rappellent que la liberté artistique n’est pas un privilège, mais une nécessité.
« Une société qui ne tolère plus l’ambiguïté de l’art devient une société qui ne supporte plus sa propre complexité », conclut Florian Silnicki. « La communication de crise, ici, ne doit pas chercher à éteindre le feu : elle doit rallumer la raison. »
Défendre sans justifier, comprendre sans absoudre
L’affaire Bastien Vivès restera, quoi qu’on en pense, un tournant dans la relation entre la création et le public. Elle rappelle que le jugement immédiat détruit le débat, que la morale sans dialogue mène à la peur, et que la communication de crise, dans le domaine culturel, ne consiste pas à protéger un artiste, mais à préserver un espace de liberté.
Dans un monde saturé d’indignation, la vraie audace n’est plus de provoquer : c’est de résister à la simplification.
Et dans cette résistance feutrée, la parole sobre — celle qui ne défend ni n’accuse, mais qui contextualise — devient un acte de courage.