- Qui parle : le porte-parole n’est pas une personne, c’est une architecture
- Quand parler : la parole se pilote comme une séquence, pas comme un événement
- Au nom de quoi : la légitimité de la parole doit être explicitée, sinon elle est contestée
- La matrice décisionnelle : ajuster la voix à la nature de la crise
- Le centre de gravité : une seule vérité publique, déclinée sans contradiction
- L’équilibre entre incarnation et dépersonnalisation
- Le porte-parole comme discipline : parler sous contrainte, sans perdre l’humain
- Le bon porte-parole n’est pas celui qui rassure, c’est celui qui rend des comptes
En crise, la question n’est pas seulement “qu’allons-nous dire ?”. La question, plus décisive encore, est “qui va le dire, à quel moment, et avec quelle légitimité ?”. Parce qu’en situation de tension, la parole n’est jamais neutre insiste l’expert en communication de crise Florian Silnicki, Président Fondateur de l’agence LaFrenchCom. Elle est un signal. Elle dit quelque chose de votre gouvernance, de votre courage, de votre rapport à la vérité, de votre attention aux personnes touchées. Deux organisations peuvent publier exactement la même phrase ; l’une sera perçue comme responsable, l’autre comme fuyante. La différence vient souvent de la voix qui porte le message.
Cette réalité produit une erreur classique, qui est aussi une case aveugle : croire que le porte-parole est un rôle de “communication”, alors qu’il est, en crise, un rôle de pouvoir. Un porte-parole n’est pas un bon orateur chargé d’enrober l’événement. C’est la personne ou le dispositif qui rend la situation gouvernable aux yeux du monde. Et le monde, en crise, cherche moins une belle explication qu’un repère : quelqu’un qui assume un cadre, qui protège, qui rend compte.
La matrice du porte-parole est une méthode pour éviter deux catastrophes symétriques. La première catastrophe, c’est la cacophonie : trop de voix, trop tôt, qui racontent chacune une partie du réel, et qui, ensemble, fabriquent la contradiction. La seconde catastrophe, c’est l’absence : personne ne porte la responsabilité visible, ou la parole est si impersonnelle qu’elle ressemble à une fuite. Dans les deux cas, l’organisation perd du temps, et en crise, le temps perdu devient du soupçon.
La matrice propose donc trois questions simples, mais impitoyables. Qui parle ? Quand parle-t-on ? Et surtout : au nom de quoi parle-t-on ? Cette dernière question est celle que l’on oublie le plus souvent, alors qu’elle structure l’interprétation publique. Car l’audience n’écoute pas seulement le contenu. Elle écoute la légitimité qui se déclare. “Je parle au nom de la sécurité”, “je parle au nom des personnes touchées”, “je parle au nom des faits”, “je parle au nom de l’enquête”, “je parle au nom de l’entreprise”, “je parle au nom de la justice”. Ces “noms de quoi” sont des boussoles. Si vous vous trompez de boussole, vous pouvez dire vrai et être jugé faux.
Qui parle : le porte-parole n’est pas une personne, c’est une architecture
On imagine souvent le porte-parole comme un individu : le PDG, la directrice de la communication, un expert technique. En réalité, une crise sérieuse exige presque toujours une architecture de parole, c’est-à-dire un système organisé de rôles complémentaires. Le public ne veut pas seulement une incarnation ; il veut une preuve de maîtrise. Et la maîtrise se lit quand la parole est distribuée de manière cohérente : l’autorité engage, l’expertise explique, la relation accompagne.
La première figure est celle de l’autorité. C’est la voix qui peut dire : “nous décidons”, “nous assumons”, “nous allouons les ressources”, “nous changeons”. Elle ne se définit pas par la notoriété mais par la capacité d’engagement. Dans beaucoup de cas, cette autorité est le dirigeant ou une personne du comité exécutif. Mais ce n’est pas une obligation mécanique ; une autorité peut aussi être un responsable de site ou un directeur opérationnel, si c’est lui qui détient la légitimité réelle sur l’événement. Le point central est le suivant : si la crise touche à la sécurité, à l’éthique, à des victimes, à un soupçon de dissimulation, ou à une responsabilité systémique, le public attend une autorité. Et l’absence d’autorité devient un message.
La deuxième figure est celle de l’expertise. C’est la voix qui peut expliquer sans spéculer, traduire la complexité en langage clair, et répondre aux questions factuelles qui, à un moment, deviennent incontournables. Sans cette voix, l’organisation se contente de déclarations générales, et ces déclarations générales finissent par ressembler à des formules creuses. Mais l’expertise a un piège : si elle est laissée seule en première ligne, elle peut donner une impression de froideur ou de déni, car l’expert a tendance à parler causes et protocoles alors que le public vit impact et peur. L’expert est donc puissant, mais il doit être encadré par une posture humaine, et surtout par une reconnaissance préalable.
La troisième figure est celle de la relation. C’est la voix qui s’adresse aux personnes concernées pour les aider, les guider, les accompagner. Elle n’a pas besoin d’être “haute”. Elle doit être utile. C’est souvent la voix du service client, d’une cellule d’assistance, d’un responsable de dispositif de réparation, parfois d’une responsable RH si la crise touche l’interne. Cette voix est décisive parce qu’elle prouve une chose : l’organisation ne parle pas seulement pour se protéger, elle parle pour servir. Dans beaucoup de crises, c’est cette parole relationnelle, répétée, stable et concrète, qui reconstruit la confiance plus sûrement qu’un grand discours.
Quand ces trois voix existent, le problème n’est plus d’avoir “le bon porte-parole”. Le problème devient d’orchestrer leur complémentarité. La matrice du porte-parole, au fond, est un outil d’orchestration.
Quand parler : la parole se pilote comme une séquence, pas comme un événement
Un autre angle mort fréquent consiste à penser que la prise de parole est un moment unique, comme un communiqué ou une conférence de presse. Or la crise est une série, et le public juge la série, pas seulement le premier épisode. Il faut donc décider, dès le départ, non seulement qui parle maintenant, mais qui parlera ensuite, et à quel rythme. Sinon, on tombe dans l’improvisation, et l’improvisation se voit.
Dans les tout premiers instants, la priorité n’est pas la profondeur, c’est l’ancrage. Il faut une parole qui reconnaît l’existence de la situation, nomme la priorité, annonce une action immédiate et fixe un rendez-vous d’information. Cette parole peut être portée par l’autorité si l’enjeu est grave, ou par un porte-parole désigné si l’autorité ne peut pas être là tout de suite. Mais elle doit avoir une qualité indispensable : elle doit être “tenable”. C’est-à-dire qu’elle ne doit pas vous obliger à vous contredire une heure plus tard. La crise est pleine d’informations mouvantes ; la parole initiale doit donc être modeste sur ce qui est incertain et ferme sur ce qui est prioritaire.
Dans les premières heures et jusqu’à la première journée, la parole doit s’épaissir. C’est là que la distribution des voix devient cruciale. L’autorité doit porter le cadre, parce que l’opinion cherche le signe que l’organisation assume. L’expertise doit commencer à éclairer, parce que les questions factuelles montent. La relation doit exister, parce que les personnes concernées ne peuvent pas attendre la fin de l’enquête pour être aidées. Si vous laissez la relation à plus tard, vous transformez des personnes en spectateurs impuissants. Et l’impuissance devient colère.
Entre le deuxième et le septième jour, le public change de posture. Il cesse de se contenter de “nous enquêtons”. Il veut voir des preuves, des décisions tenues, des points d’étape réguliers. C’est le moment où l’autorité doit tenir les rendez-vous qu’elle a annoncés, sinon l’organisation perd sa crédibilité. C’est aussi le moment où l’expertise peut devenir plus présente, à condition qu’elle traduise et qu’elle n’écrase pas l’impact humain. Et c’est le moment où la parole relationnelle devient un pilier, parce que la crise n’est plus un choc, c’est une endurance. La fatigue, l’attente, les démarches de réparation, les questions répétées créent un second risque : l’érosion. La cellule de crise doit donc installer un rythme de parole stable et utile, et ne pas laisser la crise devenir un bruit intermittent.
Au-delà, dans les semaines suivantes, la parole se joue sur un autre registre : la redevabilité. Le public ne vous demande plus seulement “qu’est-ce qui s’est passé ?”, il vous demande “qu’est-ce que vous avez appris, qu’est-ce qui change, et comment peut-on le vérifier ?”. C’est là que l’autorité redevient centrale, non pas pour gérer l’urgence, mais pour porter la transformation. Une crise qui se clôt sans bilan, sans preuve de réforme, sans visibilité sur la réparation, est une crise qui revient. La matrice du porte-parole oblige donc à penser la clôture comme une prise de parole à part entière, plus difficile et plus importante que la première.
Au nom de quoi : la légitimité de la parole doit être explicitée, sinon elle est contestée
La troisième dimension, la plus profonde, est celle du mandat. Dans une crise, un porte-parole échoue rarement parce qu’il parle mal. Il échoue parce que l’audience pense qu’il parle “au nom de la mauvaise chose”. C’est une nuance, mais elle est fondamentale.
Si vous parlez au nom de la réputation, vous serez perçu comme défensif. Même si vous dites des faits exacts, ils seront soupçonnés. Si vous parlez au nom du juridique, vous serez perçu comme froid, parfois cynique, surtout si des personnes souffrent. Si vous parlez au nom de la technique, vous risquez de paraître hors-sol quand l’émotion est brûlante. Si vous parlez au nom de la compassion mais sans action, vous serez perçu comme opportuniste. La matrice du porte-parole consiste à aligner la parole sur un mandat qui soit légitime aux yeux de l’extérieur.
Dans les crises de sécurité, le mandat qui stabilise est celui de la protection. Le porte-parole doit faire comprendre que la priorité est la sécurité des personnes et la réduction du risque. Dans les crises de valeurs, le mandat qui stabilise est celui de la responsabilité et de la justice : ce qui est attendu n’est pas seulement une explication, mais une prise de position sur ce qui est acceptable ou non, suivie d’actes. Dans les crises de service, le mandat qui stabilise est celui du respect et de la réparation : l’organisation doit montrer qu’elle comprend la perte de temps, la gêne, l’injustice vécue, et qu’elle facilite la solution plutôt que de compliquer. Dans les crises cyber, le mandat qui stabilise est celui de la protection et de la transparence graduée : dire ce qui est connu, ce qui est fait, comment on aide, et comment on rendra compte, même si l’enquête empêche certains détails immédiats.
Ce mandat doit être explicite, parce qu’en crise, le public interprète vite. Lorsqu’un dirigeant commence par “nous tenons à rassurer”, il déclenche souvent l’inverse : “donc il y a de quoi avoir peur”. Lorsqu’un dirigeant commence par “nous contestons”, il déclenche souvent une dynamique d’escalade : “donc ils se défendent”. Lorsqu’un dirigeant commence par “nous sommes désolés pour les personnes touchées, voici ce que nous faisons pour les protéger et les accompagner”, il installe un mandat clair. Il ne prouve pas qu’il est innocent. Il prouve qu’il est responsable au sens utile.
La matrice décisionnelle : ajuster la voix à la nature de la crise
Il est tentant de définir une règle simple : “dans une crise, c’est le dirigeant qui parle”. Cette règle a une part de vérité, mais elle est dangereuse si elle devient automatique. La matrice du porte-parole n’est pas une hiérarchie, c’est une adéquation.
Quand la crise est hautement émotionnelle et que la responsabilité de l’organisation est perçue comme centrale, l’autorité doit être visible rapidement. La raison est simple : sans autorité, l’organisation paraît se cacher derrière des fonctions, et ce retrait est interprété comme du mépris ou du calcul. Dans ces crises, l’autorité doit surtout parler au nom de la protection et de la redevabilité, pas au nom de la justification. Elle doit dire ce qui est fait, ce qui sera fait, et comment elle rendra compte. Elle doit aussi, souvent, assumer la gravité sans théâtraliser, parce que la sur-mise en scène est un autre soupçon.
Quand la crise est très technique, que l’incertitude est forte, et que la première priorité est de guider le public, la voix de l’expertise peut être la plus utile au premier plan, à condition qu’elle soit introduite par une reconnaissance humaine. Dans ces crises, un dirigeant qui s’avance trop tôt pour parler de détails peut s’exposer au piège de la contradiction. L’expert, lui, peut dire “voici ce que nous savons, voici ce que nous ne savons pas”, sans que cela soit interprété comme une faiblesse de pouvoir. Mais l’expert doit être protégé par une gouvernance claire : le public doit comprendre que l’expert éclaire, mais que l’autorité décide et assume.
Quand la crise touche une multitude de personnes qui ont besoin d’une solution concrète, la voix relationnelle doit être structurée et visible. Le meilleur communiqué du monde ne compense pas une assistance inaccessible ou un parcours d’indemnisation humiliant. Dans ces crises, la parole relationnelle est une preuve : elle montre que l’organisation a conçu un dispositif pour les personnes, pas seulement un discours pour les médias. Et cette parole doit être constante, parce que l’épreuve n’est pas seulement la première journée ; c’est la répétition.
La matrice consiste donc à composer. Il ne s’agit pas de choisir une voix contre les autres, il s’agit de décider quelle voix est dominante à tel moment, avec quel mandat, et comment les autres voix la complètent sans la contredire.
Le centre de gravité : une seule vérité publique, déclinée sans contradiction
La phrase la plus utile à retenir ici est simple : une crise se perd quand tout le monde parle vrai… mais différemment. La matrice du porte-parole ne protège pas seulement contre les mensonges ; elle protège contre la divergence. La divergence, en crise, est perçue comme une manipulation ou une absence de contrôle.
Il faut donc un centre de gravité, c’est-à-dire un point de référence unique où la version la plus à jour est accessible, horodatée, et stable. Ce centre de gravité peut être un communiqué mis à jour, une page de questions-réponses, un fil d’actualisation, un espace d’information sur le site. L’essentiel est qu’il existe et qu’il soit tenu. Dès que le centre de gravité existe, chaque porte-parole peut parler, parce qu’il sait où ancrer ses réponses. Sans ce centre, chaque prise de parole est une improvisation, et l’improvisation est le début de la contradiction.
Ce centre de gravité vaut aussi pour l’interne. La matrice du porte-parole est inséparable de la matrice interne, parce que les salariés sont eux-mêmes des porte-parole involontaires. Ils répondent à leurs proches, ils parlent à des clients, ils subissent des questions. Si l’interne n’a pas un centre de gravité, il invente. Et quand l’interne invente, l’extérieur finit par le voir. Une organisation ne peut pas être cohérente dehors si elle est confuse dedans.
L’équilibre entre incarnation et dépersonnalisation
Une crise impose une tension permanente. Trop d’incarnation et vous transformez la crise en affaire personnelle ; la personne devient la cible, la polarisation augmente, l’organisation se retrouve prisonnière d’un visage. Trop de dépersonnalisation et vous donnez l’impression que personne n’assume ; les messages semblent produits par un logiciel de protection juridique. La matrice du porte-parole aide à trouver l’équilibre.
L’incarnation n’est pas forcément “le dirigeant en conférence de presse”. L’incarnation peut être un visage sobre, une parole claire, une présence régulière, une capacité à répondre, un engagement à rendre compte. L’incarnation peut aussi être distribuée : l’autorité pour le cadre, l’expert pour la méthode, la relation pour l’aide. Ce qui compte, ce n’est pas la starisation, c’est la responsabilité visible.
La dépersonnalisation n’est pas forcément “mauvaise”. Elle peut protéger des personnes, éviter la sur-exposition, respecter des procédures. Mais si elle devient un style permanent, elle détruit l’empathie et la confiance. Le public ne demande pas une confession ; il demande un signe que des humains pilotent pour des humains.
Le porte-parole comme discipline : parler sous contrainte, sans perdre l’humain
Il faut enfin accepter une vérité de terrain : un porte-parole en crise parle sous contrainte. Contrainte d’incertitude, contrainte de temps, contrainte juridique, contrainte émotionnelle. La matrice n’est pas un luxe intellectuel ; c’est ce qui permet de parler juste dans ces contraintes.
Parler juste, ici, signifie distinguer ce qui est établi de ce qui ne l’est pas, reconnaître l’impact sans surjouer, annoncer des actions concrètes, fixer un rendez-vous de mise à jour, et rendre la preuve accessible. Cela signifie aussi savoir dire “je ne sais pas encore” sans que cela ressemble à une fuite, ce qui exige d’ajouter immédiatement “voici comment nous allons le savoir”. En crise, l’incertitude n’est pas pardonnée quand elle est molle ; elle est pardonnée quand elle est méthodique.
Parler juste signifie également respecter une règle que beaucoup oublient : le porte-parole n’est pas là pour gagner un débat. Il est là pour rendre la situation gouvernable. Sur les réseaux, par exemple, entrer en polémique est une tentation, surtout quand l’organisation est attaquée injustement. Mais la polémique crée de la visibilité à l’accusation. La matrice du porte-parole rappelle que le mandat n’est pas de vaincre l’adversaire, mais de protéger, réparer, prouver. La correction des fausses informations doit se faire par des faits et des preuves, pas par une posture de combat.
Le bon porte-parole n’est pas celui qui rassure, c’est celui qui rend des comptes
La matrice du porte-parole revient à une idée qui peut sembler sévère, mais qui est d’une grande efficacité : en crise, la parole est un acte. Elle engage, elle expose, elle oblige. C’est pourquoi le “qui parle” ne peut pas être décidé sur un critère de confort ou d’image. Il doit être décidé sur un critère de légitimité : qui peut engager, qui peut expliquer, qui peut accompagner. Le “quand parle-t-on” ne peut pas être décidé uniquement sur le critère “quand aurons-nous toutes les infos”. Il doit être décidé sur le critère “quand le silence deviendra-t-il une accusation”. Et le “au nom de quoi” doit être clarifié, parce que c’est la boussole de l’interprétation publique.
Une organisation bien pilotée en crise ne cherche pas à occuper l’espace. Elle cherche à installer un centre de gravité, une cohérence de voix, un rythme, et une preuve. Elle sait que la confiance ne se décrète pas, qu’elle se reconstruit par séquences. Et elle sait surtout que le porte-parole n’est pas un rôle de façade : c’est un rôle de responsabilité.
Si l’on devait résumer cette matrice en une phrase, ce serait celle-ci : en crise, la question n’est pas “qui parle le mieux”, mais “qui est capable de parler vrai, utile, et tenable, au nom de la protection, de la responsabilité, et des preuves”. C’est ce type de parole, disciplinée et incarnée, qui empêche la cacophonie, évite l’absence, et transforme la crise en trajectoire plutôt qu’en incendie.