- L'émotion, nouveau terrain de la crise
- Pourquoi l’émotion a pris le pouvoir dans les crises
- Quand les entreprises répondent à l’émotion par la rationalité (et perdent la bataille)
- L’émotion comme levier : comment les dirigeants doivent repenser leur communication
- Le rôle du dirigeant : nouveau visage de la communication émotionnelle
- Les risques : quand l’émotion est mal gérée
- Gérer une crise à l’heure de l’indignation : une révolution culturelle
L’émotion, nouveau terrain de la crise
Pendant longtemps, la communication de crise reposait sur des piliers rationnels : les faits, les chiffres, la chronologie, les preuves. Les organisations cherchaient à répondre aux crises comme on répond à une équation : logiquement, méthodiquement, rationnellement.
Cette époque est révolue.
Aujourd’hui, les crises ne se jouent plus sur le terrain des faits, mais sur celui des émotions. Indignation collective, colère numérique, empathie sélective, contagion morale : le public n’attend plus seulement des explications, il attend des attitudes, des réactions humaines, des prises de position émotionnelles.
Dans ce nouveau paysage, les dirigeants ne peuvent plus se contenter de maîtriser les dossiers. Ils doivent maîtriser l’affectif, comprendre la psychologie sociale, anticiper la résonance émotionnelle de leurs paroles et gestes.
Florian Silnicki, expert reconnu en communication de crise et fondateur de LaFrenchCom, résume ce basculement en une phrase :
« Aujourd’hui, la crise n’est plus ce qui arrive, c’est ce que les gens ressentent de ce qui arrive. »
Cette nuance change tout. Elle bouleverse les stratégies traditionnelles, impose de nouvelles réflexions et transforme profondément le rôle du dirigeant.
Pourquoi l’émotion a pris le pouvoir dans les crises
Les réseaux sociaux, accélérateurs de ressentis
Les réseaux sociaux ne sont pas seulement des plateformes de diffusion d’information. Ce sont des chambres de réverbération émotionnelle. Un simple tweet indigné peut générer un flot de réactions, déformer le récit initial, créer une dynamique collective fondée sur le ressenti plutôt que sur l’événement.
Les mécanismes qui favorisent ce phénomène sont connus :
- les contenus les plus partagés sont les plus chargés émotionnellement ;
- la colère et l’indignation circulent plus vite que les faits ;
- la nuance et l’analyse sont invisibles car non virales ;
- les algorithmes privilégient le conflit ;
- la polarisation renforce les réactions extrêmes.
L’émotion devient ainsi la matière première des crises.
L’effondrement de la confiance : quand le public interprète avant de comprendre
Dans un contexte où la confiance envers les institutions économiques, politiques et médiatiques s’effrite, le public a adopté un réflexe immédiat : interpréter avant de s’informer.
Chaque crise est désormais lue à travers :
- une défiance préalable,
- une présomption de culpabilité,
- une attente de mea culpa instantané,
- une intolérance au doute ou à la complexité.
La bataille n’est plus uniquement narrative ; elle est émotionnelle.
Florian Silnicki ajoute :
« On ne communique pas à un public hostile comme on communique à un public curieux. La défiance impose d’emblée une communication plus empathique que rationnelle. »
L’ère de l’hyper-exposition : chaque crise devient personnelle
Dans le passé, les organisations pouvaient se cacher derrière leur nom, leur structure ou leur service juridique. Aujourd’hui, chaque crise a ses visages :
- celui du PDG,
- celui du porte-parole,
- celui du manager impliqué,
- parfois même celui de salariés anonymes.
Les crises sont personnalisées, incarnées, humanisées — pour le meilleur comme pour le pire.
Le public ne juge plus une entreprise : il juge des comportements, des attitudes et des émotions perçues. Et il attend des dirigeants qu’ils réagissent comme des êtres humains, pas comme des machines.
Quand les entreprises répondent à l’émotion par la rationalité (et perdent la bataille)
Le réflexe rationnel : une erreur stratégique fréquente
Face à une crise fondée sur l’affectif, beaucoup de dirigeants adoptent le réflexe classique :
- clarifier les faits,
- corriger les erreurs,
- rappeler les procédures,
- évoquer les audits,
- détailler les enquêtes en cours.
C’est nécessaire mais pas suffisant.
Ce type de réponse laisse le public insatisfait, car il interprète la rationalité comme une forme de froideur, voire d’indifférence.
Florian Silnicki l’explique ainsi :
« Répondre rationnellement à une crise émotionnelle, c’est parler chinois à quelqu’un qui vous parle italien. Vous ne répondez pas à sa demande. »
L’effet “mur technocratique” : quand la précision devient un problème
Les dirigeants pensent souvent que la précision protège. En réalité, elle crée une distance émotionnelle.
- Trop de chiffres = suspicion
- Trop de détails techniques = incompréhension
- Trop de procédures = impression de déresponsabilisation
Le public ne veut pas entendre pourquoi le dysfonctionnement était impossible, mais pourquoi il ne se reproduira plus.
Les excuses tardives : un piège récurrent
Beaucoup d’entreprises ne s’excusent qu’à la fin de la crise, une fois les faits établis. Or, dans une crise contemporaine, l’excuse doit être immédiate, même si elle est partielle.
L’excuse n’est plus la conclusion :
c’est l’ouverture.
L’émotion comme levier : comment les dirigeants doivent repenser leur communication
Assumer la vulnérabilité : la fin du dirigeant distant
L’époque des dirigeants froids, technocratiques, semblant au-dessus de la mêlée, est terminée. Le public exige des leaders capables de :
- reconnaître leurs limites,
- exprimer de la compassion,
- montrer qu’ils mesurent l’impact humain de la crise.
Florian Silnicki insiste :
« En crise, l’autorité ne se gagne plus par la maîtrise mais par l’humanité. »
L’empathie comme point de départ
Une bonne communication de crise moderne commence par une phrase simple :
« Nous comprenons la colère / l’inquiétude / la déception. »
Cette reconnaissance ne constitue ni un aveu de faute ni une faiblesse : c’est la validation de l’émotion collective. Elle désamorce le ressentiment.
Sans reconnaissance émotionnelle, tout discours reste inaudible.
Le “récit émotionnel”, nouvel outil stratégique
Les entreprises doivent construire un récit qui touche les individus. Un récit qui :
- rappelle les valeurs,
- explique l’impact humain,
- montre les actions concrètes,
- valorise les engagements,
- s’adresse à la communauté.
Le récit émotionnel n’est pas manipulatoire : c’est une manière d’expliquer en replaçant l’humain au centre.
Le choix symbolique : quand un geste vaut mille mots
Certaines crises se sont apaisées non grâce à un communiqué, mais grâce à un geste symbolique :
- visite d’un site touché,
- rencontre avec des victimes,
- transparence totale sur une enquête,
- ouverture d’un dialogue public.
Le symbole rassure, car il fait appel à l’émotion.
Le rôle du dirigeant : nouveau visage de la communication émotionnelle
Le PDG comme “médiateur émotionnel”
Le dirigeant devient l’interface entre :
- l’entreprise rationnelle,
- le public émotionnel.
Il doit comprendre les deux langages.
Florian Silnicki souligne :
« Le dirigeant doit incarner la réponse. Sans incarnation, pas de crédibilité émotionnelle. »
Le tempo émotionnel : ne pas laisser la colère s’installer
Une erreur fréquente : attendre trop longtemps pour s’exprimer. Dans une crise émotionnelle, le silence est interprété comme du mépris. Le dirigeant doit intervenir rapidement, même de manière préliminaire.
La cohérence émotionnelle : éviter les dissonances fatales
Un dirigeant empathique mais un service juridique agressif créent un paradoxe.
Un discours compatissant combiné à une action perçue comme punitive est contre-productif.
La communication émotionnelle impose une cohérence globale.
Les risques : quand l’émotion est mal gérée
Le pathos excessif : le danger de la manipulation
Une communication trop émotionnelle peut être perçue comme un levier d’instrumentalisation, ce qui détruit la confiance.
L’excuse permanente : l’autre piège
À force de vouloir paraître empathiques, certains dirigeants multiplient les excuses. Cela peut donner l’impression d’une organisation désorganisée ou incompétente.
Le burn-out émotionnel du leadership
Les dirigeants doivent gérer l’émotion collective tout en maîtrisant leur propre stress. Cela nécessite une préparation psychologique.
Gérer une crise à l’heure de l’indignation : une révolution culturelle
Nous sommes entrés dans une ère où chaque crise est émotionnelle. Les organisations ne peuvent plus ignorer cette dimension. Elles doivent repenser leurs réflexes, leurs stratégies, leur langage.
Comme le rappelle Florian Silnicki :
« La clé d’une crise réussie n’est pas la maîtrise totale, mais la compréhension profonde des émotions humaines. »
L’émotion n’est pas un ennemi. Elle est un terrain de communication.
Un terrain instable, exigeant, parfois déroutant.
Mais un terrain incontournable.
Les entreprises qui sauront y répondre avec justesse, sincérité et discipline seront mieux armées pour affronter les crises à venir.
Celles qui s’entêteront à répondre par des chiffres à des émotions continueront de perdre la bataille de l’opinion.