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Transparence vs protection : comment dire la vérité sans se saborder

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En communication de crise, la transparence est devenue une injonction presque sacrée. On la réclame au nom de la démocratie, de la morale, de la sécurité, du respect des victimes, du “droit de savoir”. Dans le même temps, toute organisation est tenue par des obligations de protection : protéger des personnes, une enquête, la sécurité d’un site, des données sensibles, des secrets d’affaires, parfois même la continuité de l’État ou d’un service vital. C’est là que naît le dilemme : comment dire la vérité sans se saborder  c’est‑à‑dire sans aggraver le danger, compromettre la justice, exposer des individus, ou déclencher une crise secondaire (juridique, sociale, financière) plus grave encore ?

La réponse n’est pas “tout dire” ni “ne rien dire”. La sortie mature du dilemme consiste à viser une transparence utile, sincère et cadrée, qui protège ce qui doit l’être, tout en donnant aux publics ce dont ils ont besoin pour comprendre, se protéger et juger. C’est un exercice d’équilibre : il ne s’agit pas d’être parfait, mais d’être cohérent, honnête et responsable.

L’objectif n’est pas de fabriquer un discours lisse, mais de construire une parole vraie, c’est‑à‑dire fidèle aux faits connus, respectueuse des limites légitimes, et orientée vers des preuves analyse l’expert en communication de crise Florian Silnicki, Président Fondateur de l’agence LaFrenchCom spécialisée dans la gestion des crises.

Clarifier les mots : transparence n’est pas nudité, protection n’est pas mensonge

Avant tout, il faut sortir d’une confusion qui empoisonne beaucoup de crises.

Transparence : ce que les publics attendent vraiment

Dans la tête des publics, “transparence” veut dire :

  • ne pas mentir ;
  • ne pas dissimuler l’essentiel ;
  • ne pas minimiser ;
  • expliquer ce qui est fait et pourquoi ;
  • rendre des comptes dans la durée.

La transparence, en crise, est donc moins une question de quantité d’informations qu’une question de loyauté et de clarté.

Protection : ce que l’organisation doit légitimement défendre

La protection peut être :

  • humaine : identité des victimes, vie privée, sécurité des salariés, prévention du harcèlement ;
  • judiciaire : intégrité d’une enquête, présomption d’innocence, secret de l’instruction ;
  • sécuritaire : ne pas divulguer des détails exploitables (site sensible, vulnérabilité technique, dispositifs de sûreté) ;
  • stratégique : secrets industriels, négociations en cours, clauses contractuelles ;
  • systémique : éviter une panique, une ruée, une réaction en chaîne.

La protection n’est pas l’art de cacher : c’est l’art de ne pas nuire.

La frontière éthique

La protection est légitime quand elle évite un dommage supplémentaire sans priver le public de l’essentiel.
Elle devient dissimulation quand elle sert à :

  • éviter la responsabilité ;
  • protéger uniquement l’image ;
  • gagner du temps en espérant que “ça passe”.

Le public pardonne parfois la prudence. Il pardonne rarement le sentiment d’avoir été trompé.

Le cœur du dilemme : on vous demande des certitudes quand vous avez des hypothèses

Dans la plupart des crises, les premiers jours sont dominés par :

  • l’incertitude (on ne sait pas encore tout) ;
  • la pression (il faut répondre tout de suite) ;
  • l’émotion (colère, peur, tristesse) ;
  • la suspicion (“vous cachez quelque chose”).

C’est là que se produit le sabotage le plus fréquent : mentir par précipitation.
Pas un mensonge cynique, parfois : un mensonge involontaire, né d’une phrase trop absolue (“il n’y a aucun risque”, “aucune donnée n’a fuité”, “tout est sous contrôle”). Quelques heures plus tard, la réalité contredit la phrase : la crise devient alors une crise de crédibilité.

La règle d’or : ne jamais échanger l’incertitude contre une fausse certitude.
Vous pouvez être incertain et crédible. Vous ne pouvez pas être catégorique et contredit.

Une boussole simple : dire vrai, dire utile, dire compatible

Pour sortir du dilemme, je propose une boussole en trois critères. Toute information à publier doit être évaluée avec ces trois questions :

  1. Est-ce vrai (ou rigoureusement formulé comme non certain) ?
  2. Est-ce utile pour le public (comprendre / se protéger / décider) ?
  3. Est-ce compatible avec nos obligations de protection (personnes, enquête, sécurité) ?
  • Si c’est vrai mais pas utile : risque de “transparence bavarde” (déluge de détails) qui brouille et fatigue.
  • Si c’est utile mais non vérifié : risque de rumeur institutionnelle.
  • Si c’est vrai et utile mais incompatible : il faut trouver un équivalent communicable (expliquer la limite, donner des informations alternatives, annoncer un calendrier, fournir un tiers de confiance).

La maturité, c’est de tenir cette boussole sous pression.

La méthode des “3 cercles” : organiser ce qui peut être dit

Une organisation se saborde souvent parce qu’elle ne structure pas ses niveaux d’information. Résultat : soit elle se tait (et perd la main), soit elle se met à tout raconter (et se met en danger). La méthode des 3 cercles donne une discipline.

Cercle 1 — Public : l’essentiel communicable

Ce que vous pouvez dire immédiatement :

  • ce qui est confirmé ;
  • l’impact observable ;
  • les mesures de protection et d’assistance ;
  • la méthode d’investigation ;
  • le calendrier de mises à jour.

Cercle 2 — Restreint : l’utile sous conditions

Ce que vous pouvez communiquer à certains publics uniquement (autorités, partenaires, personnes concernées), via des canaux sécurisés :

  • détails techniques nécessaires à la sécurité ;
  • informations nominatives ;
  • éléments contractuels ou opérationnels.

Cercle 3 — Protégé : le non‑communicable

Ce que vous ne pouvez pas divulguer, car cela :

  • met des personnes en danger ;
  • compromet une enquête ;
  • expose une vulnérabilité exploitable ;
  • viole une obligation légale/contractuelle.

Point crucial : le cercle 3 ne doit pas être un trou noir. Il doit être accompagné d’une phrase de limite honnête :

“Nous ne pouvons pas communiquer certains détails à ce stade pour ne pas compromettre l’enquête / pour protéger les personnes. En revanche, voici ce que nous faisons et quand nous reviendrons vers vous.”

C’est ainsi que la protection devient compatible avec la transparence : on est transparent sur le fait qu’on protège, et pourquoi.

L’art du “non” crédible : expliquer les limites sans paraître fuyant

Le “no comment” est rarement neutre. Il sonne comme : “Nous n’assumons pas.” Pourtant, il existe des situations où vous ne pouvez pas répondre. La clé est de transformer un refus brut en refus explicité + information de substitution.

Formule type (très efficace)

  1. Nommer la contrainte : “Nous ne pouvons pas entrer dans ce détail…”
  2. Donner la raison légitime : “…pour ne pas compromettre l’enquête / pour protéger les personnes concernées…”
  3. Donner ce que vous pouvez : “Ce que nous pouvons dire, c’est…”
  4. Donner un horizon : “Nous publierons une mise à jour à…”

Cela évite deux sabotages :

  • la posture défensive (“circulez”) ;
  • la posture d’opacité (“on vous cache tout”).

À éviter absolument

  • “Nous ne pouvons pas en dire plus.” (sans raison)
  • “Aucune information à ce stade.” (même quand l’impact est évident)
  • “Tout est conforme.” (quand le public perçoit déjà un problème)

Transparence dangereuse : les 6 formes d’over‑sharing qui se retournent contre vous

Dire trop peut nuire autant que dire trop peu. Voici les formes classiques de sabotage par excès de transparence.

La transparence technique exploitable

Expliquer précisément une faille, une procédure, un dispositif de sécurité, un point faible encore actif.
Effet : vous offrez une carte aux adversaires (cyber, malveillance, sabotage).

La transparence accusatoire

Désigner un coupable trop tôt (prestataire, salarié, “erreur humaine”).
Effet : vous vous exposez juridiquement, vous fragilisez l’enquête, vous paraissez chercher un bouc émissaire.

La transparence “brute de document”

Publier un rapport illisible, des données non contextualisées, une chronologie confuse.
Effet : vous semblez noyer le poisson. La transparence devient un écran de fumée.

La transparence émotionnelle mal calibrée

Se confesser, s’effondrer, surjouer l’émotion, ou au contraire se raconter (“moi, dirigeant”).
Effet : vous déplacez le centre de gravité de la crise vers vous, et vous perdez l’attention sur les victimes et les actions.

La transparence contradictoire

Publier des informations successives sans versioning, sans expliquer les évolutions (“hier c’était A, aujourd’hui c’est B”).
Effet : on retient “ils mentent”, même si vous avez simplement découvert plus.

La transparence stratégique

Dire “tout” sur des détails secondaires, et presque rien sur l’essentiel (impact, responsabilité, réparation).
Effet : le public perçoit l’évitement.

Le bon niveau de transparence n’est pas maximal : il est fonctionnel.

Protection abusive : les 6 formes de silence qui détruisent la confiance

À l’inverse, la protection peut devenir un prétexte. Les crises basculent souvent quand l’organisation s’abrite derrière le juridique ou la confidentialité pour éviter l’essentiel.

Le silence sur l’impact

Ne pas dire ce qui arrive aux gens (clients, riverains, patients) au nom de “l’enquête”.
C’est rarement défendable, car l’impact conditionne la sécurité.

La minimisation

Parler d’“incident” quand le public vit une catastrophe.
Effet : rupture émotionnelle, sentiment de mépris.

La langue procédurale

“Nous avons déclenché un processus interne conforme.”
Effet : froideur, opacité, impression de technocratie.

Le “tout est sous contrôle”

Phrase toxique. Elle contredit souvent l’expérience vécue.

Le report infini

“Nous communiquerons plus tard.” Puis plus rien.
Effet : le public conclut que vous espérez l’oubli.

L’incohérence interne/externe

Empathie publique, dureté interne, pression sur les équipes pour se taire.
Effet : fuite, fractures, crise morale.

La protection est légitime si elle protège les personnes et le processus. Elle devient toxique si elle protège uniquement la réputation.

La structure du message “vrai mais prudent” : 5 blocs qui marchent presque toujours

Pour tenir ensemble transparence et protection, une structure de message est particulièrement robuste :

  1. Reconnaissance : “Nous avons identifié / subi / constaté…” (sans spéculer)
  2. Impact : “Ce que cela change concrètement pour vous…”
  3. Action : “Ce que nous faisons maintenant…”
  4. Limites : “Ce que nous ne pouvons pas détailler et pourquoi…”
  5. Prochain rendez-vous : “Quand et où nous mettrons à jour…”

Cette structure permet :

  • de ne pas se perdre dans le détail technique ;
  • de ne pas se réfugier dans le flou ;
  • de montrer une trajectoire.

Trois scénarios typiques et la bonne logique de transparence

Scénario A : cyberattaque / fuite de données

Tentation : se rassurer en niant (“aucune fuite”).
Risque : être contredit par une publication de l’attaquant ou une preuve externe.
Bonne logique :

  • dire ce qui est confirmé (attaque, perturbation, mesures immédiates) ;
  • reconnaître l’investigation sur une possible exfiltration ;
  • donner des actions aux utilisateurs (mots de passe, vigilance) ;
  • éviter les détails exploitables (faille précise, architecture) ;
  • annoncer un canal officiel de mises à jour.

Ici, la protection est principalement sécuritaire : ne pas aider l’adversaire.

Scénario B : accident industriel / événement de sécurité physique

Tentation : parler de cause (pour se dédouaner) ou minimiser (pour rassurer).
Risque : spéculation, contradiction, colère des victimes.
Bonne logique :

  • priorité à la prise en charge, à la sécurité, au périmètre ;
  • transparence sur l’impact humain et les mesures de protection ;
  • ne pas attribuer la cause tant que l’enquête n’est pas consolidée ;
  • accepter l’audit indépendant si la crise est grave ;
  • publier une chronologie progressive (versionnée).

Ici, la protection est souvent judiciaire et humaine (victimes, enquête).

Scénario C : crise RH / comportement / discrimination

Tentation : “confidentialité” totale ou défense agressive.
Risque : impression d’impunité ou de cynisme ; fracture interne.
Bonne logique :

  • reconnaître la gravité du sujet (sans commenter le dossier individuel) ;
  • expliquer le process (enquête, indépendance, mesures conservatoires) ;
  • parler de protection des personnes (victimes présumées, témoins) ;
  • dire ce qui va changer (formation, dispositifs d’alerte, gouvernance) ;
  • communiquer fortement en interne avec un cadre clair.

Ici, la protection est humaine (vie privée) et procédurale (équité, présomption).

Dans ces trois scénarios, le principe est identique : on peut être transparent sur le cadre, l’action et les preuves, tout en protégeant les détails sensibles.

La gouvernance qui empêche de se saborder : le “triangle” Opérations–Juridique–Communication

On se saborde rarement par absence de talent rédactionnel. On se saborde par mauvaise coordination. La communication de crise doit être un espace d’arbitrage entre trois logiques :

  • Opérations : sécurité, technique, remédiation, continuité.
  • Juridique : conformité, preuves, risque contentieux, obligations de notification.
  • Communication : confiance, lisibilité, temporalité, empathie, cohérence multi‑publics.

Si le juridique domine, on obtient une parole froide et vide.
Si la communication domine, on obtient une parole rapide mais risquée.
Si l’opérationnel domine, on obtient une parole technique incompréhensible ou trop tardive.

La solution : une cellule de crise avec :

  • un rituel de brief régulier (faits / hypothèses / actions / risques) ;
  • une règle de versioning des informations ;
  • une “source officielle” unique (page de suivi, newsroom, statut) ;
  • des Q&A adaptés par public.

Ce dispositif transforme la transparence en discipline, pas en improvisation.

La transparence qui reconstruit : passer de la parole aux preuves

La phase la plus puissante, et la plus sous‑exploité, c’est l’après‑crise. Là, transparence et protection évoluent : l’urgence baisse, la capacité de documenter augmente.

Ce qui reconstruit vraiment la confiance

  • publication d’une chronologie stabilisée ;
  • résultats d’une enquête (avec prudence sur les éléments sensibles) ;
  • audit indépendant ou tiers de confiance, surtout si la parole est contestée ;
  • plan de transformation : budgets, gouvernance, procédures ;
  • indicateurs de suivi (pas forcément tout, mais des marqueurs crédibles).

C’est ici que la transparence n’est plus “risquée” mais structurante, parce que :

  • les faits sont consolidés ;
  • les vulnérabilités ont été corrigées ;
  • les personnes ont été protégées ;
  • les processus d’enquête sont respectés.

La transparence devient alors un acte de redevabilité, pas un exercice de survie.

Checklist “dire la vérité sans se saborder” : 12 questions avant publication

Avant de publier un message sensible, posez-vous ces questions :

  1. Est-ce vérifié ? Si non, est-ce formulé comme hypothèse ?
  2. Est-ce utile au public (comprendre / se protéger / décider) ?
  3. Est-ce que cela met en danger quelqu’un ?
  4. Est-ce que cela compromet une enquête ou une intervention en cours ?
  5. Est-ce que cela révèle une vulnérabilité exploitable ?
  6. Est-ce que le message contient des absolus (“aucun”, “jamais”) injustifiables ?
  7. Est-ce que nous avons expliqué ce que nous savons et ce que nous ne savons pas ?
  8. Avons-nous un rendez-vous de mise à jour (heure / canal) ?
  9. Le message est-il cohérent avec ce que vivent les gens sur le terrain ?
  10. Est-il cohérent avec nos autres canaux (interne, service client, régulateurs) ?
  11. Qui est responsable de la suite (mesure, contact, dispositif) ?
  12. Quelle preuve pourrons-nous produire dans 48h / 7 jours / 30 jours ?

Si vous ne pouvez pas répondre à ces questions, vous êtes en zone de sabotage.

La transparence n’est pas l’absence de limites, c’est la loyauté dans les limites

Dire la vérité sans se saborder, ce n’est pas “tout dire”. C’est refuser le mensonge, la minimisation et l’évitement de l’essentiel, tout en protégeant ce qui doit l’être : les personnes, la sécurité, la justice, la continuité. La transparence mature n’est pas une nudité. C’est une redevabilité : une parole qui tient, qui se met à jour, qui reconnaît ses limites, et qui s’appuie sur des preuves.

Dans une crise, les publics n’exigent pas une omniscience. Ils exigent une attitude :
honnêtetérespectclartéactionpreuve.
C’est cette combinaison qui vous empêche de vous saborder — et qui, parfois, transforme une crise en occasion de maturité.