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Pourquoi la justice et l’opinion publique ne parlent jamais le même langage

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Deux rationalités irréconciliables en temps de crise

Lorsqu’une affaire devient à la fois judiciaire et médiatique, un malentendu fondamental s’installe presque toujours. Les organisations, leurs dirigeants et parfois leurs conseils espèrent qu’une décision de justice apaisera l’opinion publique. À l’inverse, une condamnation judiciaire est souvent perçue comme la conclusion logique d’une indignation médiatique déjà ancienne. Dans les faits, justice et opinion publique ne parlent jamais le même langage, n’obéissent pas aux mêmes règles et ne poursuivent pas les mêmes objectifs.

Ce décalage est l’une des sources majeures d’échec en communication de crise. Il explique pourquoi certaines organisations « gagnent » juridiquement tout en perdant durablement en réputation.

Comme le résume l’expert en communication sous contrainte judiciaire Florian Silnicki :

« La justice cherche la vérité juridique. L’opinion cherche du sens, des responsabilités et une réparation symbolique. »

La justice parle en faits, l’opinion parle en perceptions

La justice fonctionne selon une logique rigoureuse : faits établis, preuves recevables, qualification juridique, respect des procédures et du contradictoire. Elle tranche lentement, méthodiquement, parfois au terme de plusieurs années. Son langage est précis, technique et volontairement déshumanisé.

L’opinion publique fonctionne à l’inverse. Elle réagit vite, sur la base d’informations partielles, d’émotions et de récits. Elle ne cherche pas une vérité juridique, mais une vérité perçue. Elle juge moins les faits que ce qu’ils symbolisent.

Ce qui est juridiquement insuffisant peut être moralement accablant. Ce qui est légal peut être perçu comme illégitime. Ce qui est relaxé par un tribunal peut rester condamné dans l’imaginaire collectif.

La temporalité : lenteur judiciaire contre instantanéité médiatique

L’un des écarts les plus destructeurs réside dans le temps. La justice prend le temps nécessaire à l’instruction. L’opinion, elle, se forge en quelques heures. Lorsqu’un dirigeant déclare « la justice dira le droit », il pense apaiser. En réalité, il abandonne le terrain médiatique pendant un temps infiniment long.

Pendant ce laps de temps :

  • le récit se construit sans lui,
  • les accusations se figent,
  • la mémoire collective s’ancre,
  • la réputation se dégrade.

Lorsque la décision judiciaire arrive enfin, l’opinion a souvent déjà tranché — et parfois depuis longtemps.

Florian Silnicki, spécialiste de la communication judiciaire, le rappelle souvent :

« Le verdict judiciaire arrive presque toujours après le verdict médiatique. »

La présomption d’innocence : pilier juridique, fiction médiatique

La présomption d’innocence est un principe fondamental du droit. Elle protège l’individu face à l’État. Mais elle n’existe pratiquement pas dans l’opinion publique, surtout en période de crise.

Dès qu’une accusation devient crédible médiatiquement, l’opinion raisonne en termes de vraisemblance morale, pas de preuve juridique. Les démentis sont perçus comme stratégiques. Le silence comme suspect. La prudence comme fuite.

C’est pourquoi se réfugier exclusivement derrière la présomption d’innocence est rarement une stratégie de communication efficace. Elle est juridiquement juste, mais psychologiquement inaudible.

Gagner un procès peut faire perdre la confiance

L’un des paradoxes les plus douloureux pour les organisations est celui-ci : remporter une victoire judiciaire peut aggraver la défiance. Une relaxe, un non-lieu ou un classement sans suite peuvent être interprétés comme une échappatoire procédurale plutôt que comme une reconnaissance d’innocence.

Dans ces situations, l’opinion raisonne ainsi :
« Peut-être que la justice n’a pas pu condamner, mais cela ne veut pas dire qu’il ne s’est rien passé. »

La justice tranche sur le droit. L’opinion juge sur la morale, l’éthique et les attentes sociétales. Ces registres ne se superposent que rarement.

La responsabilité juridique n’est pas la responsabilité perçue

Une autre source de confusion majeure concerne la notion de responsabilité. En droit, la responsabilité est strictement encadrée. Elle suppose des éléments précis. Dans l’opinion, la responsabilité est diffuse et extensive.

Une organisation peut être juridiquement non responsable et néanmoins perçue comme moralement fautive : pour avoir laissé faire, pour ne pas avoir vu, pour ne pas avoir réagi assez tôt. Cette responsabilité perçue nourrit l’indignation, indépendamment de toute qualification pénale.

C’est précisément pour cette raison que des stratégies comme la responsibility without blame sont souvent plus efficaces que la défense juridique pure.

Le langage de la justice est froid, celui de l’opinion est émotionnel

Les décisions de justice sont écrites pour être justes, pas pour être comprises émotionnellement. Elles sont techniques, parfois abstraites. À l’inverse, l’opinion fonctionne par empathie, indignation, identification.

Une communication qui reprend exclusivement le langage judiciaire — procédures, délais, qualifications — peut apparaître froide, déconnectée, voire inhumaine. Elle échoue alors à répondre à l’attente principale du public : être reconnu dans ce qu’il ressent.

Comme le souligne Florian Silnicki, Président Fondateur de l’agence LaFrenchCom :

« Une organisation qui parle comme un tribunal face à un public ému parle une langue morte. »

Pourquoi dire « la justice tranchera » est souvent une erreur

Cette phrase, très répandue en crise, semble prudente. Elle est en réalité risquée. Elle peut être interprétée comme un refus d’assumer, une déresponsabilisation ou une tentative de gagner du temps.

En s’en remettant exclusivement à la justice, l’organisation renonce à son propre récit. Elle laisse l’opinion combler le vide, souvent de manière défavorable. Lorsque la décision arrive, elle ne réécrit pas le passé médiatique.

Comment articuler justice et opinion sans les opposer

Les organisations les plus matures comprennent qu’il ne s’agit pas de choisir entre justice et opinion, mais de parler deux langages différents en parallèle, sans les confondre.

Cela implique :

  • de respecter strictement le cadre judiciaire,
  • tout en répondant aux attentes émotionnelles et symboliques,
  • de ne pas commenter le fond juridique,
  • mais de traiter la perception, l’impact et la responsabilité perçue.

Cette articulation est délicate, mais indispensable.

La justice clôt le droit, pas le récit

Une décision de justice met fin à une procédure. Elle ne met pas fin à un récit médiatique. Sans exit narrative, la crise reste ouverte dans la mémoire collective, même après un jugement définitif.

Les organisations qui l’ignorent découvrent que leur réputation continue d’être affectée bien après la fin judiciaire de l’affaire.

Deux langages, deux attentes, une seule stratégie possible

La justice et l’opinion publique ne parlent jamais le même langage parce qu’elles ne poursuivent pas le même objectif. L’une cherche à dire le droit. L’autre cherche à comprendre, juger et réparer symboliquement.

Confondre ces deux registres est l’une des erreurs les plus fréquentes et les plus coûteuses en communication de crise. Les organisations qui réussissent sont celles qui acceptent cette dissymétrie et construisent une stratégie capable de respecter le droit sans abandonner la perception.

Comme le résume Florian Silnicki :

« La justice décide. L’opinion se souvient. Et la communication doit gérer les deux. »