- Quand le risque n’est pas seulement un danger, mais une indignation
- De la “gestion de crise” à la “communication du risque”
- La formule “Risk = Hazard + Outrage”
- Pourquoi certains risques paniquent et d’autres endorment
- Les facteurs d’outrage : la cartographie des indignations
- Les trois grands types de situations : précaution, gestion, indignation
- Les principes de Sandman : parler aux émotions sans mentir aux faits
- Une communication de crise centrée sur la relation, pas sur le message
- Sandman face à la santé publique : l’art de parler de peur
- Sandman face aux crises environnementales : le risque lent, l’outrage intermittent
- La crise numérique : l’outrage comme carburant algorithmique
- Sandman et l’éthique : refuser le mépris, refuser le mensonge
- Limites et tensions : ce que la formule ne résout pas
- Sandman, ou l’art de traiter les gens comme des adultes
Quand le risque n’est pas seulement un danger, mais une indignation
On attribue souvent l’échec d’une communication de crise à un défaut de message : “ils n’ont pas trouvé les bons mots”, “ils ont parlé trop tard”, “ils ont menti”. Peter Sandman déplace le problème. Pour lui, la crise est rarement un simple accident d’information. Elle est d’abord une collision entre deux réalités : le danger objectif (ce qui peut faire du mal) et l’émotion sociale (ce que les gens ressentent face à ce danger). Une organisation peut produire une communication techniquement irréprochable, saturée de chiffres, de rapports, d’indices et de probabilités, et pourtant provoquer panique, colère ou méfiance analyse l’expert en communication de crise Florian Silnicki, Président Fondateur de l’agence LaFrenchCom spécialisée dans la gestion des risques. À l’inverse, on peut parfois calmer une crise sans changer immédiatement le danger lui-même, simplement en changeant la manière d’entrer en relation avec le public.
Peter Sandman est l’un des penseurs et praticiens les plus influents de la communication du risque — discipline sœur, et souvent matrice, de la communication de crise. Son apport central tient dans une formule devenue célèbre : Risk = Hazard + Outrage. Le risque perçu n’est pas seulement la gravité d’un danger ; il est la somme d’un danger (hazard) et d’une indignation (outrage). Si l’on veut comprendre pourquoi certaines crises explosent médiatiquement tandis que d’autres restent confinées, pourquoi certains risques sont sous-estimés et d’autres hystérisés, pourquoi l’expertise peine à convaincre, il faut intégrer cette dimension affective et morale.
De la “gestion de crise” à la “communication du risque”
Avant Sandman, on a souvent pensé la communication de crise comme une réponse à un événement : accident, scandale, fuite, contamination, catastrophe. Sandman travaille dans un continuum plus large : le risque est souvent présent avant la crise, pendant, et surtout après. Dans les crises environnementales ou sanitaires, l’événement déclencheur n’est parfois qu’un moment de visibilité d’un problème latent.
Cette perspective change le regard. Si le risque est permanent, la crise n’est pas seulement un incident ; c’est une phase aiguë d’une relation fragile entre institutions et publics. Le problème n’est pas seulement de “reprendre la main” : c’est de construire et maintenir une relation adulte avec la société, dans laquelle on peut parler d’incertitude, de compromis, d’erreurs, et de réparation.
Sandman s’inscrit dans l’héritage de l’analyse des perceptions (Le Bon, Lippmann) mais il la rend opératoire. Là où Lippmann décrit des pseudo-environnements, Sandman te dit quoi faire quand ton public vit dans un pseudo-environnement de peur, de soupçon, ou de résignation. Là où Le Bon décrit la contagion émotionnelle, Sandman te dit comment ne pas l’alimenter.
La formule “Risk = Hazard + Outrage”
Hazard : le danger “objectif”
Le hazard, c’est ce que les experts quantifient : la toxicité d’une substance, la probabilité d’un accident, l’ampleur d’une contamination, le nombre de victimes, la vitesse de propagation, l’incidence statistique. C’est le monde des mesures, des modèles, des taux, des scénarios.
Outrage : l’indignation, la peur, la colère
L’outrage, c’est l’ensemble des facteurs qui font qu’un risque devient intolérable aux yeux d’un public : peur, colère, sentiment d’injustice, humiliation, soupçon de mensonge, impression d’être sacrifié. Ce n’est pas irrationnel au sens trivial : c’est une rationalité morale et sociale.
Sandman dit, en substance : les experts se battent sur le hazard ; le public vit dans l’outrage. Et quand une institution répond à l’outrage uniquement par du hazard, elle échoue. Elle parle une langue qui ne répond pas à la question vécue : “Puis-je vous faire confiance ?” “Pourquoi moi ?” “Qui décide ?” “Pourquoi avez-vous caché cela ?” “Pourquoi devrais-je accepter ce risque ?”
Pourquoi certains risques paniquent et d’autres endorment
La puissance de Sandman tient au fait qu’il explique deux paradoxes fréquents :
Paradoxe 1 : forte panique, faible danger
Certaines crises provoquent une panique énorme malgré un danger faible ou limité : un incident local sur un produit, un événement rare mais spectaculaire, une rumeur. Pour Sandman, cela arrive quand l’outrage est maximal : on se sent trompé, manipulé, exposé sans consentement, méprisé.
Paradoxe 2 : faible réaction, danger élevé
À l’inverse, certains risques très graves sont socialement sous-estimés : pollution chronique, risques climatiques, dangers lents, crises invisibles. Ici, l’outrage est faible : le danger est diffus, banal, “normalisé”, ou perçu comme trop vaste pour être affronté. Les gens s’habituent, se résignent, se protègent psychologiquement par le déni ou l’évitement.
Sandman met ainsi le doigt sur une réalité essentielle de la communication de crise : parfois, ton problème n’est pas d’apaiser, mais d’alarmer. La communication du risque n’est pas toujours une “gestion de panique”. Elle peut être l’art de provoquer une prise de conscience.
Les facteurs d’outrage : la cartographie des indignations
Sandman est célèbre pour avoir identifié une série de dimensions qui augmentent l’outrage. L’idée n’est pas de mémoriser une liste, mais de comprendre la logique : l’outrage monte quand le risque est perçu comme imposé, injuste, opaque, humiliant, ou lié à une trahison.
Parmi ces facteurs, on retrouve typiquement :
- Volontaire vs imposé : un risque choisi (sport extrême) est mieux toléré qu’un risque imposé (pollution).
- Contrôlable vs incontrôlable : on tolère mieux ce qu’on croit pouvoir maîtriser.
- Familiarité vs nouveauté : le nouveau inquiète, surtout s’il est invisible.
- Naturel vs artificiel : un danger “naturel” paraît plus acceptable qu’un danger industriel (même si, techniquement, ce n’est pas toujours logique).
- Équité : si certains encaissent le risque pendant que d’autres encaissent les bénéfices, l’outrage explose.
- Confiance : si l’institution est perçue comme menteuse, l’outrage domine tout.
- Dread (effroi) : un risque qui évoque une mort atroce ou incontrôlable (radiation, cancer, contamination) suscite un outrage disproportionné.
- Moralité : si le risque est lié à une faute morale (profit avant sécurité), la crise devient un procès.
Cette cartographie est une arme pour comprendre les crises contemporaines. Elle explique pourquoi certaines entreprises “ne comprennent pas” la réaction du public : elles regardent le hazard, alors que l’outrage s’est installé sur l’injustice, la trahison ou le mépris.
Les trois grands types de situations : précaution, gestion, indignation
L’un des apports les plus pratiques de Sandman est sa manière de distinguer plusieurs contextes de communication, qui appellent des stratégies radicalement différentes :
Precaution advocacy : quand le danger est fort mais l’outrage faible
C’est la situation où il faut alerter : tabac (historique), climat, santé publique, risques chroniques. Le communicant doit augmenter l’outrage “utile” : rendre le risque visible, concret, urgent.
Mais Sandman insiste : on ne “fabrique” pas de la peur comme un outil cynique. On donne aux gens des raisons d’agir, on rend l’enjeu tangible, on propose des gestes, on évite le catastrophisme paralysant.
Outrage management : quand le danger est faible mais l’outrage fort
Ici, la mission est d’apaiser sans mépriser. Si tu réponds par “vous n’avez aucune raison d’avoir peur”, tu aggraves l’outrage. Le public entend : “vous êtes stupides”. Sandman propose au contraire de traiter l’outrage comme un fait : reconnaître la peur, reconnaître la colère, reconnaître les torts relationnels.
Crisis communication : quand le danger et l’outrage sont élevés
C’est la crise totale : catastrophe, contamination massive, décès, scandale moral. Ici, il faut agir sur deux fronts : réduire le hazard (mesures concrètes) et prendre en charge l’outrage (empathie, responsabilité, transparence).
Cette typologie est extrêmement utile parce qu’elle évite le piège du “one size fits all” : la même stratégie ne marche pas quand tu dois alarmer et quand tu dois apaiser.
Les principes de Sandman : parler aux émotions sans mentir aux faits
Sandman défend une approche de la communication de crise qui peut se résumer ainsi : respecter l’intelligence émotionnelle du public. Son style est souvent provocateur contre les institutions, parce qu’il déteste l’arrogance technocratique. Mais son objectif est pragmatique : rendre la communication plus efficace et plus éthique.
Voici quelques principes fondamentaux (dans l’esprit de sa pensée) :
Reconnaître l’outrage comme réel
L’outrage n’est pas une “perception erronée” à corriger. C’est une réaction sociale à une situation. Le mépris du public est un accélérateur de crise.
Ne pas sur-rassurer
Le sur-rassurement (“il n’y a aucun risque”) est souvent une erreur. S’il s’avère faux, il détruit la confiance. Même s’il est techniquement défendable, il peut être vécu comme un déni de l’expérience des gens.
Sandman préfère dire : “Voilà ce que nous savons, voilà ce que nous ne savons pas, voilà ce que nous faisons, voilà ce que vous pouvez faire.” C’est plus adulte, plus solide.
Être transparent sur l’incertitude
Parler d’incertitude n’est pas un aveu de faiblesse : c’est un acte de crédibilité. Le public comprend que les crises évoluent. Ce qu’il ne supporte pas, c’est l’impression d’être trompé.
Ne pas se cacher derrière les experts
Les experts sont nécessaires, mais l’organisation doit assumer une parole responsable. Refiler la crise à un “comité” peut être interprété comme une fuite.
Partager le contrôle
Une crise devient intolérable quand le public se sent impuissant. Donner des moyens d’action (consignes, choix, options, recours) réduit l’outrage.
Prendre des coups : accepter la critique
Sandman insiste sur une idée inconfortable : en crise, l’organisation doit parfois accepter d’être insultée, critiquée, attaquée. Chercher à “gagner” la discussion aggrave l’outrage. L’objectif est de protéger des personnes et de restaurer une relation, pas de remporter un débat.
Une communication de crise centrée sur la relation, pas sur le message
Ce qui distingue Sandman de la tradition PR classique, c’est qu’il ne croit pas au message parfait. Il croit au comportement communicant : ce que l’organisation fait, comment elle écoute, comment elle se rend accessible, comment elle respecte.
Dans son cadre, la crise est souvent aggravée par un “péché relationnel” : dissimulation, arrogance, paternalisme, lenteur, jargon. Ce péché produit de l’outrage. L’outrage rend le hazard insupportable. Et la crise devient un incendie.
L’idée est radicale : la communication de crise commence avant la crise, dans la manière dont l’organisation traite son public. Une institution qui a cultivé l’opacité se retrouve avec un outrage pré-installé. Elle explose plus vite.
Sandman face à la santé publique : l’art de parler de peur
S’il fallait choisir un terrain où Sandman est particulièrement éclairant, c’est la santé publique. Les crises sanitaires combinent :
- incertitude scientifique,
- temporalité rapide,
- enjeux vitaux,
- polarisation politique,
- rumeurs et complotisme,
- fatigue cognitive.
Dans ce contexte, Sandman rappelle une règle : les gens ont le droit d’avoir peur. Vouloir effacer la peur est vain. Il vaut mieux la canaliser vers des comportements utiles.
Par exemple, quand le danger est réel et l’outrage insuffisant (résignation, apathie), il faut une communication qui augmente l’attention sans provoquer la panique : rendre concret, faire comprendre les conséquences, donner des gestes simples.
Quand l’outrage est énorme et le danger limité, il faut reconnaître la peur, expliquer sans humiliations, et surtout éviter le reflexe du “vous n’y comprenez rien”. Car cette phrase implicite détruit la confiance.
Sandman face aux crises environnementales : le risque lent, l’outrage intermittent
Les crises environnementales illustrent l’autre paradoxe : danger élevé, outrage irrégulier. Pollution, climat, biodiversité : ce sont des risques longs, abstraits, parfois invisibles, et politiquement difficiles.
Sandman est utile ici parce qu’il explique pourquoi l’outrage fluctue : l’attention publique est déclenchée par des événements symboliques (canicule, incendie, marée noire), puis retombe. La communication doit donc travailler sur la durabilité : rendre visible ce qui est invisible, créer des routines d’action, éviter le fatalisme.
Il rappelle aussi un facteur central d’outrage : l’injustice. Si la population perçoit que certains profitent pendant que d’autres paient, l’outrage se politise et la crise devient un conflit social.
La crise numérique : l’outrage comme carburant algorithmique
Sandman n’est pas seulement pertinent pour des crises “physiques”. Sa grille éclaire parfaitement l’ère numérique décrite par Tufekci.
Les plateformes récompensent l’outrage : l’indignation fait cliquer, partager, commenter. Cela signifie que, même quand le hazard est faible, l’outrage peut être amplifié artificiellement. Et surtout, il peut être entretenu.
Dans ce contexte, les organisations commettent souvent deux erreurs :
- Répondre au hazard (fact-checking froid, chiffres) alors que la crise est morale (“vous vous moquez de nous”).
- Attaquer l’accusateur, ce qui nourrit l’outrage et donne une seconde vie à la polémique.
Sandman offrirait ici une boussole : reconnaître l’émotion, montrer qu’on comprend le tort ressenti, et surtout agir concrètement. Les réseaux sociaux n’ont pas supprimé la logique “hazard + outrage” : ils l’ont industrialisée.
Sandman et l’éthique : refuser le mépris, refuser le mensonge
Ce qui fait de Sandman une figure essentielle de ton musée, c’est son rapport à l’éthique. Il n’est pas naïf : il sait que les organisations ont des intérêts. Mais il combat une tentation toxique : traiter le public comme un obstacle irrationnel.
Pour lui, la vraie faute communicationnelle est souvent un manque de respect. Quand une institution ment, minimise, cache, parle jargon, elle ne commet pas seulement une erreur tactique : elle commet une offense relationnelle. Elle fabrique de l’outrage. Et l’outrage, ensuite, rend toute communication presque impossible.
Cette perspective rejoint Arthur Page (cohérence parole-actes) et Edelman (confiance). Mais Sandman ajoute quelque chose de plus direct : la confiance se gagne en acceptant d’être vulnérable, en acceptant de dire “nous ne savons pas tout”, en acceptant d’être critiqué.
Limites et tensions : ce que la formule ne résout pas
Aussi puissante soit-elle, la formule “Risk = Hazard + Outrage” a ses limites.
- Elle n’est pas un modèle mathématique : on ne calcule pas l’outrage comme on calcule un taux de toxicité. C’est une métaphore structurante, pas une équation.
- Les publics sont multiples : une même crise peut produire outrage dans un groupe et indifférence dans un autre.
- Les crises sont politiques : l’outrage peut être instrumentalisé, amplifié, organisé.
- L’organisation est contrainte : la transparence peut être limitée par le droit, l’enquête, la sécurité.
Sandman ne nie pas ces difficultés. Mais sa force est d’empêcher une erreur plus grave encore : croire que la crise est un problème de communication “technique”. Il rappelle que la crise est un phénomène social.
Sandman, ou l’art de traiter les gens comme des adultes
Peter Sandman a donné à la communication de crise un outil d’une simplicité trompeuse : ne regardez pas seulement le danger, regardez l’indignation. Une organisation qui parle uniquement en expert, dans une crise vécue comme une offense, se condamne. Une organisation qui traite l’indignation comme une donnée centrale — légitime, analysable, adressable — se donne une chance de reconstruire.
Et au fond, son message le plus radical est peut-être celui-ci : la communication de crise ne consiste pas à faire taire la peur, mais à la respecter, la comprendre, et la transformer en action — sans mentir, sans infantiliser, sans mépris.