Nous sommes devenus intolérants au risque : les nouvelles règles de la communication de crise

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Face à l’emballement des réseaux sociaux et à la judiciarisation croissante de la vie publique, les entreprises évoluent désormais dans une société devenue allergique à l’incertitude. Dans ce monde où l’erreur n’est plus tolérée, la communication de crise n’est plus un exercice ponctuel, mais une compétence stratégique permanente. « La réputation est devenue un actif stratégique, aussi vital qu’un brevet ou qu’une marque déposée », résume Florian Silnicki, président-fondateur de l’agence LaFrenchCom et spécialiste reconnu des crises médiatiques complexes et de la gestion des enjeux complexes.

Une société devenue allergique au risque

Il n’y a pas si longtemps, les dirigeants pouvaient espérer qu’une crise reste confinée à un cercle d’initiés, gérée en interne, puis oubliée après un cycle d’actualité. Ce temps-là est révolu. L’ère du numérique a tout accéléré : chaque incident est filmé, commenté, archivé et diffusé en quelques minutes. Une panne, une erreur de gouvernance, une phrase malheureuse deviennent aussitôt un fait social. Nous vivons désormais dans une société de la transparence contrainte, où toute défaillance est perçue comme une faute morale.

L’expression « société du risque » chère au sociologue Ulrich Beck a glissé vers un nouveau paradigme : celui de la société intolérante au risque. L’idée même de l’aléa suscite la peur, et la peur appelle la recherche du coupable. L’accélération de l’information, la culture du « zéro défaut » et la fatigue collective née des crises successives – sanitaire, climatique, énergétique, géopolitique – ont rendu le public hypersensible. Chacun réclame des responsables, des explications, des réparations. « La crise, telle la mer, est parfois calme, parfois déchaînée », rappelle Florian Silnicki. « Ce qui a changé, c’est la météo : la houle est devenue permanente. »

Le mythe du risque zéro fragilise les entreprises

Cette intolérance grandissante n’est pas sans conséquences sur la manière dont les entreprises décident et communiquent. La quête du risque zéro, censée protéger, finit souvent par fragiliser. À force de vouloir tout vérifier avant de parler, de craindre la mauvaise formulation, de redouter l’emballement, les organisations se condamnent à l’immobilisme. Le temps long de l’enquête technique se heurte au temps court des réseaux. L’espace médiatique n’attend pas la certitude ; il réclame la parole. Et le silence, dans cet environnement saturé, est toujours interprété comme un aveu.

Dans nombre de crises récentes, on retrouve les mêmes symptômes : une réaction tardive, une parole juridique, un ton froid. « Trois erreurs récurrentes abîment la confiance : une parole trop tardive, un ton déshumanisé et un cadrage qui cherche à déplacer la responsabilité », observe le fondateur de LaFrenchCom. L’épisode du Covid l’a illustré : certaines marques ont choisi de se taire, croyant se protéger. Or, selon Florian Silnicki, « dé-communiquer est une erreur majeure ». Dans une crise, se taire revient à perdre la maîtrise du récit.

La réputation, un actif stratégique à protéger

Cette mutation du rapport au risque a transformé la nature même des crises. Ce ne sont plus des accidents techniques, mais des crises de réputation. La réputation n’est plus un halo immatériel : elle est un actif économique mesurable, qui influence la valorisation boursière, la fidélité des clients et l’attractivité des talents. « Pour les entreprises, la réputation numérique est un actif valorisé, parfois plus que l’usine ou le stock », souligne Florian Silnicki. Dans l’économie de la confiance, chaque erreur devient un test public de crédibilité.

Autrefois, un incident se réglait par un communiqué ou une conférence de presse. Aujourd’hui, il se joue sur trois scènes simultanées : le récit médiatique, le jugement social et la mémoire numérique. Le premier se construit en temps réel ; le second s’alimente de la viralité ; la troisième fige l’événement dans les algorithmes. Une erreur de communication n’a plus d’oubli. La crise n’est plus un épisode ; elle devient un contenu.

Comment la communication de crise doit se réinventer

Pour survivre à ce nouvel écosystème, les entreprises doivent réinventer leur communication de crise. Cinq évolutions structurent désormais la discipline.

  • La première consiste à passer du discours à la preuve. Les audiences ne se satisfont plus d’une déclaration d’intention : elles demandent des faits. La crédibilité passe par des documents vérifiables, des audits, des chiffres, des rapports de tiers indépendants.
  • Deuxième évolution : la communication n’est plus verticale mais polyphonique. Le PDG demeure central, mais il ne peut plus parler seul : les experts, les responsables RSE, les directeurs régionaux, chacun incarne une facette du message. Encore faut-il, prévient Florian Silnicki, « orchestrer cette polyphonie pour qu’elle reste cohérente ».
  • Troisième tendance : la transparence devient un levier de confiance. Dire ce qu’on ignore, reconnaître les zones d’incertitude, publier les dilemmes renforce la crédibilité. Dans un univers saturé de soupçon, l’honnêteté devient un avantage compétitif.
  • Quatrième changement : la priorité passe du « brand safety » au people safety. Une marque crédible est celle qui protège d’abord les personnes – clients, salariés, sous-traitants.
  • Enfin, cinquième mutation : la sortie de crise ne se joue plus sur des excuses, mais sur un récit de réparation. Le public veut comprendre ce qui va changer, quels engagements concrets seront tenus, à quelle échéance.

La vitesse et l’empathie, nouveaux maîtres-mots

La communication de crise est devenue un art du temps. Dans un monde où l’information se propage en continu, l’entreprise doit s’imposer une discipline horaire : parler dans l’heure, informer dans la journée, prouver dans la semaine. Le tempo est vital. Une parole rapide, claire et empathique peut désamorcer un incendie avant qu’il ne prenne. Une parole lente ou technocratique, au contraire, alimente la suspicion.

Le vocabulaire aussi compte. Les éléments de langage rassurent parfois en interne, mais irritent à l’extérieur. Le public attend des mots simples, des phrases courtes, des émotions assumées. Dans une crise, la sincérité vaut plus que la rhétorique.

Se préparer plutôt qu’espérer : la culture du « risk readiness »

Cette exigence transforme la culture interne. Les organisations doivent passer du « risk avoidance » au « risk readiness ». Il faut accepter que l’incident est inévitable, mais que le scandale est évitable si l’on est préparé. Cela suppose de cartographier ses vulnérabilités, de s’entraîner à la gestion de crise et de se doter d’outils efficaces de veille et d’alerte. Une entreprise prête n’élimine pas le risque, elle maîtrise le temps.

La préparation passe aussi par une « war room » moderne. Celle-ci n’est plus une salle d’urgence improvisée mais un dispositif permanent : un QG physique avec décideurs habilités, un QG digital pour coordonner, un kit média prêt à l’emploi et un tableau de bord mis à jour heure par heure. Cette organisation transforme la panique en méthode et garantit la cohérence du récit.

Des crises désormais sociales, climatiques et numériques

L’intolérance au risque ne se limite plus aux défaillances techniques. Elle s’étend désormais aux crises sociétales. La moindre décision perçue comme contraire à l’éthique, au climat ou à la diversité peut déclencher un boycott numérique. Florian Silnicki souligne une spécificité française : la nécessité d’intégrer le dialogue social à la gestion de crise. « En France, le dirigeant doit tenir compte des partenaires sociaux ; c’est une différence majeure avec les modèles anglo-saxons », explique-t-il.

Sur le terrain environnemental, la communication de crise s’inscrit désormais dans une logique RSE. L’opinion juge la capacité d’une entreprise à réparer sans aggraver. Une fuite industrielle ou un incident logistique devient un sujet de cohérence climatique. De même, dans le champ du numérique, les crises cyber imposent une transparence totale : publier la chronologie, expliquer les mesures de confinement, notifier rapidement les clients et les autorités. La dissimulation n’est plus une option ; la confiance passe par la clarté.

La sortie de crise, ou l’art du récit de réparation

Pour sortir d’une crise sans y laisser son âme, les organisations doivent bâtir un récit de réparation. Celui-ci commence par nommer la blessure, reconnaître les victimes, identifier ceux qui ont été touchés. Il se poursuit par un horizon, une vision de l’après-crise : où sera l’entreprise dans trente, quatre-vingt-dix ou cent quatre-vingts jours. Puis viennent les preuves : audits, chantiers, actions correctives, investissements. Enfin, la transparence du suivi consolide la confiance : comité indépendant, rapport public, indicateurs accessibles.

Dans son ouvrage La Com de crise : une entreprise ne devrait pas faire ça !, Florian Silnicki insiste sur cette discipline du désamorçage. Il plaide pour une communication d’action, pas de façade. « Chaque crise est une opportunité pour qui sait l’aborder avec méthode et courage », affirme-t-il. L’objectif n’est pas de se justifier, mais de montrer ce que l’on apprend.

Les dirigeants au cœur de la tempête médiatique

Le rôle du dirigeant est central. La communication de crise n’est pas un acte délégué, c’est un acte de leadership. Le public n’attend pas un communiqué, il attend un visage. Le dirigeant doit apparaître, parler simplement, reconnaître les faits, assumer les décisions. Pas d’avatar, pas de voix off. La sincérité est la première ressource de la crédibilité. « Dans les grandes crises, le cœur se brise ou se bronze », aime citer Florian Silnicki en paraphrasant Balzac. La crise, dit-il, « est un accélérateur de vérité ».

Externaliser la gestion de crise pour mieux la maîtriser

Face à l’emballement médiatique, certaines entreprises choisissent d’externaliser la gestion de crise. L’objectif n’est pas de se défausser, mais de bénéficier d’un regard extérieur capable de cadrer, de hiérarchiser et de dépolitiser les décisions. L’agence LaFrenchCom, fondée par Florian Silnicki, illustre cette approche. Elle accompagne entreprises et dirigeants dans l’analyse du risque médiatique, la préparation des messages, l’entraînement des porte-parole ou encore la gestion judiciaire de l’image. « Une mauvaise gestion de crise peut coûter des millions », rappelle-t-il. « Comparé à cela, le coût du conseil est marginal. »

Trois chantiers pour anticiper la prochaine crise

Comment se préparer sans basculer dans la paranoïa ? Florian Silnicki identifie trois leviers prioritaires. D’abord, réaliser un stress test réputationnel afin d’identifier les scénarios les plus sensibles et les réponses adaptées. Ensuite, formaliser une gouvernance de crise de poche, un document simple et clair indiquant qui parle, quand et sur quel canal. Enfin, s’entraîner régulièrement par des simulations réalistes, certaines annoncées, d’autres surprises, pour tester la réactivité réelle des équipes. La crise n’est plus une éventualité, c’est une compétence.

Apprendre à affronter plutôt qu’à éviter

Nous ne pourrons jamais éradiquer le risque, mais nous pouvons apprendre à y répondre. Dans une société qui exige le risque zéro, les entreprises doivent cultiver la confiance maximale. La communication de crise n’est pas l’art de maquiller, c’est l’art d’assumer. Elle exige rapidité, humanité et rigueur. Elle consiste à faire de la vérité une stratégie.

« Chaque crise révèle ce que l’on est vraiment », conclut Florian Silnicki. « La maturité ne consiste pas à promettre qu’aucune crise n’arrivera ; elle consiste à prouver que, le jour venu, on saura regarder l’événement dans les yeux, protéger les personnes, dire la vérité et réparer. »