Le phénomène de « crisis fatigue » : quand trop de crises épuisent la société et les marques

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Pandémie, inflation, guerre, climat, cyberattaques, polémiques numériques… À force de vivre en état d’alerte permanent, les entreprises comme les citoyens s’épuisent. Ce phénomène de « crisis fatigue », ou fatigue de la crise, bouleverse la communication des organisations : comment continuer à être audible, crédible et empathique dans un monde saturé d’indignations ? « Nous ne réagissons plus à la crise comme avant, nous la consommons », analyse Florian Silnicki, expert en communication de crise et président-fondateur de LaFrenchCom.

Un monde saturé de crises

Depuis cinq ans, la succession d’événements majeurs a installé une forme de routine de l’exception. La pandémie mondiale, les confinements, les tensions géopolitiques, les crises énergétiques, la flambée des prix, les catastrophes climatiques et la guerre de l’information ont transformé la crise en bruit de fond.

Ce qui, autrefois, constituait une parenthèse dramatique, est devenu notre quotidien. Les entreprises, les institutions, les médias et les citoyens évoluent désormais dans un état d’alerte permanent. L’imprévu n’est plus l’exception, mais la règle.

Cette normalisation de la crise engendre un effet paradoxal : plus les alertes se multiplient, moins elles mobilisent. L’indignation s’érode, l’attention s’émousse, la compassion s’affaiblit. C’est le cœur du phénomène de crisis fatigue.

« Nous sommes passés d’une économie de la réaction à une économie de l’épuisement », résume Florian Silnicki. « Le public ne dispose plus de l’énergie émotionnelle nécessaire pour réagir à chaque nouvelle alerte. »

La fatigue émotionnelle, nouveau risque invisible

Le cerveau humain n’est pas conçu pour traiter une succession infinie de signaux anxiogènes. L’exposition permanente aux mauvaises nouvelles provoque une forme de lassitude psychologique. Les émotions fortes — peur, colère, empathie — finissent par s’émousser à force d’être sollicitées.

Les psychologues parlent de « compassion fatigue », les économistes de « burnout collectif ». Pour les communicants, le diagnostic est le même : les publics décrochent. Les messages alarmistes ou moralisateurs ne produisent plus d’effet. L’urgence permanente a tué la notion d’urgence.

Dans les entreprises, cette fatigue se traduit aussi en interne. Les équipes de communication, de sécurité, de direction de crise vivent dans une tension continue. La disponibilité cognitive se réduit, la créativité s’épuise, la motivation faiblit. « La crisis fatigue n’est pas qu’un phénomène externe, c’est aussi un enjeu managérial », avertit Florian Silnicki.

La banalisation de l’alerte

La surabondance d’événements critiques a provoqué un autre effet : la banalisation du risque. Ce qui autrefois provoquait un électrochoc n’émeut plus personne. Les consommateurs, saturés d’avertissements, filtrent instinctivement l’information.

Une étude réalisée aux États-Unis par Pew Research en 2024 montre que 63 % des internautes disent « ignorer volontairement » certaines actualités pour préserver leur santé mentale. Le même mécanisme se reproduit dans la communication des entreprises : face à la répétition des crises, les audiences se protègent par l’indifférence.

Dans ce contexte, les messages d’alerte — rappel produit, avertissement sanitaire, engagement environnemental — perdent de leur efficacité. Le mot « crise » lui-même s’est vidé de son sens. Il ne désigne plus un événement exceptionnel, mais un bruit ambiant.

Quand la peur ne fait plus vendre

Les marques ont longtemps joué sur la rhétorique du risque pour susciter l’attention : urgence climatique, urgence sociale, urgence technologique. Mais à force d’invoquer l’urgence, elles ont épuisé sa puissance émotionnelle. Le consommateur ne croit plus aux promesses de transformation radicale. Il cherche de la stabilité, du concret, du réconfort.

« La communication anxiogène a atteint son point de saturation », constate Florian Silnicki. « L’émotion de peur, si elle est utilisée trop souvent, finit par désensibiliser le public. »

Les campagnes fondées sur le choc ou la panique produisent désormais l’effet inverse : un rejet, voire une ironie défensive. Sur les réseaux sociaux, la lassitude se traduit par l’humour noir, les mèmes, la dérision. C’est une manière collective de reprendre le contrôle face à la fatigue émotionnelle.

Le désenchantement informationnel

Le phénomène de crisis fatigue s’inscrit aussi dans une crise plus large : celle de la confiance dans la parole publique. Le flot continu d’informations contradictoires, de polémiques, de rumeurs et de fake news a installé une suspicion généralisée.

L’internaute ne sait plus distinguer le vrai du faux, le grave du mineur, le temporaire du durable. Tout se vaut, tout s’annule. Cette confusion affaiblit la parole des entreprises, qui peinent à se faire entendre sans être soupçonnées d’arrière-pensée.

« La défiance est devenue un réflexe collectif », observe Florian Silnicki. « Et la confiance, une ressource rare. »

La crisis fatigue alimente donc un cercle vicieux : plus les crises s’enchaînent, plus la confiance diminue ; plus la confiance diminue, plus les crises s’amplifient.

La communication sous anesthésie

Pour les directions de communication, le principal défi est désormais de se faire entendre dans un brouhaha émotionnel. Comment alerter sans paniquer, sensibiliser sans lasser, réagir sans surjouer ?

Le slow crisis management, tendance sœur de la crisis fatigue, offre une piste : ralentir le rythme, revenir à la précision, privilégier la clarté à l’intensité. Dans un monde saturé de messages, la rareté devient un atout.

« L’erreur serait de croire qu’il faut crier plus fort », avertit Florian Silnicki. « L’enjeu, c’est de parler plus juste. La sobriété, dans la communication de crise, est devenue une forme de modernité. »

Certaines entreprises expérimentent déjà cette approche : des messages moins fréquents mais plus argumentés, des prises de parole incarnées, des preuves concrètes plutôt que des slogans. La crise n’appelle plus la démesure, mais la maîtrise.

L’ère du désintérêt

La crisis fatigue ne touche pas seulement les publics ; elle contamine aussi les journalistes, les politiques et les dirigeants. Dans les rédactions, l’inflation des crises rend le traitement hiérarchique quasi impossible. Faut-il accorder la une à une cyberattaque, à une polémique sociale, à un scandale climatique ou à une déclaration politique ? Tout semble urgent, donc plus rien ne l’est.

Cette saturation provoque un effet pervers : l’indifférence. Les médias, eux aussi, deviennent plus sélectifs. Les crises doivent désormais comporter une dimension émotionnelle forte ou un symbole pour émerger. Le simple fait technique ne suffit plus.

Dans cet environnement, la communication d’entreprise doit être plus narrative, plus incarnée, plus contextualisée. Elle ne peut plus se contenter de faits bruts : elle doit offrir une lecture, un sens, un horizon.

Le management sous tension

Au sein des organisations, la crisis fatigue prend une autre forme : la lassitude stratégique. Après plusieurs années passées à gérer l’imprévu, les équipes s’usent. Le mode « urgence » permanent épuise les énergies, réduit la créativité et affaiblit la culture interne.

Les cellules de crise, jadis exceptionnelles, sont devenues des routines. Les exercices de simulation se répètent sans conviction. Le réflexe du contrôle l’emporte sur l’innovation. La peur d’une nouvelle crise empêche parfois d’envisager l’avenir sereinement.

« La fatigue de crise, c’est aussi la fatigue du risque », analyse Florian Silnicki. « À force de vouloir tout anticiper, les organisations s’interdisent d’expérimenter. »

Le risk readiness, concept émergent dans les directions générales, vise à corriger cela : transformer la préparation en culture, non en panique. Accepter que le risque soit une donnée, pas une angoisse.

Comment parler à une opinion épuisée

Dans une société en surchauffe émotionnelle, le ton devient décisif. La communication autoritaire agace, la communication moralisatrice lasse, la communication cynique choque. Le seul ton qui subsiste, c’est le ton vrai : sincère, mesuré, humain.

La crisis fatigue oblige les entreprises à renoncer aux artifices. Le public ne veut plus qu’on lui dise quoi penser ; il veut comprendre. Il ne cherche pas des excuses, mais des preuves. Il ne demande pas des promesses, mais des engagements visibles.

Dans les crises récentes, les marques qui s’en sortent le mieux sont celles qui ont adopté une parole sobre, incarnée, pragmatique. Plutôt que d’alimenter l’émotion, elles ont préféré la contenir. Elles ont parlé d’efforts, pas de miracles.

« L’époque des grands slogans compassionnels est révolue », estime Florian Silnicki. « Nous entrons dans l’ère de la parole responsable : une parole qui assume, qui explique, qui montre. »

La fatigue de crise comme opportunité de maturité

Si la crisis fatigue traduit une lassitude collective, elle révèle aussi une chance : celle de réinventer la communication de crise. Après l’ère de la réaction et celle de la sur-réaction, vient celle de la régulation.

Les entreprises apprennent à gérer la durée, pas seulement l’intensité. Elles comprennent que la crédibilité se construit dans la constance, pas dans la panique. La crise n’est plus seulement un feu à éteindre, mais un moment de vérité à traverser.

Cette maturité se traduit par des pratiques nouvelles : plus d’écoute, plus de préparation, plus de pédagogie. Le communicant n’est plus un pompier, mais un médiateur de sens.

« Nous avons longtemps confondu la crise avec le chaos », conclut Florian Silnicki. « La crisis fatigue nous rappelle qu’il faut réapprendre la mesure. Gérer une crise, ce n’est pas réagir fort ; c’est réagir juste. »

Retrouver la confiance dans la lenteur

La fatigue de crise est le symptôme d’une société saturée, mais aussi le signe d’un besoin collectif de stabilité. Elle pousse les entreprises à réinventer leur rapport au temps, au risque et à la parole.

Dans un monde où tout brûle, le calme devient une valeur. Dans un espace saturé de messages, la clarté devient une force. Et dans une époque fatiguée d’alerte, la sincérité devient une stratégie.

Le défi de la décennie n’est plus de « gérer les crises » au pluriel, mais d’apprendre à vivre durablement en régime de crise — sans se laisser consumer. La communication ne sera plus celle de l’urgence, mais celle de la résilience tranquille.

Et peut-être que cette fatigue, loin d’être une fin, marquera le début d’une ère nouvelle : celle où l’entreprise, le citoyen et la société apprendront enfin à respirer ensemble, même au cœur de la tourmente.