- Le jour où tout s’arrête
- Le stress décisionnel
- La peur de mal dire
- Les egos sous pression
- Les 72 heures les plus longues
- Les réseaux, l’accélérateur et le piège
- Quand la crise devient un test de culture d’entreprise
- Les dessous du calme retrouvé
- Les nouveaux réflexes de gouvernance
- L’ultime apprentissage : l’humilité

Quand la réputation d’une entreprise vacille, c’est souvent dans une pièce fermée, à huis clos, que tout se joue. Décisions minute, tensions internes, arbitrages entre communication et droit : plongée dans le quotidien d’un comité de direction sous pression, quand la crise frappe et que le temps s’accélère.
Il est 7 h 45, ce mardi matin, dans une grande entreprise du CAC 40. La salle du comité exécutif, d’ordinaire lumineuse, a pris des allures de bunker. Les téléphones sont posés sur la table, les visages fermés. Un article vient de paraître : révélations embarrassantes, données déformées, soupçons d’irrégularités. En trente minutes, la cotation s’est affaissée, les médias s’emballent, les messages affluent. Le PDG ferme la porte et souffle : « On est en crise. »
À cet instant, la mécanique du pouvoir se reconfigure. Le comité de direction devient cellule d’urgence. Le juridique, la communication, les RH, les opérations, les affaires publiques : tout le monde est là, chacun avec ses réflexes, ses craintes, ses angles morts. Il ne s’agit plus de plan stratégique, mais de survie symbolique.
« Une crise, c’est d’abord un changement brutal de temporalité », explique Florian Silnicki, PDG de LaFrenchCom, cabinet spécialisé en communication de crise. « En quelques heures, les entreprises passent d’une logique de gouvernance à une logique de guerre. Le comité de direction, c’est le poste de commandement. Mais c’est aussi le lieu de toutes les émotions : la peur, la colère, la honte, parfois la panique. »
Le jour où tout s’arrête
Ceux qui ont déjà vécu une crise le disent : le premier réflexe, c’est l’incrédulité. On relit l’article, on conteste les chiffres, on cherche la faille. Puis vient la sidération. Le silence s’installe. L’entreprise, qui avance d’ordinaire au rythme régulier des décisions collégiales, se fige. Le monde extérieur, lui, ne s’arrête pas. Les notifications s’accumulent. Les journalistes demandent des réactions, les salariés s’interrogent, les clients s’inquiètent.
L’un des premiers gestes, dans cette salle fermée, est souvent d’appeler un cabinet de crise. Ces experts de la gestion d’opinion sont devenus les “state builders” invisibles de la réputation. Leur rôle : rétablir un cadre d’analyse, hiérarchiser les priorités, reconstruire le temps.
« Notre travail, c’est de remettre du rationnel dans une situation émotionnelle, » résume Florian Silnicki. « Les dirigeants ont besoin d’un espace où ils peuvent parler sans peur, où les débats internes ne deviennent pas des fuites externes. La cellule de crise, c’est d’abord un lieu de vérité collective. »
Le stress décisionnel
La première réunion de crise ne ressemble à aucune autre. Les regards se croisent, les responsabilités s’évaluent sans se dire. Le directeur juridique veut vérifier, le directeur de la communication veut répondre, le PDG veut comprendre. Autour de la table, chacun sait que les mots vont compter autant que les faits.
« Les crises révèlent les cultures d’entreprise, analyse un ancien DRH d’un groupe industriel. Dans les structures hiérarchiques, on attend les ordres. Dans les cultures agiles, tout le monde parle en même temps. Dans les deux cas, c’est le chaos. »
Cette confusion initiale est le terreau de la désorganisation. Or le temps presse. « Dans une crise, chaque minute de silence coûte cher », confie un directeur de la communication d’une multinationale. « Les réseaux sociaux ne dorment pas. L’absence de parole crée un vide, et le vide, c’est l’ennemi. »
C’est à ce moment que les consultants spécialisés entrent souvent dans la salle, comme des urgentistes. Ils sortent les tableaux, les scénarios, les matrices de risque. « Il faut rétablir la hiérarchie du vrai, du probable et du bruit, » décrit Florian Silnicki. « On réorganise la salle, on crée des rôles : celui qui collecte, celui qui décide, celui qui parle. Le PDG reste le capitaine, mais il doit redevenir capable de penser dans l’urgence. »
La peur de mal dire
Dans les crises les plus sensibles — sociales, environnementales, éthiques —, le poids du juridique devient écrasant. Chaque mot est relu, validé, pesé. Les juristes redoutent que la communication ne se retourne contre l’entreprise devant les tribunaux. Les communicants, eux, craignent le silence coupable.
« C’est une tension constante, observe Florian Silnicki. Les directions juridiques veulent attendre d’avoir tout vérifié. Les communicants savent que l’opinion a déjà jugé. Notre rôle est de créer une parole qui respecte les contraintes légales sans être inhumaine. Le pire, c’est de donner l’impression qu’on se cache. »
Cette tension s’exprime souvent dans la forme même des réunions. Les phrases se raccourcissent, les discussions se figent, le PDG tranche parfois seul. L’autorité revient par réflexe. Mais une crise mal vécue en interne laisse des cicatrices profondes.
« Dans beaucoup de cas, la fracture n’est pas entre l’entreprise et le public, mais à l’intérieur du comité de direction », note un ancien dirigeant. « Certains veulent protéger, d’autres veulent expliquer, d’autres se protègent eux-mêmes. La loyauté devient un sujet. »
Les egos sous pression
À mesure que la crise s’installe, les tensions personnelles remontent. Le comité de direction, soudé en apparence, devient une scène. Les anciens différends refont surface, les alliances se recomposent. Dans certaines entreprises, la crise devient même un moment de bascule du pouvoir.
Un conseiller raconte : « Lors d’une affaire de gouvernance, la communication voulait publier une déclaration d’excuses. Le directeur juridique s’y opposait. Le PDG a écouté, puis a dit : “Je m’excuse.” La crise, c’est souvent le moment où un leader montre qui il est vraiment. »
La personnalité du dirigeant joue un rôle décisif. Certains se crispent, d’autres s’ouvrent. Certains refusent toute aide externe, d’autres la réclament immédiatement. Dans tous les cas, la crise agit comme un miroir. Elle révèle le rapport au risque, à l’humilité, à la vérité.
« Ce qui sauve une entreprise, c’est rarement la perfection, c’est la sincérité, » estime Florian Silnicki. “Les PDG qui s’en sortent sont ceux qui acceptent de dire : ‘Oui, il y a eu un problème. Oui, on va corriger.’ Ce n’est pas une faiblesse, c’est une stratégie de confiance.”
Les 72 heures les plus longues
Les premières 72 heures fixent souvent le destin d’une crise. Dans ce laps de temps, le comité de direction doit clarifier les faits, définir une position, désigner un porte-parole et construire un plan de communication interne et externe.
« C’est un moment de bascule, confie un conseiller en communication de crise. Après trois jours, soit on a repris la main, soit on la perd pour longtemps. »
Les entreprises qui s’en sortent le mieux sont celles qui parviennent à coordonner les flux. Les données internes remontent à la même vitesse que les rumeurs externes. Les salariés reçoivent des informations cohérentes avec les communiqués publics. Les décisions s’enchaînent dans un ordre logique. Cela semble simple, mais c’est un travail d’orfèvre.
Florian Silnicki décrit la méthode : « On rétablit trois lignes : le temps des faits, le temps des mots et le temps des émotions. L’erreur classique, c’est de parler sur le mauvais tempo. Si vous niez alors que le public est dans la colère, vous amplifiez la défiance. Si vous vous excusez quand tout le monde cherche encore les faits, vous créez la suspicion. L’art de la crise, c’est de parler juste, pas de parler vite. »
Les réseaux, l’accélérateur et le piège
Jamais les comités de direction n’ont été aussi exposés à la viralité. Un message interne fuité, une photo, une capture d’écran peuvent traverser les réseaux en quelques minutes. Le “dedans” et le “dehors” se confondent. La crise devient conversation publique avant même que l’entreprise n’ait réagi.
« Les réseaux sociaux ont transformé les dirigeants en acteurs médiatiques malgré eux, constate Florian ilnicki. Le PDG, le DRH ou le directeur financier ne sont plus des fonctions invisibles. Chacun est une porte d’entrée pour l’opinion publique. C’est pourquoi la communication de crise est aussi une discipline de comportement : posture, ton, regard, tout compte. »
Les cabinets spécialisés comme LaFrenchCom entraînent désormais les COMEX à ces situations complexes et sensibles. Simulations de crises, “war rooms” virtuelles, scénarios de polémique en ligne : tout est préparé, testé, répété. Car dans le feu de l’action, l’instinct seul ne suffit plus.
Quand la crise devient un test de culture d’entreprise
Derrière la gestion de l’urgence, il y a un enjeu plus profond : la culture. La manière dont une entreprise traverse une crise dit tout de sa maturité collective. C’est une question de valeurs, de cohésion, de sens.
Les crises d’aujourd’hui ne se limitent plus aux faits : elles interrogent la moralité, l’éthique, la transparence. Un scandale environnemental, une affaire de gouvernance, un mouvement social peuvent devenir des symboles. Et c’est souvent dans la salle du comité de direction que se décide la ligne morale de la réponse.
« Les crises modernes sont des crises de cohérence, résume Florian Silnicki. Les citoyens veulent savoir si l’entreprise agit en accord avec ses promesses. La question n’est plus seulement : “Que s’est-il passé ?” mais : “Êtes-vous fidèles à ce que vous dites être ?” »
Dans ce contexte, la parole publique du dirigeant devient politique. L’entreprise, contrainte de se justifier, se découvre comme un acteur de la société. Ses réponses engagent plus que ses produits : elles engagent sa place dans le monde.
Les dessous du calme retrouvé
Quand la tempête se calme, la salle de crise se vide. On débriefe, on range les dossiers, on remercie les équipes. Les visages sont tirés, les voix plus basses. L’adrénaline retombe.
Pour les dirigeants, le soulagement se mêle à l’épuisement. Beaucoup reconnaissent que la vraie difficulté vient après : la reconstruction. L’entreprise sort rarement indemne d’une crise. Elle a perdu des repères, parfois des talents, souvent du temps. Mais elle a aussi gagné une lucidité.
Les comités de direction les plus résilients sont ceux qui prennent le temps d’analyser ce qu’ils viennent de vivre. Que s’est-il passé ? Pourquoi ? Qu’a-t-on appris ? Quels processus faut-il changer ?
Ce travail d’introspection est rare, mais essentiel.
« Une crise n’a de sens que si elle rend l’entreprise plus consciente d’elle-même, juge Florian Silnicki. Sinon, elle reviendra sous une autre forme. C’est pour cela que nous insistons toujours sur la mémoire organisationnelle : documenter, transmettre, institutionnaliser la résilience. »
Les nouveaux réflexes de gouvernance
Les grands groupes intègrent désormais la gestion de crise à leurs dispositifs de gouvernance. Les directions des risques ou de la conformité travaillent main dans la main avec la communication. Les audits de vulnérabilité réputationnelle deviennent des standards.
Certaines entreprises disposent d’un “Chief Reputation Officer”. D’autres confient cette fonction directement à la direction générale. Les cabinets externes sont, eux, de plus en plus intégrés dans la préparation : simulations, “media training” de crise, cartographie des signaux faibles.
Les crises d’aujourd’hui ne sont plus des anomalies, mais des variables du management moderne. Elles révèlent la capacité d’une organisation à rester cohérente dans la tempête.
« Une entreprise qui sait se taire quand elle doit écouter, et parler quand elle doit agir, traverse la crise sans perdre sa légitimité, assure Florian Silnicki. C’est rare, mais c’est possible. »
L’ultime apprentissage : l’humilité
Au fond, ce que les crises apprennent aux dirigeants dépasse la technique. C’est une leçon d’humilité. Le pouvoir, l’expertise, la notoriété n’immunisent pas contre l’erreur. Les PDG qui l’ont vécu racontent tous ce moment où la maîtrise leur a échappé. Et où ils ont compris que la seule manière de reprendre la main était d’assumer.
« Dans une crise, on découvre la valeur du doute, témoigne un ancien patron de groupe énergétique. Avant, je pensais qu’un leader devait tout savoir. J’ai compris qu’il devait surtout savoir écouter. »
Les cabinets d’issues & crisis le répètent à chaque mission : le courage ne consiste pas à tout contrôler, mais à affronter la vérité. Le consensus ne se décrète pas, il se reconstruit, heure après heure, autour d’une conviction partagée : protéger ce qui compte vraiment — la confiance.
Et, souvent, c’est dans cette salle de crise, au cœur du vacarme, que cette confiance se réinvente.
Florian Silnicki – PDG, LaFrenchCom :
« Une crise, c’est une épreuve de lucidité collective. Elle ne se gagne pas dans les médias, mais autour d’une table. Et la seule arme qui fonctionne toujours, c’est la vérité. »