- La première illusion à déconstruire : “il suffit de traduire”
- Une crise internationale, c’est plusieurs crises en même temps
- Les variables culturelles qui modifient les attentes en crise
- Le dilemme central : cohérence globale contre pertinence locale
- Gouvernance de crise internationale : qui décide, qui parle, et à quel rythme ?
- Les canaux ne sont pas universels : médias et plateformes diffèrent
- Excuses, regrets, compassion : le langage moral varie, mais l’éthique doit rester stable
- Le risque des contradictions : quand une phrase devient un incident culturel
- Le rôle des porte-parole : l’incarnation doit être localement crédible
- La relation aux autorités : obligations et protocoles varient fortement
- L’interne global : une crise interculturelle est aussi une crise d’entreprise
- La sortie de crise : preuve, apprentissage, et cohérence dans la durée
- Conclusion : l’interculturel n’est pas un supplément, c’est une condition de crédibilité
Une crise n’est jamais uniquement un événement : c’est une rupture de confiance, et cette rupture se fabrique dans des cadres culturels. Lorsqu’une organisation opère dans plusieurs pays, elle découvre une réalité décisive : un même fait peut produire des attentes radicalement différentes selon les publics. Ce qui est perçu comme une transparence courageuse dans un pays peut être vécu comme une humiliation institutionnelle dans un autre. Une excuse jugée indispensable ici peut être interprétée ailleurs comme un aveu inacceptable. Un ton direct, considéré comme honnête dans une culture, peut être reçu comme agressif dans une autre. Et une prudence juridique, jugée “responsable” dans un contexte, peut être interprétée comme du cynisme ou de la dissimulation dans un autre insiste l’expert en communication de crise Florian Silnicki, Président Fondateur de l’agence LaFrenchCom.
La communication de crise en contexte international n’est donc pas une simple multiplication de traductions. C’est un exercice de gouvernance : il faut préserver une cohérence globale, tout en laissant de la place à des adaptations locales qui ne sont pas cosmétiques, mais nécessaires. Autrement dit, il faut tenir ensemble deux exigences qui se contredisent en apparence : une seule vérité organisationnelle, et plusieurs manières légitimes de la dire.
La première illusion à déconstruire : “il suffit de traduire”
Traduire un communiqué n’équivaut pas à communiquer dans une autre culture. La traduction est un transfert linguistique ; la communication interculturelle est un transfert de sens. Or, en crise, le sens se joue sur des détails : le choix des verbes, la place de l’empathie, le degré d’affirmation, la manière d’évoquer les victimes, l’ordre des priorités, la façon de reconnaître une faute, le rapport au temps, et la relation à l’autorité.
Une organisation peut ainsi commettre une erreur sans le vouloir : elle “traduit” une formulation qui, dans la langue d’origine, sonnait neutre, mais qui, dans la langue cible, prend une connotation froide ou arrogante. À l’inverse, elle peut “adoucir” une formulation pour paraître empathique, et produire dans un autre contexte un message jugé peu sérieux ou trop émotionnel. La crise interculturelle naît souvent de ces décalages invisibles : on croit parler de la même chose, mais on ne parle pas avec les mêmes codes.
Ce constat mène à une règle pratique : en crise internationale, on ne doit pas viser une traduction littérale, mais une équivalence d’intention. L’objectif n’est pas que les phrases se ressemblent, mais que l’effet produit sur chaque public soit cohérent avec la posture globale.
Une crise internationale, c’est plusieurs crises en même temps
Quand une crise touche plusieurs pays, elle se fragmente immédiatement. Les médias ne racontent pas la même histoire selon les contextes. Les réseaux sociaux ne mettent pas en avant les mêmes indignations. Les autorités n’imposent pas les mêmes obligations. Les publics n’ont pas la même mémoire de l’organisation. Et, parfois, la crise n’est même pas perçue comme une crise partout : elle peut être explosive dans un pays et marginale dans un autre.
Cela oblige à abandonner une idée confortable : il n’existe pas “le public”. Il existe des publics situés, chacun avec ses références, ses sensibilités et ses attentes. La communication de crise internationale consiste alors à cartographier rapidement où se joue la crise, et comment elle se joue dans chaque zone. Une organisation qui applique mécaniquement un plan “global” risque de répondre à côté, et d’alimenter le sentiment d’une entreprise hors-sol.
Les variables culturelles qui modifient les attentes en crise
Il n’est pas nécessaire de réduire les cultures à des caricatures pour reconnaître des tendances qui comptent en communication de crise. Ce qui suit n’est pas une grille rigide, mais une vigilance utile.
Dans certaines cultures, la communication directe et explicite est valorisée : on attend une prise de parole rapide, claire, avec des faits, des chiffres, des engagements. Dans d’autres, la communication est plus implicite : la relation, le contexte, la retenue, la préservation de l’harmonie et de la “face” jouent un rôle plus fort. Dans ce second cas, une déclaration trop frontale peut être vécue comme une perte de contrôle, voire une agressivité institutionnelle. À l’inverse, une retenue excessive dans une culture “directe” peut être interprétée comme un mensonge ou une manipulation.
La question de l’excuse est également culturelle. Dans certains contextes, présenter des excuses est une étape presque obligatoire pour rétablir la relation, même si l’enquête n’est pas terminée. L’excuse y est perçue comme un geste de respect envers ceux qui souffrent. Dans d’autres contextes, l’excuse peut être immédiatement associée à une responsabilité juridique et à une faute avérée ; elle est alors maniée avec plus de prudence. Cette divergence n’est pas seulement juridique ; elle est aussi morale : elle dit ce que la société attend comme “bonne conduite” dans l’épreuve.
Le rapport à l’autorité modifie aussi la crise. Dans certains pays, les autorités publiques sont des acteurs de référence auxquels l’opinion accorde une forte légitimité ; une organisation qui s’aligne avec elles stabilise la situation. Dans d’autres, l’autorité est plus contestée, et la confiance se déplace vers des experts, des médias spécifiques ou des ONG. La même stratégie de communication peut donc produire des effets opposés selon le contexte : s’appuyer sur une autorité peut rassurer ici et irriter ailleurs.
Enfin, le rapport au risque, à l’incertitude et au temps varie. Certaines cultures tolèrent moins l’ambiguïté et attendent des réponses rapides, même provisoires. D’autres acceptent davantage l’idée d’enquête et de progression graduelle. Une organisation doit donc calibrer la manière de dire “nous ne savons pas encore”, non seulement en fonction des faits, mais en fonction de l’acceptabilité culturelle de l’incertitude.
Le dilemme central : cohérence globale contre pertinence locale
L’entreprise internationale se retrouve face à un dilemme permanent. Si elle centralise trop, elle produit des messages génériques, souvent froids, mal adaptés, et perçus comme “corporate”. Si elle localise trop, elle risque la contradiction : un pays affirme quelque chose qu’un autre dément, une filiale s’excuse tandis que le siège refuse, un porte-parole local promet une mesure que l’organisation globale ne tiendra pas.
La solution n’est pas de choisir un extrême. La solution est de construire une architecture de communication à deux niveaux. Le niveau global fixe la vérité commune : ce qui est confirmé, ce qui est en cours, les principes éthiques, les engagements non négociables, le rythme de mise à jour, et la relation aux autorités. Le niveau local adapte le langage, le ton, l’ordre des informations, les canaux, et parfois les exemples, pour que le message soit reçu comme légitime dans le pays.
Cette architecture exige une discipline interne très concrète : on ne localise pas des faits, on localise la manière de les présenter. Les faits doivent rester identiques, sinon la crise devient une crise de crédibilité. En revanche, l’ordre dans lequel on les explique, la place de l’empathie, la manière d’exprimer la méthode, peuvent varier sans trahir la cohérence.
Gouvernance de crise internationale : qui décide, qui parle, et à quel rythme ?
La communication interculturelle échoue souvent pour une raison organisationnelle : les fuseaux horaires et les centres de décision ne sont pas alignés. Une crise éclate en Asie pendant la nuit en Europe ; la filiale attend le siège ; le siège dort ; les réseaux s’emballent ; la filiale improvise ; le siège se réveille et corrige ; la correction est perçue comme un mensonge. Ce scénario est banal, et il est destructeur.
La solution est une gouvernance explicitement mondiale. Cela implique une cellule de crise capable de fonctionner en relais, avec une autorité déléguée. Cela implique aussi une “source of truth” interne mise à jour en continu, afin que chaque pays parle sur la même base. Cela implique enfin des règles d’engagement : ce que les équipes locales peuvent publier sans validation, ce qui doit remonter au global, et ce qui exige un arbitrage juridique ou stratégique.
Dans une crise internationale, la vitesse ne vient pas d’un communiqué parfait. Elle vient d’une capacité à produire un premier message de cadre, localement, sans trahir le global. Ce message de cadre doit être conçu pour être résistant : il reconnaît l’événement, exprime l’empathie, annonce l’enquête et les actions immédiates, et donne un rendez-vous de mise à jour. Il évite les détails spéculatifs. Il protège la cohérence.
Les canaux ne sont pas universels : médias et plateformes diffèrent
Une erreur fréquente est de penser que les mêmes canaux dominent partout. Or, l’écosystème médiatique varie fortement selon les pays : poids de la télévision, rôle de la presse locale, influence des médias économiques, importance des radios, place des réseaux sociaux, présence d’applications de messagerie, et existence de plateformes plus structurantes localement.
Cette diversité a une conséquence simple : un plan de crise “standard” peut rater son public. Dans certains pays, un communiqué sur le site suffit pour alimenter les médias. Dans d’autres, il faut des briefings réguliers, des points presse, ou des relations directes avec des journalistes spécialisés. Dans certains contextes, la conversation se joue plus dans des messageries que sur des plateformes ouvertes, ce qui complique la correction des rumeurs. Dans d’autres, les influenceurs ou les comptes militants ont plus de poids que les médias traditionnels. La stratégie doit donc être locale dans ses canaux, même si elle reste globale dans sa vérité.
Excuses, regrets, compassion : le langage moral varie, mais l’éthique doit rester stable
Dans les crises impliquant des personnes blessées, des victimes, ou des atteintes graves, la dimension morale traverse les cultures. Pourtant, la manière de l’exprimer varie. Dans certains pays, il est attendu qu’un dirigeant s’exprime personnellement et présente des excuses tôt, même si l’enquête n’est pas terminée. Dans d’autres, la priorité est donnée aux autorités, et l’entreprise doit surtout montrer qu’elle coopère, protège et répare.
Ce qui ne doit pas varier, en revanche, c’est l’éthique de base : protéger les personnes, respecter la dignité, ne pas exposer inutilement, ne pas minimiser la souffrance, et mettre en place des dispositifs d’assistance concrets. L’interculturel ne justifie pas une indifférence. Il exige une adaptation de la forme, pas une négociation du respect.
La difficulté la plus fine consiste à distinguer les “regrets” des “excuses” et de “l’aveu de faute”, car ces catégories n’ont pas toujours des équivalents parfaits dans toutes les langues, et leur interprétation varie. Une organisation internationale mature sait construire des formulations qui expriment de l’empathie et de la responsabilité de méthode, tout en restant compatibles avec des contraintes juridiques. Elle sait aussi que, dans certains pays, une formulation trop prudente sonnera comme une absence d’humanité. C’est là que la transposition culturelle est décisive : choisir les mots qui produisent l’effet de respect attendu, sans produire de promesse intenable.
Le risque des contradictions : quand une phrase devient un incident culturel
Dans un contexte international, une phrase peut déclencher une crise secondaire, indépendante de l’événement initial. Une expression banale dans une langue peut être offensante dans une autre. Une comparaison peut réveiller une mémoire historique. Un terme peut avoir une connotation politique. Un symbole visuel peut être interprété comme un parti pris. Même la couleur d’une interface ou un geste du porte-parole peut avoir une lecture différente.
Ce risque impose une discipline : relire les messages clés avec une sensibilité culturelle, pas seulement linguistique. Les équipes locales jouent ici un rôle central, parce qu’elles perçoivent des signaux invisibles depuis le siège. Mais elles doivent être outillées : il ne suffit pas de leur demander “est-ce que ça va ?”. Il faut leur donner le pouvoir de dire “non”, et de proposer une alternative cohérente avec la ligne globale.
Cette discipline vaut aussi pour les images et vidéos. Dans un monde où les extraits circulent, une mise en scène jugée acceptable au siège peut être reçue comme arrogante ailleurs. La sobriété est souvent une stratégie internationale robuste, parce qu’elle réduit les risques d’interprétation hostile.
Le rôle des porte-parole : l’incarnation doit être localement crédible
En crise internationale, la tentation est d’envoyer toujours la même figure globale, souvent le CEO, pour montrer l’unité. Parfois c’est nécessaire. Mais ce choix peut être contre-productif si cette figure est inconnue localement, ne parle pas la langue, ou incarne une culture perçue comme étrangère. Dans certains pays, une parole locale, portée par un responsable connu, peut être plus crédible et plus utile, surtout pour des consignes et une assistance.
L’enjeu n’est pas de choisir entre global et local. L’enjeu est d’assigner les rôles. Le global incarne la responsabilité institutionnelle et les engagements de gouvernance. Le local incarne l’action sur le terrain, la relation avec les autorités locales, et l’assistance aux publics concernés. La crise est mieux tenue quand l’incarnation est cohérente avec le périmètre : on ne fait pas parler un dirigeant mondial sur des détails opérationnels d’un site local, et on ne laisse pas une filiale improviser une posture institutionnelle sur une crise systémique.
La relation aux autorités : obligations et protocoles varient fortement
La dimension réglementaire est l’un des grands pièges de la crise internationale. Les obligations de notification, les délais, les autorités compétentes, et les sanctions potentielles varient selon les pays et les secteurs. Une entreprise peut être obligée de notifier une autorité dans un pays en 24 ou 72 heures, tandis qu’un autre impose un autre cadre. Les conséquences de ces obligations sur la communication publique sont majeures, car une notification peut déclencher des questions médiatiques, des obligations d’information aux personnes concernées, et des risques juridiques.
Une stratégie robuste consiste à synchroniser la communication avec les jalons de conformité. Si une entreprise sait qu’une notification publique ou semi-publique est probable, elle doit préparer le terrain par une communication de méthode, pour éviter que l’événement soit “révélé” par un acteur institutionnel sans cadre. Inversement, elle ne doit pas annoncer des éléments qui contrediront une communication officielle d’autorité. Dans certains contextes, il est préférable de coordonner des points d’information, ou au minimum de s’accorder sur ce qui est confirmé et ce qui reste en cours.
La relation aux autorités est également culturelle. La manière de coopérer, de demander un délai, d’expliquer une contrainte, de faire remonter une information, ne se fait pas partout de la même manière. Là encore, les relais locaux sont essentiels, mais ils doivent être alignés avec la gouvernance globale pour éviter les divergences.
L’interne global : une crise interculturelle est aussi une crise d’entreprise
Dans une crise internationale, les salariés ne vivent pas tous la même chose. Certains sont touchés directement ; d’autres observent à distance ; d’autres subissent la pression de clients ; d’autres encore sont exposés aux réseaux sociaux dans leur pays. Si l’interne n’est pas géré, l’organisation perd un atout majeur : sa cohérence humaine.
Il faut donc une communication interne globale qui explique le cadre commun, tout en laissant aux entités locales la capacité d’adapter. Les managers doivent être outillés, parce qu’ils sont les traducteurs de sens. Les salariés doivent comprendre ce qui est confirmé, ce qui est en cours, ce que l’entreprise fait, et comment elle protège les personnes et la conformité. Sans cela, les rumeurs internes se propagent entre pays et alimentent des fuites. Et dans une crise internationale, une fuite dans un pays peut déclencher une tempête dans un autre.
La sortie de crise : preuve, apprentissage, et cohérence dans la durée
Enfin, la sortie de crise est souvent plus complexe en international, parce que les cycles médiatiques ne se ferment pas en même temps. Un pays “passe à autre chose” tandis qu’un autre entre dans une phase d’enquête ou de procès. Une mesure corrective mise en place dans un pays peut être exigée ailleurs. L’organisation doit donc piloter un temps long multi-rythmes.
La crédibilité se reconstruit moins par une déclaration globale que par des preuves localement pertinentes : audits, améliorations, dispositifs d’assistance, changements de procédure, indicateurs, et rendez-vous de suivi. Mais ces preuves doivent rester cohérentes entre pays, sinon l’organisation sera accusée de double standard : “ils font mieux ici qu’ailleurs”. Dans un monde interconnecté, cette accusation est particulièrement corrosive. Elle transforme une crise initiale en crise de valeurs.
La meilleure stratégie est de fixer des standards globaux de réparation et de prévention, puis de les déployer localement avec adaptation. Cela permet de dire : “voici notre cadre commun”, tout en montrant : “voici comment il se traduit ici”. C’est le cœur de la maturité interculturelle : une institution qui sait être une, sans être uniformisante.
Conclusion : l’interculturel n’est pas un supplément, c’est une condition de crédibilité
La communication de crise internationale n’est pas une version “plus compliquée” de la communication de crise. C’est une discipline à part entière, parce qu’elle oblige l’organisation à penser simultanément la vérité, la culture, la conformité, les canaux, le temps, et l’incarnation. Elle exige une gouvernance qui donne aux équipes locales la capacité d’agir sans improviser, et qui donne au global la capacité d’aligner sans étouffer. Elle exige une transposition de sens, pas une traduction mécanique. Elle exige une éthique stable, même quand les codes varient. Et elle exige une humilité fondamentale : reconnaître que ce qui paraît évident à un endroit peut être incompris ou offensant ailleurs.
Au fond, réussir en contexte interculturel revient à une formule simple : ne pas chercher à parler “pareil” partout, mais chercher à être perçu partout comme responsable, utile, cohérent et respectueux. Dans une crise, c’est souvent la différence entre une entreprise qui subit la mondialisation de l’indignation, et une entreprise qui maîtrise la mondialisation de la confiance.