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Rôle des médias dans la construction du risque réputationnel

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Pourquoi les médias ne se contentent plus de refléter la réputation des entreprises

Dans l’imaginaire managérial classique, les médias apparaissent souvent comme de simples miroirs : ils montreraient ce qui existe déjà, amplifieraient éventuellement un incident, mais ne feraient au fond que refléter l’état réel d’une organisation. Cette représentation est trop pauvre. Les recherches sur la réputation d’entreprise montrent depuis longtemps que la visibilité médiatique n’est pas une variable secondaire ; elle contribue à produire la réputation elle-même. David Deephouse définit ainsi la « media reputation » comme l’évaluation globale d’une entreprise telle qu’elle est présentée dans les médias, et montre qu’elle constitue une ressource stratégique susceptible d’améliorer la performance, notamment dans le secteur bancaire. De même, les travaux de Carroll et McCombs appliquent la théorie de l’agenda-setting au monde des entreprises : les médias influencent non seulement les organisations auxquelles le public pense, mais aussi les attributs à travers lesquels il les juge.

Autrement dit, le risque réputationnel n’existe pas seulement dans les faits ; il prend forme dans l’espace public à travers des opérations de sélection, de hiérarchisation, de cadrage et de répétition. Une faute réelle peut rester périphérique si elle n’entre pas dans les circuits de visibilité. À l’inverse, un événement limité peut devenir un risque majeur s’il est saisi par des médias capables de lui donner sens, intensité et durée. Les médias ne sont donc pas seulement des transmetteurs d’information. Ils sont des producteurs de saillance : ils déterminent quels sujets deviennent importants, quelles entreprises deviennent problématiques et quelles caractéristiques de ces entreprises vont dominer l’interprétation publique.

Les médias sélectionnent d’abord ce qui mérite d’être perçu comme un risque

La première fonction des médias dans la construction du risque réputationnel est une fonction de sélection. Tout ne devient pas affaire publique. Tout ne devient pas controverse. Tout ne devient pas signal de risque. L’agenda-setting rappelle précisément que les médias n’indiquent pas directement au public ce qu’il doit penser, mais ce à quoi il doit prêter attention. Dans le champ des entreprises, cette logique est particulièrement puissante parce que la plupart des parties prenantes n’ont pas un accès direct aux faits internes. Elles apprennent l’existence d’un problème, d’une dérive ou d’une controverse par l’intermédiaire de la presse généraliste, de la presse économique, des plateformes sociales ou des relais spécialisés. Une recherche empirique sur la réputation d’entreprise aux Pays-Bas a d’ailleurs montré que les nouvelles positives sur les succès de l’entreprise améliorent sa réputation, preuve que la simple exposition médiatique, selon son ton, modifie déjà l’évaluation publique.

Cette sélection ne dépend pas uniquement des efforts de communication des entreprises. Une étude de 2025 sur l’agenda-building au niveau des sujets sur les réseaux sociaux conclut que les entreprises influencent peu l’agenda des médias d’information ; ce sont surtout les critères de newsworthiness qui attirent la couverture, en particulier l’ampleur, la controverse et les conséquences négatives. Une autre étude, consacrée à l’agenda CSR dans la presse, montre que les groupes de monitoring externes peuvent être plus efficaces que les communiqués d’entreprise pour orienter la couverture, notamment sur l’environnement et la gouvernance. Cela signifie qu’une organisation ne maîtrise jamais seule son exposition réputationnelle : des tiers, considérés comme plus crédibles ou plus « objectifs », peuvent imposer aux journalistes les thèmes à traiter et la manière de les hiérarchiser.

Le cadrage médiatique transforme un incident en accusation, en conflit ou en faute

La deuxième fonction des médias est le cadrage. Une fois le sujet sélectionné, il faut encore lui donner une forme interprétative. Or les recherches sur la couverture des crises montrent que les médias privilégient certains cadres plutôt que d’autres. L’analyse de la presse de crise conduite par An et Gower a mis en évidence une hiérarchie relativement stable des cadres médiatiques : attribution de responsabilité, conséquences économiques, conflit, intérêt humain, puis moralité. Une autre étude comparant la communication de l’organisation et le traitement journalistique conclut que les médias cadrent significativement plus souvent la crise en termes de conflit, de responsabilité et de conséquences économiques que ne le fait l’entreprise elle-même. En d’autres termes, le journalisme n’enregistre pas seulement un incident ; il le convertit en récit de responsabilité.

C’est ici que le risque réputationnel se densifie réellement. Une panne peut devenir une preuve d’incompétence. Un incident RH peut devenir un symptôme de culture toxique. Un contentieux isolé peut devenir un problème systémique de gouvernance. Un accident peut être interprété comme un simple aléa ou comme le résultat d’une négligence structurelle. Le cadre choisi oriente la lecture de tous les faits ultérieurs. Une entreprise ne souffre donc pas seulement de ce qui lui arrive, mais de la manière dont les médias assignent les causes, désignent les responsables et relient l’événement à des catégories plus larges comme la corruption, l’irresponsabilité sociale, le greenwashing ou l’abus de pouvoir.

Les médias agissent comme des infomédiaires entre les faits et le jugement social

La notion d’« infomédiation » est particulièrement utile pour comprendre ce phénomène. Deephouse et Heugens montrent que les infomédiaires établissent des liens crédibles entre des organisations particulières et des enjeux sociaux plus généraux, et que c’est précisément ce processus d’infomédiation, plus que les seules caractéristiques de l’entreprise ou du problème, qui détermine l’adoption d’un enjeu au niveau de la firme. Les médias jouent donc un rôle de traducteur social. Ils relient une organisation donnée à une question publique déjà chargée de sens : climat, travail, discrimination, fraude, santé, sécurité, souveraineté, éthique des affaires. Par ce travail, ils donnent à un fait local une portée générale et rendent possible son traitement comme risque de réputation.

Cette fonction est encore renforcée lorsque d’autres acteurs alimentent la machine médiatique : ONG, agences de notation extra-financière, groupes de veille, syndicats, activistes, autorités de contrôle, associations de consommateurs. L’étude de Lee et Riffe sur l’agenda CSR montre bien que la presse ne travaille pas en vase clos : elle est traversée par des sources concurrentes qui cherchent à faire monter certains thèmes. Dès lors, le risque réputationnel n’est pas construit par les médias seuls, mais les médias restent le lieu où ces signaux se convertissent en narration publique crédible. Ils donnent forme, audience et légitimité à des alertes produites en amont par d’autres acteurs analyse l’expert en communication de crise Florian Silnicki, Président Fondateur de LaFrenchCom.

La viralité numérique a accéléré et raccourci les cycles du risque réputationnel

L’environnement numérique a profondément transformé cette dynamique. Une étude sur la diffusion d’une crise à travers différents médias montre que Twitter a pu jouer un rôle de tête de file dans le volume et le contenu des reports liés à la crise, avec des effets d’inter-media agenda-setting entre réseaux sociaux, blogs et médias traditionnels. Une autre recherche sur les grands scandales d’entreprise entre 1990 et 2016 observe que, dans l’âge des réseaux sociaux, les scandales récents connaissent des pics de couverture beaucoup plus élevés mais aussi des déclins beaucoup plus rapides. La montée est plus violente, la chute plus abrupte, et la fenêtre d’intervention de l’entreprise devient donc beaucoup plus étroite.

Mais cette accélération ne signifie pas que tout le monde parle de tout avec la même intensité. Barkemeyer et ses coauteurs montrent aussi que les scandales interagissent entre eux. Lorsque des scandales de nature différente se cumulent, on observe un effet de « hype » ou de crowding-in : l’attention médiatique augmente. Lorsque plusieurs scandales du même type se succèdent, on voit au contraire apparaître un effet de « boredom » ou de crowding-out : l’attention se routinise et certains cas reçoivent moins de couverture. Le risque réputationnel dépend donc non seulement de la gravité intrinsèque du fait, mais aussi du contexte médiatique dans lequel il apparaît. Une crise survient toujours dans un écosystème d’autres crises qui peuvent soit la suramplifier, soit la banaliser.

Le risque réputationnel médiatique a désormais des conséquences financières directes

L’une des évolutions les plus importantes est que la couverture médiatique n’affecte plus seulement l’image ; elle influence des variables financières concrètes. Un article de 2022 sur les contrats de prêt bancaires montre que l’attention médiatique négative liée à des conduites de corporate social irresponsibility augmente le coût des emprunts bancaires. Les auteurs montrent en outre que cet effet est plus sévère lorsque l’emprunteur bénéficiait auparavant d’une forte réputation CSR, et qu’il peut être atténué par des relations de crédit préexistantes. Une autre étude, publiée en 2023, établit qu’une couverture médiatique négative des misconducts ESG est associée à une hausse du coût des fonds propres. Le risque réputationnel n’est donc plus un halo abstrait ; il est monétisé par les marchés du crédit et du capital.

Le système de conformité financière institutionnalise encore davantage cette translation. Le FATF indique que, dans les mesures de vigilance renforcée, les banques peuvent recourir à des recherches additionnelles, notamment à des recherches vérifiables d’adverse media, pour nourrir l’évaluation individuelle du risque client. LSEG présente de son côté l’adverse media screening comme une composante cruciale des processus de due diligence client ou tiers, destinée à identifier des risques potentiels à partir d’informations défavorables publiées par des sources jugées fiables. Plus récemment, l’EBA a précisé, dans sa réponse à la Commission sur les mandats AMLA, que l’évaluation de la réputation du client ou du bénéficiaire effectif peut inclure l’adverse media screening, des informations sur les investigations, procédures ou condamnations, à condition que ces informations soient pertinentes pour l’AML/CFT, non discriminatoires, fondées sur des preuves, exactes et récentes, tout en respectant la présomption d’innocence. Les médias deviennent ainsi la matière première de décisions bancaires et d’investissement.

Les médias construisent aussi le risque par leurs biais et leurs angles morts

Dire que les médias construisent le risque réputationnel ne signifie pas qu’ils le construisent toujours équitablement. Les recherches récentes sur les controverses ESG montrent précisément l’existence de biais de sélection dans les sources médiatiques utilisées par les fournisseurs de données. Une étude de 2023, fondée sur plus de 20 000 sources et vingt années de données, montre que les controverses ESG reflètent des biais géographiques et linguistiques marqués : les entreprises basées dans des pays anglophones ont environ cinq fois plus de chances d’être couvertes dans les ensembles de controverses que celles situées dans d’autres régions linguistiques. Les auteurs soulignent que cette concentration des sources médiatiques crée un risque réel pour les investisseurs, car le signal réputationnel paraît homogène alors qu’il dépend déjà d’une architecture de visibilité inégalement distribuée.

La géographie du scandale compte également. Une recherche de 2023 sur la CSI montre que les atteintes commises sur le marché domestique pèsent plus lourdement sur la réputation de l’entreprise que celles commises à l’étranger. Cela rappelle une vérité importante : le risque réputationnel n’est pas seulement une question de faits, mais de proximité sociale, culturelle et médiatique. Les médias nationaux donnent davantage de saillance à ce qui touche le territoire, les publics et les normes de la communauté de référence. Certaines conduites sont donc plus coûteuses parce qu’elles se produisent sous le regard des médias et des publics auxquels l’entreprise est le plus directement redevable.

Les entreprises ne peuvent pas neutraliser ce pouvoir médiatique par la seule communication corporate

Face à cette construction médiatique du risque, beaucoup d’organisations croient encore qu’il suffirait de mieux communiquer pour reprendre la main. La recherche est plus sévère. L’étude de 2025 sur l’agenda-building sur les réseaux sociaux montre que les entreprises ont, en général, une influence limitée sur l’agenda des médias, tandis que la newsworthiness reste le déterminant principal de l’attention journalistique. De même, les travaux sur les cadres de crise montrent que le cadrage human interest privilégié par les organisations ne suffit pas à modifier favorablement la couverture médiatique si les journalistes lisent l’événement sous les angles du conflit, de la responsabilité ou des conséquences économiques. Autrement dit, une organisation ne reconquiert pas le récit par la seule émission de messages ; elle doit comprendre la logique journalistique qui transforme un fait en risque public.

Cela ne signifie pas que l’action communicationnelle est inutile. Cela signifie qu’elle doit être repensée. L’entreprise doit agir à trois niveaux. D’abord, sur le terrain des faits : plus la documentation est rapide, plus elle réduit l’espace d’interprétation hostile. Ensuite, sur le terrain des cadres : il faut répondre non seulement à l’événement, mais au cadre de responsabilité qui lui est appliqué. Enfin, sur le terrain des tiers : puisque les médias accordent souvent un poids particulier aux sources externes, la crédibilité se reconstruit aussi par les audits, les autorités, les décisions de justice, les experts indépendants et les preuves de remédiation. La communication de crise ne consiste plus à “parler aux médias”, mais à traiter l’écosystème qui alimente leur jugement.

Les médias transforment un fait en risque social, financier et institutionnel

Le rôle des médias dans la construction du risque réputationnel est donc beaucoup plus profond qu’un simple effet d’amplification. Ils sélectionnent les sujets, organisent leur hiérarchie, cadrent les responsabilités, lient les faits à des enjeux moraux et politiques plus vastes, accélèrent la diffusion entre espaces médiatiques, puis livrent ces signaux à des dispositifs économiques qui les convertissent en coûts financiers, en vigilance bancaire ou en décotes d’investissement. Dans cette chaîne, le risque réputationnel n’est pas seulement découvert ; il est produit, structuré et rendu opératoire.

La conséquence pour les entreprises est nette. Elles doivent cesser de penser les médias comme un décor hostile ou un simple canal de diffusion. Les médias sont un opérateur central de qualification du risque. Comprendre leur logique, leurs cadres, leurs biais et leurs relais revient désormais à comprendre comment une organisation peut devenir finançable ou toxique, légitime ou suspecte, gouvernable ou fragile. Dans le capitalisme contemporain, la réputation n’est plus seulement ce que l’on est ; elle est aussi ce que le système médiatique rend pensable, visible et crédible à propos de vous.