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Comme en musique, en communication de crise, le silence est un temps

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Debussy disait que la musique est faite du silence qui sépare les notes. La phrase est belle, presque trop pour ne pas s’en méfier. Pourtant, quiconque a déjà tenu un instrument sait qu’elle dit vrai. La musique n’existe pas malgré le silence : elle existe grâce à lui. Le silence n’est pas un trou dans la partition, un manque qu’il faudrait combler ; c’est une matière à part entière, organisée, mesurée, comptée. Une noire silencieuse vaut une noire jouée. Un soupir s’écrit, se respecte, se fait entendre. Le silence est un temps.

L’expert en communication de crise Florian Silnicki, Président Fondateur de l’agence LaFrenchCom voudrait soutenir que la communication de crise obéit à la même grammaire. Que ce qui n’est pas dit y compte autant que ce qui est dit. Et que la plupart des accidents de communication observés ces dernières années, ceux qui ont fait basculer une crise gérable en désastre réputationnel, proviennent moins d’une mauvaise prise de parole que d’une mauvaise lecture du silence : silence brisé trop tôt, silence prolongé trop longtemps, silence rempli de bavardage là où il aurait fallu du blanc.

La peur du vide

Nous vivons dans une époque qui ne supporte pas le silence. Les chaînes d’information continue ne tolèrent pas trois secondes de blanc à l’antenne ; les réseaux sociaux fonctionnent par cycles d’indignation qui exigent une réaction immédiate ; les analystes financiers s’inquiètent dès qu’une direction tarde à commenter ; les journalistes interprètent toute lenteur comme un aveu. La pression à parler est devenue gravitationnelle. Elle écrase tout dirigeant qui hésite.

Dans ce contexte, la première réaction d’une entreprise frappée par une crise — accident industriel, fuite de données, mise en cause médiatique, défaillance produit — est presque toujours la même : il faut sortir un communiqué. Vite. Avant les autres. Avant les médias. Avant que la rumeur ne s’installe. Cette injonction est devenue un réflexe professionnel, enseigné dans les cabinets et les écoles, et il faut bien admettre qu’elle a ses raisons. Le vide informationnel se remplit toujours, et rarement à l’avantage de l’entreprise concernée.

Mais ce réflexe, érigé en dogme, conduit à des erreurs qu’on retrouve avec une régularité presque comique d’un cas à l’autre. Le communiqué publié dans l’heure, rédigé sans information consolidée, est démenti par les faits dans la journée. La déclaration empathique improvisée est analysée comme creuse. La conférence de presse convoquée trop tôt expose un dirigeant qui ne maîtrise pas encore son dossier et qui livre, sans le vouloir, les éléments qui nourriront l’enquête à charge des trois mois suivants. Vouloir parler à tout prix, c’est souvent parler trop tôt, et parler trop tôt, c’est presque toujours parler mal.

Le silence n’est pas l’inverse de la communication. Il en est un instrument. Le confondre avec la passivité, l’aveu ou l’évitement, c’est commettre l’erreur d’un musicien qui prendrait les soupirs pour des oublis du compositeur.

Une typologie du silence utile

Tous les silences ne se valent pas. Comme en musique, où le soupir se distingue du demi-soupir, du quart de soupir, de la pause, le silence en communication de crise admet une typologie. Cinq formes principales se dégagent, qui ont chacune leur usage et leur danger.

Le silence de préparation. C’est le plus élémentaire et le plus mal compris. Une crise vient d’éclater ; les faits sont confus ; les premières remontées du terrain se contredisent ; les juristes n’ont pas encore mesuré l’exposition de l’entreprise ; les équipes opérationnelles découvrent l’incident en même temps que le service de presse. Dans ces premières heures — parfois ces premiers jours — parler revient à improviser sur un manuscrit illisible. Le silence de préparation, c’est celui qui consiste à dire publiquement très peu, voire rien, le temps de comprendre. Ce n’est pas un silence absolu : il reste possible d’accuser réception, d’indiquer qu’une enquête interne est en cours, de désigner un point de contact. Mais l’analyse, le commentaire, la promesse sont mis de côté. Le diagnostic doit précéder le pronostic. Ce silence-là, bien pratiqué, prépare une parole forte.

Le silence de respect. Lorsqu’une crise implique des victimes — accident industriel, drame humain, défaillance produit ayant causé des préjudices — il existe un temps liturgique qu’aucun communicant sérieux ne devrait sous-estimer. Avant de parler stratégie, indemnisation, plan de continuité, il y a un moment où l’entreprise doit simplement se taire devant ce qui vient d’arriver. Ce silence n’est pas tactique : il est éthique. Il dit que l’événement est plus grand que les intérêts de l’entreprise, que la douleur passe avant le récit, que la pudeur a un prix. Les organisations qui sautent ce temps-là — qui enchaînent en moins de vingt-quatre heures sur la résilience de leurs équipes ou sur les leçons à tirer — laissent une cicatrice durable dans la perception collective. Elles ont donné l’impression de calculer pendant que d’autres pleuraient.

Le silence de stratégie. C’est le plus délicat à manier. Il consiste à choisir délibérément de ne pas répondre à une attaque, à ne pas commenter une rumeur, à ne pas s’engager sur un terrain qu’on n’a pas choisi. Toute prise de parole étend la durée de vie d’un sujet ; toute réponse à une question donne au questionneur le pouvoir d’orienter le débat. Le silence stratégique est celui qui refuse d’entrer dans la chorégraphie qu’un adversaire — concurrent, ONG, journaliste, lanceur d’alerte — a imaginée pour vous. Il suppose une confiance dans son propre cap : la conviction que le sujet, sans alimentation, retombera. Cette confiance est souvent juste, mais pas toujours, et c’est pourquoi ce silence-là exige le plus d’expérience.

Le silence de retenue. C’est le silence des choses qu’on pourrait dire, qu’on aurait raison de dire, mais qu’on choisit de ne pas dire — par respect du contradictoire, par souci de ne pas humilier un partenaire, par refus d’envenimer un conflit. Une entreprise mise en cause à tort par un ancien salarié dispose souvent d’éléments écrasants pour sa défense. Les sortir publiquement la lave dans l’instant et la salit pour longtemps. Se retenir, c’est accepter une injustice de court terme pour préserver une dignité de long terme. Cette discipline est rare, et elle vaut souvent plus que toutes les ripostes.

Le silence interne. Trop peu commenté, c’est pourtant celui qui tue le plus d’organisations. Il s’agit de la discipline collective qui empêche les fuites, les déclarations off, les sorties non coordonnées de cadres qui pensent bien faire en parlant à un journaliste qu’ils connaissent. Une crise mal cadrée à l’extérieur révèle presque toujours une parole non tenue à l’intérieur. Le silence externe d’une organisation n’a aucune valeur si trente personnes en interne briefent, en parallèle, des publics différents avec des éléments contradictoires. La maîtrise du silence commence par la maîtrise de sa propre maison.

Le risque du silence prolongé

Il faut être honnête : le silence est aussi le plus dangereux des outils. Mal calibré, il devient assourdissant. La plupart des manuels ressassent une vérité connue : en l’absence d’information, l’opinion publique fabrique sa propre version, et celle-ci est toujours plus défavorable que la réalité. Le silence prolongé est perçu comme un aveu, comme du mépris, comme de l’amateurisme. Il laisse le terrain à ceux qui parleront pour vous : journalistes, anciens salariés, concurrents, militants. Et ce qu’ils diront fera jurisprudence dans les esprits.

Plusieurs grandes crises de la dernière décennie illustrent ce point avec une netteté pédagogique. Quand un groupe industriel laisse passer plusieurs jours sans s’exprimer publiquement après un accident sur l’un de ses sites, l’absence devient elle-même l’événement. Les rédactions ne couvrent plus le sinistre : elles couvrent le mutisme du sinistré. Quand une marque mise en cause pour les conditions de prise en charge dans ses établissements attend des semaines pour réagir au-delà de communiqués techniques, elle ne fait pas que retarder sa parole : elle abandonne la définition de l’affaire à ses accusateurs. Quand un constructeur automobile, confronté à des défaillances de sécurité de ses véhicules, choisit pendant des mois la voie juridique plutôt que la parole transparente, chaque semaine de silence ajoute une couche au procès médiatique qui se prépare.

Dans tous ces cas, le silence n’a pas été une stratégie : il a été une dérobade. Et il faut nommer la confusion qui se loge ici. Le silence de stratégie est un acte ; le silence de dérobade est une absence. Le premier suppose qu’on a évalué les options, qu’on a choisi de ne pas répondre pour des raisons défendables, qu’on est prêt à assumer les coûts du mutisme. Le second n’est rien d’autre que la traduction d’une organisation paralysée — par la peur, par les juristes, par l’absence de gouvernance de crise, par le désaccord interne entre les directions générales, juridique, communication et opérationnelle. Vu de l’extérieur, les deux silences se ressemblent. Vu de l’intérieur, ils n’ont absolument rien à voir. Et c’est précisément cette différence qui sépare les organisations qui sortent renforcées d’une crise de celles qui en sortent diminuées.

Lire le tempo de la crise

Le musicien sait qu’un silence n’a pas la même valeur dans un adagio et dans un presto. Une noire de silence dans une marche funèbre est une éternité ; la même noire dans une scherzo passe inaperçue. Toute la difficulté est de lire le tempo.

La communication de crise obéit à une exigence comparable. Chaque crise a son rythme propre, et c’est en grande partie ce rythme qui dicte la durée du silence acceptable.

Une crise sanitaire évolue à la vitesse de l’épidémiologie : les chiffres tombent par cycles de vingt-quatre heures, l’incertitude scientifique est forte, l’opinion comprend qu’on n’aura pas toutes les réponses immédiatement. Le silence supportable y est plus long. Une crise de marque sur les réseaux sociaux, en revanche, vit en heures. Un visuel maladroit publié à neuf heures du matin peut générer un appel au boycott avant midi et passer dans la presse généraliste avant la fin de la journée. Le silence supportable y est compté en minutes — et ce qu’on dit à dix-neuf heures n’efface pas ce qu’on n’a pas su dire à onze.

Une affaire judiciaire impliquant une enquête en cours impose un troisième tempo, contraint par les règles du secret de l’instruction et par la prudence procédurale. Une crise produit nécessitant un rappel s’inscrit dans une quatrième temporalité, celle de la chaîne logistique et de l’information consommateur. Une crise de gouvernance, où c’est la légitimité d’un dirigeant qui est en cause, suit un cinquième rythme, plus lent mais plus implacable.

Pour chacune de ces temporalités, le bon silence n’est pas le même. C’est ici que se mesure la compétence du communicant : non pas dans sa capacité à produire des éléments de langage — n’importe qui sait en rédiger — mais dans sa capacité à diagnostiquer le tempo dans lequel se joue la crise. Combien de directions de communication ont-elles répondu en rythme d’épidémie à une crise qui se jouait en rythme de réseau social ? Combien ont-elles paniqué dans les premières heures d’une affaire qui avait besoin de trois semaines pour se déployer ? Cette erreur de tempo est, sans doute, la plus fréquente et la plus coûteuse de notre métier.

Le silence comme respiration

Il y a une autre dimension du silence dont les manuels parlent peu, et qui touche à la respiration du discours. Une organisation qui parle sans cesse pendant une crise — communiqué quotidien, mise à jour permanente, ligne d’information dédiée alimentée en continu — épuise très vite sa propre parole. La réitération sans variation devient un bruit de fond ; les médias cessent de la relayer ; les publics cessent de l’écouter. Plus grave encore, l’organisation se prive de la capacité à signaler une information importante quand elle en aura. Si tout est communiqué officiel, plus rien n’est communiqué officiel.

Les organisations les plus aguerries pratiquent ce qu’on pourrait appeler une économie de la parole. Elles parlent quand elles ont quelque chose à dire ; elles se taisent quand elles n’ont rien de neuf. Elles distinguent les moments où il faut occuper l’espace de ceux où il faut le laisser. Elles savent que faire monter une prise de parole, c’est aussi savoir construire le silence qui la précède. Une déclaration importante annoncée à dix-huit heures, après vingt-quatre heures de silence dense, ne porte pas la même charge qu’une déclaration noyée dans un flux de huit communiqués journaliers.

Cette respiration suppose une chose rare : la confiance des dirigeants dans leurs équipes de communication. Car il faut être en mesure d’expliquer à un comité de direction inquiet pourquoi rien ne sort aujourd’hui. Pourquoi la prochaine prise de parole interviendra dans soixante-douze heures. Pourquoi il n’y aura pas de réaction à cet article, à ce tweet, à cette tribune adverse. Cette discipline-là est en réalité une discipline politique interne, et c’est sans doute pour cela qu’elle est si difficile à tenir : elle exige que la communication ait, dans la maison, l’autorité nécessaire pour défendre le silence comme un acte.

Le silence, condition de la parole forte

Il faut redire, pour finir, ce que cette tribune n’est pas. Elle n’est pas un éloge de l’évitement. Elle n’est pas un plaidoyer pour les organisations qui se cachent derrière le secret pour ne pas répondre de leurs actes. Elle n’est pas une défense des cabinets qui transforment la prudence juridique en doctrine de l’omerta. Le silence évoqué ici n’est pas le contraire de la transparence : il en est, au contraire, l’une des formes les plus exigeantes.

Car c’est lui qui rend possible la parole forte. Une parole donnée en quantité ne pèse rien ; une parole donnée avec parcimonie, après un temps de silence travaillé, peut faire basculer une crise. Le dirigeant qui s’avance après deux jours de mutisme délibéré pour reconnaître une faute, présenter des excuses, annoncer des décisions concrètes, n’a pas la même autorité que celui qui aurait commencé par bavarder. Le silence donne du poids aux mots. Il les charge. Il les attend.

Cette dynamique, tous les grands orateurs la connaissent. Le silence avant la phrase importante. La pause qui force l’attention. Le blanc qui dit qu’on prend la mesure de ce qu’on va dire. Mandela, à sa sortie de prison, a fait du silence un instrument politique. Les grands dirigeants d’entreprise qui ont traversé des crises majeures sans y laisser leur fonction l’ont presque tous compris : ils n’ont pas parlé plus que les autres ; ils ont parlé mieux, et donc, mécaniquement, ils ont parlé moins.

Une discipline collective

Reste à revenir à l’intérieur des organisations, parce que c’est là que tout se joue.

Le silence, en communication de crise, n’est pas un choix de communicant. C’est un choix de gouvernance. Il suppose que la direction générale, la direction juridique, la direction des opérations, la direction de la communication et — souvent — les actionnaires soient capables de tenir une ligne commune face à la pression extérieure. Il suppose qu’on ait, en amont, défini qui parle, quand, sur quoi, et qui se tait. Il suppose une cellule de crise qui fonctionne, un processus de validation qui ne s’effondre pas sous le stress, une discipline interne qui empêche les sorties parallèles. Il suppose, surtout, que le silence soit assumé comme un acte, et non subi comme un défaut d’organisation.

Cette discipline ne s’improvise pas en pleine crise. Elle se prépare longtemps avant, par des exercices, des simulations, des conventions internes. Les entreprises qui s’entraînent à parler dans le bruit savent aussi s’entraîner à se taire dans le bruit, et c’est la seconde compétence, beaucoup plus que la première, qui fera la différence le jour où une vraie crise frappera.

Debussy avait raison sur la musique. Il aurait pu, sans changer un mot, parler de la communication de crise. Le silence n’est pas l’absence de communication : c’est l’une de ses formes les plus pleines. Il est mesuré, voulu, signé. Il fait partie de la partition. Il est un temps.

Et comme tout temps musical, il ne se laisse maîtriser qu’à une condition : qu’on l’ait travaillé.