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“No comment” en communication de crise : le piège juridique qui devient un piège médiatique
- Le malentendu fondateur du "no comment"
- Pourquoi le "no comment" est lu comme un aveu en français
- Pourquoi les avocats recommandent malgré tout le silence
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Les six alternatives qui protègent juridiquement sans créer le vide médiatique
- Alternative 1 — La formulation de réserve formelle
- Alternative 2 — Le report avec horizon temporel
- Alternative 3 — Le pivot vers le périmètre commentable
- Alternative 4 — La reformulation par le périmètre du dicible
- Alternative 5 — Le renvoi institutionnel
- Alternative 6 — La formulation d'engagement futur
- La grammaire commune des six alternatives
- Les cinq erreurs récurrentes même dans les bonnes formulations
- Les configurations où le silence absolu reste la bonne réponse
- La doctrine de la communication étagée
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FAQ — Le "no comment" en communication de crise
- Le « no comment » est-il interdit dans toutes les configurations ?
- Que faire si l'avocat impose littéralement la formule "sans commentaire" ?
- Faut-il appliquer la même règle dans la presse écrite et l'audiovisuel ?
- Les communiqués de presse peuvent-ils utiliser la formule "sans commentaire" ?
- Comment former le porte-parole à utiliser les six alternatives ?
- Ne pas commenter sans dire "no comment"
En résumé — Le « no comment » est probablement la formule la plus utilisée et la plus mal utilisée de toute la communication de crise analyse l’expert en communication de crise Florian Silnicki, Président Fondateur de LaFrenchCom. Présentée par les juristes comme la posture la plus protectrice, elle est en réalité l’une des plus dommageables médiatiquement : elle est lue comme un aveu, elle prive l’entreprise de l’espace narratif, et elle est presque toujours retournée contre celui qui la prononce. Cet article démonte le malentendu, détaille pourquoi le « no comment » est lu comme une faute en français, et propose six formulations alternatives qui protègent juridiquement sans créer le vide médiatique qui condamne.
Le malentendu fondateur du “no comment”
Dans presque toutes les cellules de crise, à un moment ou un autre, la même phrase se prononce : “Sur ce sujet, on ne peut rien dire — on est sur du « no comment ». Position de l’avocat.” Cette phrase, prononcée généralement par le directeur juridique ou par un membre du comité exécutif relayant le conseil d’un avocat, semble clore la discussion. Elle ne le devrait pas.
Le malentendu vient d’une confusion entre deux registres distincts. Le registre juridique indique qu’il existe des sujets sur lesquels l’entreprise ne peut pas, ou ne devrait pas, s’exprimer publiquement : procédure judiciaire en cours, secret de l’instruction, secret professionnel, secret des affaires, négociation confidentielle, données protégées par le RGPD, information privilégiée pour les sociétés cotées. Cette indication est juridiquement fondée et elle s’impose à l’entreprise.
Le registre communicationnel est tout autre. Il consiste à transformer la contrainte juridique en formulation publique. Et c’est là que le malentendu opère : la formule “no comment” — ou ses variantes françaises “sans commentaire”, “je ne commenterai pas”, “nous ne commentons pas une affaire en cours” — est une formulation communicationnelle qui peut, ou non, exprimer la contrainte juridique. Dans la grande majorité des cas, elle l’exprime mal. Elle dit ce que dirait l’avocat, mais elle le dit dans une formulation qui produit un effet médiatique opposé à celui recherché par la protection juridique.
Cet article propose de séparer les deux registres : reconnaître ce qui est juridiquement contraignant (sujets sur lesquels on ne peut pas s’exprimer), et apprendre à le formuler communicationnellement (sans tomber dans le piège du no comment littéral). Il s’inscrit dans la continuité de la matrice silence/parole détaillée dans Faut-il parler tout de suite ? La matrice silence/parole du dirigeant en crise et complète la doctrine du premier communiqué exposée dans Le premier communiqué de crise : anatomie d’un texte qui ne se retournera pas contre vous.
Pourquoi le “no comment” est lu comme un aveu en français
Le no comment anglo-saxon dispose, dans son contexte d’origine, d’une certaine neutralité culturelle. Sa traduction littérale ou ses équivalents français — “sans commentaire”, “je ne commenterai pas” — produisent en revanche une lecture systématiquement défavorable dans le contexte médiatique francophone. Quatre mécanismes l’expliquent.
Premier mécanisme : la connotation judiciaire. En français, le refus de commenter évoque immédiatement les images d’audience pénale et de comparution. Les images les plus diffusées de personnes mises en examen sortant du palais de justice sont systématiquement accompagnées d’un “sans commentaire” sec. Cette association est si profondément ancrée que même prononcée hors contexte judiciaire, la formule active mentalement la même grille de lecture : culpabilité présumée. Le dirigeant qui refuse de commenter, dans la perception française, ressemble à quelqu’un qui sort d’une garde à vue.
Deuxième mécanisme : l’asymétrie démocratique. La culture politique et médiatique française accorde une légitimité forte au questionnement public. Les dirigeants — économiques comme politiques — sont attendus dans une posture de redevabilité, c’est-à-dire de capacité à rendre compte. Le refus de commenter rompt cette redevabilité. Il est lu comme une rupture du pacte démocratique entre l’entreprise et le public. Cette rupture, médiatiquement, n’est jamais neutre.
Troisième mécanisme : l’effet de vide. Lorsque l’entreprise ne dit rien, le vide narratif est immédiatement comblé par d’autres voix : témoins, experts auto-désignés, opposants, concurrents, communautés en ligne. Ces voix, par construction, présentent une lecture défavorable à l’entreprise. Le no comment ne crée pas le silence ; il crée un espace que d’autres remplissent.
Quatrième mécanisme : la cristallisation. Une fois prononcé, le no comment devient lui-même un événement médiatique. Le titre devient “L’entreprise X refuse de commenter”, ce qui transforme le refus en sujet. Le lendemain, le “X refuse toujours de commenter” est encore traitable journalistiquement. Le sur-lendemain, “Cinq jours après, X garde le silence”. Le silence, paradoxalement, génère davantage de couverture médiatique qu’une parole maîtrisée.
Ces quatre mécanismes font du no comment littéral, en français, l’une des formulations les plus systématiquement contre-productives de la communication de crise. Et pourtant, elle est utilisée des milliers de fois par an dans les entreprises françaises.
Pourquoi les avocats recommandent malgré tout le silence
Le malentendu n’est pas seulement médiatique. Il est aussi juridique. Les avocats qui recommandent le no comment ne se trompent pas sur le fond : il existe effectivement des sujets sur lesquels l’entreprise ne doit pas s’exprimer publiquement. Quatre catégories principales.
Catégorie 1 — Les procédures judiciaires en cours. Le secret de l’instruction protège la phase d’enquête pénale. Toute déclaration publique de l’entreprise sur les faits qui font l’objet de l’instruction peut être qualifiée d’ingérence dans l’instruction, exposer le dirigeant à des poursuites complémentaires, et fragiliser la position de la défense. Les procédures civiles en cours posent une difficulté analogue : toute déclaration publique peut être versée au dossier comme élément à charge ou comme aveu.
Catégorie 2 — Les négociations confidentielles. Lorsque l’entreprise est en négociation avec une autorité (régulateur, parquet financier, ACPR, AMF), avec une contre-partie commerciale, ou avec un partenaire dans le cadre d’une transaction, la confidentialité de la négociation est généralement contractuelle ou implicite. Toute déclaration publique peut compromettre la négociation et engager la responsabilité de l’entreprise sur la rupture de confidentialité.
Catégorie 3 — Les données protégées. Les informations couvertes par le RGPD, par le secret médical, par le secret bancaire, par le secret des affaires, ne peuvent pas être divulguées publiquement même dans un objectif communicationnel. La protection des sources d’un signalement de lanceur d’alerte, en particulier, impose un silence absolu sur l’identité des personnes concernées.
Catégorie 4 — L’information privilégiée des sociétés cotées. Pour les entreprises cotées, certaines informations sont qualifiées de “privilégiées” au sens du règlement européen sur les abus de marché. Leur divulgation hors cadre réglementaire constitue un manquement passible de sanctions de l’AMF, voire de poursuites pénales pour délit d’initié.
Dans toutes ces catégories, l’avocat qui recommande de “ne pas commenter” a juridiquement raison. Le problème n’est pas la recommandation juridique — il est dans la traduction communicationnelle de cette recommandation. Dire littéralement “no comment” ou “sans commentaire” n’est pas la même chose que ne pas commenter : il existe une infinité de formulations qui respectent l’obligation juridique de ne pas commenter sur le fond, sans pour autant prononcer la formule destructrice.
C’est cette distinction qui transforme le no comment en piège, et c’est elle qu’il faut maîtriser.
Les six alternatives qui protègent juridiquement sans créer le vide médiatique
Voici six formulations alternatives, classées par ordre de force communicationnelle croissante, qui respectent intégralement les contraintes juridiques tout en évitant le piège du no comment littéral.
Alternative 1 — La formulation de réserve formelle
“L’entreprise ne s’exprimera pas sur les éléments qui relèvent de la procédure en cours, par respect pour son bon déroulement.”
Cette formulation cite explicitement le motif juridique du silence — la procédure en cours — et l’inscrit dans une logique respectueuse plutôt que défensive. Elle utilise l’expression positive “par respect pour le bon déroulement” plutôt que la négation “on ne peut pas commenter”. Cette inversion de polarité rhétorique change radicalement la lecture : l’entreprise ne se cache pas, elle respecte le cadre judiciaire.
Elle est adaptée aux configurations où une procédure judiciaire est explicitement en cours et où le motif peut être cité publiquement. Elle a l’avantage de prendre l’opinion à témoin sur la légitimité du silence : remettre en cause cette posture reviendrait à contester le respect de la procédure judiciaire elle-même.
Alternative 2 — Le report avec horizon temporel
“Nous communiquerons un point complet dès que les éléments nécessaires seront stabilisés. À ce stade, ce qu’il est possible de dire est [message factuel partiel].”
Cette formulation déplace la posture de “ne rien dire” vers “ne pas tout dire maintenant”. Elle pose un horizon temporel implicite : la parole viendra. Elle préserve l’occupation de l’espace narratif (un message factuel partiel est délivré) tout en se réservant le droit de ne pas entrer dans le détail.
Elle est particulièrement adaptée aux configurations où les faits sont en cours de stabilisation et où l’entreprise prépare une communication ultérieure (conférence de presse, communiqué de fond, allocution). Elle évite la cristallisation du silence en posant explicitement qu’il s’agit d’un délai, pas d’un mur.
Pour approfondir : Le premier communiqué : anatomie d’un texte qui ne se retournera pas contre vous.
Alternative 3 — Le pivot vers le périmètre commentable
“Sur les éléments qui relèvent de l’instruction judiciaire, vous comprendrez que je ne puisse pas entrer dans le détail. En revanche, ce que je peux vous dire avec certitude, c’est [message factuel maîtrisé].”
Cette formulation reconnaît l’existence d’un périmètre non commentable (avec le motif), puis bascule immédiatement vers un périmètre commentable où un message clé est délivré. Cette technique reprend la logique du bridging détaillée dans L’entraînement média en 48 heures : la méthode commando pour porter la parole en crise : on acknowledger la limite, on construit un pont, on délivre un message.
Elle est extrêmement utile en interview audiovisuelle, où le silence pur déstabilise tandis que le pivot maintient la fluidité de l’échange. Le journaliste obtient une réponse — pas celle qu’il cherchait précisément, mais une réponse de fond — ce qui désamorce la dynamique de relance.
Alternative 4 — La reformulation par le périmètre du dicible
“Je vais répondre dans le périmètre qui est le mien et qui peut être communiqué publiquement à ce stade : [message factuel]. Pour les éléments qui sortent de ce périmètre, ils relèvent soit de l’instruction en cours, soit de l’analyse interne dont nous communiquerons les conclusions.”
Cette formulation est plus longue mais plus structurante. Elle pose explicitement la cartographie du dicible : ce qui peut être dit maintenant, ce qui relève de la procédure judiciaire, ce qui relève de l’analyse interne à venir. Cette cartographie a un effet pédagogique : elle invite le journaliste à comprendre les contraintes de l’entreprise, plutôt qu’à les forcer.
Elle est adaptée aux interventions plus longues (interview écrite approfondie, conférence de presse, intervention sur une chaîne d’information) où le porte-parole peut prendre le temps de construire la réponse. Elle est moins adaptée aux interventions courtes type doorstep.
Alternative 5 — Le renvoi institutionnel
“Cette question relève des autorités qui mènent l’enquête. C’est à elles de communiquer dans les délais et les formes qu’elles jugeront appropriés.”
Cette formulation déplace explicitement la responsabilité de la parole vers une autorité tierce — magistrat, autorité administrative, organisme de régulation. Elle reconnaît que certains sujets ne sont pas du ressort communicationnel de l’entreprise, et qu’ils relèvent d’autres acteurs.
Elle est adaptée aux configurations où une autorité publique est en charge d’un volet du dossier. Elle a l’avantage de dépolariser la relation entreprise-presse en introduisant un tiers institutionnel. Elle a l’inconvénient de pouvoir être lue comme une fuite si elle n’est pas équilibrée par des éléments de fond sur les périmètres dont l’entreprise reste responsable.
Alternative 6 — La formulation d’engagement futur
“Nous nous engageons à communiquer en transparence à l’issue de cette phase, dans le respect du cadre qui s’imposera. À ce moment, l’ensemble des éléments seront partagés et les enseignements en seront tirés publiquement.”
Cette formulation, la plus engageante des six, projette la communication dans le futur. Elle ne refuse pas de parler ; elle inscrit la parole dans un calendrier qui dépend du dénouement de la procédure en cours. Elle prend l’opinion à témoin sur l’engagement de transparence pour la suite, ce qui crée un actif réputationnel à exploiter ultérieurement.
Elle est particulièrement adaptée aux configurations où l’entreprise anticipe une issue favorable (acquittement, classement sans suite, clôture sans sanction) et où la communication post-procédure pourra constituer un moment de reconquête. Elle exige cependant une discipline absolue : l’engagement de transparence pris devra être tenu, sous peine de générer une nouvelle crise de crédibilité.
La grammaire commune des six alternatives
Ces six formulations, malgré leur diversité, partagent quatre principes de construction qu’il faut maîtriser indépendamment des formulations particulières.
Principe 1 — Citer le motif du silence sans le dramatiser. “Procédure en cours”, “instruction judiciaire”, “analyse interne”, “cadre réglementaire”, “obligations de confidentialité”. Citer le motif est essentiel pour transformer le silence en posture compréhensible. Ne pas le citer revient à laisser entendre que l’entreprise se cache pour des raisons qui lui sont propres.
Principe 2 — Utiliser la voix active et positive. “L’entreprise ne s’exprimera pas par respect pour…” est plus fort que “L’entreprise ne peut rien dire.” La première formulation présente le silence comme une décision active et respectueuse ; la seconde le présente comme une contrainte subie.
Principe 3 — Préserver l’espace de la parole future. Toutes les bonnes alternatives au no comment préservent explicitement l’espace d’une parole future : “dès que les éléments seront stabilisés”, “à l’issue de la procédure”, “dans le cadre de notre prochaine communication”. Cette préservation distingue le silence stratégique du silence définitif.
Principe 4 — Ne jamais finir sur le silence. Aucune des six alternatives ne se termine par la mention du silence. Elles se terminent par un message factuel, par un engagement de communication future, par un renvoi institutionnel. Le silence n’est jamais le point final de la formulation. Cette règle, en apparence anodine, change radicalement la lecture finale de la déclaration.
Les cinq erreurs récurrentes même dans les bonnes formulations
Même lorsque le porte-parole connaît les six alternatives et veut les utiliser, cinq erreurs récurrentes peuvent dégrader leur efficacité.
Erreur 1 — Prononcer la formule “sans commentaire” en complément de l’alternative. “Nous ne nous exprimerons pas sur la procédure en cours. Sans commentaire.” La présence de la formule destructrice annule le bénéfice de la formulation construite. La règle : on n’utilise jamais le mot “commentaire” dans la formulation.
Erreur 2 — Hausser le ton ou se montrer agacé. Un porte-parole qui prononce une excellente formulation alternative avec un ton irrité, un regard fuyant, ou une gestuelle défensive, neutralise complètement la qualité du verbal. La formulation alternative exige un non-verbal calme, posé, qui incarne la légitimité du silence. Voir notre article Décrypter le langage corporel sous pression : ce que voit la caméra que vous ne voyez pas.
Erreur 3 — Répéter mot pour mot la même formulation à chaque question. Le journaliste qui pose plusieurs questions différentes et obtient la même phrase exacte trois fois de suite finit par produire un montage où la répétition devient l’événement médiatique. La règle : varier les formulations au sein des six alternatives, en gardant la même substance mais en évitant le robotisme.
Erreur 4 — Se contredire entre la formulation publique et le off. Le porte-parole qui utilise une excellente formulation officielle, puis qui chuchote en off à un journaliste “Vous comprenez, on ne peut rien dire à cause de l’avocat…”, détruit la cohérence. Le off circule. Voir notre article Les 7 phrases qui détruisent une carrière en interview de crise.
Erreur 5 — Annoncer une parole future qu’on ne tiendra pas. “Nous communiquerons dès que les éléments seront stabilisés” engage l’entreprise. Si trois mois plus tard, les éléments sont stabilisés et qu’aucune communication n’a lieu, la promesse non tenue génère une nouvelle crise. La règle : ne jamais promettre une communication future qu’on n’est pas certain de pouvoir tenir.
Les configurations où le silence absolu reste la bonne réponse
Il existe néanmoins des configurations où l’absence totale de communication publique — y compris sous formulation alternative — reste la bonne réponse. Trois cas principaux.
Configuration 1 — Les sujets relevant strictement du privé. Lorsqu’une crise touche à la vie personnelle du dirigeant ou d’un cadre — situation matrimoniale, état de santé personnel, relations familiales —, l’entreprise n’a généralement pas vocation à communiquer, même par formulation alternative. Le silence absolu, parfois assorti d’une mention factuelle minimale du type “Cette question relève de la sphère privée et n’appelle pas de communication de l’entreprise”, est approprié.
Configuration 2 — Les sujets sur lesquels la pression médiatique est nulle. Lorsque l’entreprise se trouve dans le quadrant 4 de la matrice silence/parole (faits incertains, pression faible — voir Faut-il parler tout de suite ? La matrice silence/parole du dirigeant en crise), la communication active n’est pas nécessaire. Le silence total est non seulement acceptable mais préférable. Toute formulation alternative dans ce contexte attirerait une attention médiatique qui n’existait pas.
Configuration 3 — Les sujets où la communication aggraverait juridiquement. Dans certaines procédures pénales très sensibles, l’avocat de la défense peut recommander un silence absolu, y compris sur les motifs de ce silence. Cette recommandation est rare mais elle existe. Dans ces configurations, la cellule de crise applique la consigne juridique sans chercher à la contourner par des formulations alternatives.
Reconnaître ces trois configurations évite l’erreur inverse : transformer chaque silence en formulation alternative active. Parfois, ne rien dire est la stratégie. La distinction entre “ne rien dire activement” et “ne rien dire passivement” est ce qui sépare le silence stratégique du silence subi.
La doctrine de la communication étagée
Pour synthétiser, la doctrine pratique sur le silence en communication de crise tient en quatre étages, à mobiliser selon la configuration.
Étage 1 — Silence absolu. Réservé aux cas où aucune communication n’est ni nécessaire ni souhaitable (vie privée, quadrant 4, recommandation juridique stricte).
Étage 2 — Formulation alternative courte. “Cette question relève de la procédure en cours, sur laquelle l’entreprise n’a pas vocation à s’exprimer.” Adapté aux situations où le journaliste pose une question sur un point spécifiquement non commentable, et où le porte-parole a besoin de fermer brièvement la question.
Étage 3 — Formulation alternative étoffée avec pivot. Les alternatives 3, 4 et 5 ci-dessus, qui combinent le respect de la limite et la délivrance d’un message factuel sur le périmètre commentable.
Étage 4 — Communication active sur le périmètre commentable. Lorsqu’il existe un message factuel substantiel à délivrer, le porte-parole communique activement sur ce périmètre, en mentionnant brièvement les limites quand nécessaire.
Cette gradation permet d’adapter la posture à la nature précise de la question, plutôt que d’appliquer un no comment monolithique à toutes les configurations.
FAQ — Le “no comment” en communication de crise
Le « no comment » est-il interdit dans toutes les configurations ?
Non, mais il faut distinguer. La formule littérale “no comment” ou “sans commentaire” prononcée à voix haute en interview audiovisuelle est presque toujours une faute. En revanche, le principe de ne pas commenter sur certains sujets est parfaitement légitime — il ne doit simplement pas être exprimé par cette formule. Les six alternatives proposées dans cet article respectent le principe sans utiliser la formule.
Que faire si l’avocat impose littéralement la formule “sans commentaire” ?
C’est un cas de désaccord typique entre la cellule juridique et la cellule communicationnelle. La discussion doit être tranchée par le commandement unique de la cellule de crise (voir Cellule de crise : qui doit être dans la pièce, qui ne doit surtout pas y être), en présence de l’avocat. Dans la majorité des cas, l’avocat n’impose pas la formulation littérale — il impose le principe juridique. La cellule de crise propose alors une alternative qui respecte le principe sans utiliser la formule. Si l’avocat insiste sur la formulation littérale, il doit en justifier la raison juridique précise — qui est presque toujours absente.
Faut-il appliquer la même règle dans la presse écrite et l’audiovisuel ?
Oui en substance, mais avec des modulations. Dans la presse écrite, le journaliste cite généralement une formulation choisie parmi les éléments de réponse. Une formulation alternative substantielle a donc plus de chances d’être citée que la formule sèche “sans commentaire”. Dans l’audiovisuel, l’enjeu visuel et sonore amplifie chaque image et chaque syllabe : un no comment prononcé en plateau est dévastateur. La règle d’éviter la formule littérale est encore plus stricte en audiovisuel.
Les communiqués de presse peuvent-ils utiliser la formule “sans commentaire” ?
Non, ou très exceptionnellement. Un communiqué qui se limiterait à “Sans commentaire” serait à la fois ridicule et destructeur. Si l’entreprise n’a pas vocation à communiquer, elle ne publie tout simplement pas de communiqué. Si elle communique, elle utilise une formulation construite — typiquement l’alternative 1 ou 2 — qui exprime la limite sans la formuler par la formule destructrice.
Comment former le porte-parole à utiliser les six alternatives ?
L’apprentissage se fait en media training (voir L’entraînement média en 48 heures : la méthode commando pour porter la parole en crise). Une session spécifique est consacrée aux questions sur les sujets non commentables : le porte-parole apprend à reconnaître la question, à choisir l’alternative adaptée, à la prononcer avec le bon non-verbal, à pivoter ensuite vers un message factuel. Cet apprentissage prend généralement 2 à 3 heures et il est indispensable pour tout porte-parole de crise.
Ne pas commenter sans dire “no comment”
La doctrine se résume en une phrase : on peut, et on doit parfois, ne pas commenter — mais on ne dit jamais “sans commentaire”. Cette distinction, en apparence subtile, est probablement la plus structurante de toute la communication de crise sur le terrain du silence. Elle sépare l’entreprise qui maîtrise sa posture de celle qui la subit.
Six alternatives. Quatre principes de construction. Cinq erreurs à éviter même dans les bonnes formulations. Trois configurations où le silence total reste justifié. Une doctrine étagée qui permet d’adapter la posture à chaque question. Cet appareil méthodologique permet de respecter intégralement les contraintes juridiques posées par l’avocat, tout en évitant le piège médiatique qui transforme la protection en exposition.
Le malentendu fondateur du no comment tient à ce qu’il a été pris pour une formulation alors qu’il est censé exprimer une posture. La posture (ne pas commenter sur certains sujets) reste légitime ; la formulation littérale (sans commentaire / no comment) est destructrice. Reconnaître cette différence, c’est commencer à protéger l’entreprise des deux côtés à la fois — juridique et médiatique. Et c’est, en pratique, l’une des compétences les plus distinctives entre porte-paroles novices et porte-paroles expérimentés.