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Les crises du passé : éloge nostalgique d’un monde où l’on avait le temps d’avoir tort

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Il faut parfois se retourner pour mesurer ce que l’on a perdu ou ce dont on s’est débarrassé, on ne sait plus très bien. En tant qu’expert en communication de crise, je passe mes journées à préparer des organisations aux crises de demain : deepfakes, polycrises, emballements algorithmiques. Mais ce soir, permettez-moi un pas de côté. Permettez-moi de parler des crises du passé. Celles d’avant. Celles que nous n’aurons plus jamais analyse l’expert en communication de crise Florian Silnicki, Président Fondateur de l’agence LaFrenchCom.

Car oui, certaines crises ont disparu. Pas les drames, hélas — les drames sont éternels. Mais certaines formes de crise, certaines manières d’être en crise, appartiennent désormais à l’histoire, comme les cabines téléphoniques et le bruit du modem 56k. Et il y a, dans cette disparition, quelque chose qui mérite d’être raconté. Avec un peu de nostalgie assumée, et beaucoup de lucidité.

1. La crise qui attendait le lendemain matin : éloge de la nuit perdue

Commençons par la plus belle des crises disparues : la crise qui dormait.

Jusqu’au début des années 2000, une crise éclatant à 22 heures n’existait, pour l’essentiel du pays, qu’à partir du lendemain 7 heures. La nuit était une frontière. Les rotatives tournaient, certes, mais le journal ne serait dans les kiosques qu’à l’aube. La radio veillait, mais avec des moyens réduits. Et l’opinion publique, elle, dormait.

Cette nuit-là, cette précieuse nuit, c’était le trésor du communicant de crise. Sept à huit heures pour réunir les faits, réveiller les bonnes personnes, écrire, réécrire, faire valider par le juridique, préparer le dirigeant. Sept à huit heures pendant lesquelles la crise n’enflait pas, ne mutait pas, ne se commentait pas elle-même. La crise du passé avait un rythme circadien. Elle respectait le sommeil.

Aujourd’hui, une crise née à 22h04 a déjà trois récits concurrents à 22h17, un hashtag à 22h31 et une revue de presse internationale avant minuit. Nous avons gagné l’instantanéité ; nous avons perdu la nuit. Et avec elle, une certaine qualité de la première réponse — celle qu’on avait eu le temps de penser.

2. La « golden hour » : quand une heure était une éternité

Les manuels de gestion de crise des années 90 parlaient avec gourmandise de la golden hour : cette première heure après l’événement, durant laquelle l’organisation pouvait poser le cadre, choisir ses mots, occuper le terrain avant tout le monde.

Une heure. Rendez-vous compte. Une heure entière pour réagir, et c’était considéré comme une exigence de rapidité presque inhumaine. On formait les dirigeants à « la pression terrible de la golden hour ». Des séminaires entiers y étaient consacrés.

Avec le recul, cette heure dorée ressemble à des vacances. La fenêtre de cadrage initial se compte désormais en minutes, parfois en secondes quand les marchés financiers s’en mêlent. Mais à l’époque, une heure suffisait, parce que la chaîne de l’information avait des maillons humains : un journaliste devait décrocher son téléphone, vérifier, appeler un deuxième contact, convaincre son rédacteur en chef. Chaque maillon prenait du temps. Chaque maillon, aussi, filtrait.

La golden hour n’a pas seulement disparu comme délai : elle a disparu comme concept. Il n’y a plus d’heure en or. Il n’y a plus que des minutes en alliage.

3. Le communiqué de presse unique : un texte pour les gouverner tous

Ah, le communiqué de presse. Une page, parfois deux. Un en-tête à logo, un titre sobre, trois paragraphes, un contact presse en bas. On le rédigeait collectivement, on le pesait au trébuchet, chaque virgule était négociée entre la direction de la communication et la direction juridique — et puis on l’envoyait. Par fax.

Le fax ! Ce bruit de crécelle qui était le son même de la communication de crise des années 80 et 90. On lançait la diffusion vers cinquante, cent rédactions, et l’on regardait la machine avaler les pages une à une, comme un rituel. Puis on attendait. Le communiqué était parti ; le sort en était jeté ; on n’y pouvait plus rien. Il y avait dans cet envoi quelque chose de définitif et d’apaisant, comme poster une lettre.

Et surtout : il n’y en avait qu’un. Un seul texte, pour tous les publics, tous les médias, tout le pays. Pas de déclinaison par communauté, pas de version vidéo verticale, pas de thread, pas de FAQ dynamique, pas de message interne qui fuite avant le message externe. Un texte. Le porte-parole pouvait le connaître par cœur. L’organisation parlait d’une seule voix parce que, matériellement, elle n’avait qu’une seule bouche.

Cette unicité-là est morte. Nous parlons aujourd’hui sur quinze canaux, en dix formats, à des publics fragmentés qui ne lisent plus la même réalité. C’est plus juste, sans doute — chacun mérite d’être adressé dans sa langue. Mais qu’il était reposant, ce monde où la cohérence tenait en une page A4.

4. Le rendez-vous de 20 heures : quand la France entière regardait la même crise

Les crises du passé avaient un théâtre national : le journal télévisé de 20 heures. Quelques visages familiers, une nation entière devant le même écran, à la même heure. Quand une crise passait au 20h, elle existait ; quand elle n’y passait pas, elle existait beaucoup moins. C’était brutal, injuste, vertical — et d’une simplicité opérationnelle dont on ne mesurait pas la valeur.

Car pour le communicant de crise, ce monde offrait un luxe inouï : savoir où se jouait la partie. La journée de crise s’organisait comme un compte à rebours vers 20 heures. Obtenir que le reportage soit équilibré, que le porte-parole soit interviewé, que la phrase clé survive au montage : voilà la bataille. Une seule bataille, sur un seul terrain, à une heure connue d’avance.

Et le lendemain, autre rituel : la revue de presse. Découpée aux ciseaux, photocopiée, agrafée, posée sur le bureau des dirigeants à 8h30. La crise d’hier tenait dans une chemise cartonnée. On pouvait littéralement la tenir entre ses mains, la peser, la classer. Essayez donc de mettre dans une chemise cartonnée les 40 000 mentions horaires d’une crise contemporaine.

L’espace public commun s’est fragmenté en archipels. Personne ne regrette le monopole de quelques rédactions sur la réalité nationale — la pluralité a du bon. Mais le « grand public » est mort, et avec lui la possibilité de s’adresser à tout le monde en une fois. Les crises du passé étaient des pièces de théâtre ; celles d’aujourd’hui sont des festivals éclatés sur cent scènes simultanées.

5. La rumeur artisanale : une lenteur qui pardonnait

Il y avait des fausses informations, bien sûr. Il y a toujours eu des fausses informations — la rumeur est aussi vieille que la place du village. Mais la rumeur du passé était artisanale. Elle se propageait à la vitesse de la machine à café, du marché du dimanche, du téléphone de cuisine. Elle mettait des jours, parfois des semaines, à traverser une région.

Et cette lenteur changeait tout. Elle laissait le temps de la contre-information. Une organisation pouvait détecter une rumeur naissante, enquêter, préparer un démenti, le diffuser par les canaux locaux — et souvent, étouffer le feu avant qu’il ne prenne. La rumeur du passé était un adversaire à hauteur d’homme. On pouvait courir plus vite qu’elle.

La rumeur d’aujourd’hui est industrielle, automatisée, parfois fabriquée de toutes pièces par des fermes de contenus, amplifiée par des algorithmes qui récompensent l’indignation. On ne court plus contre elle ; on essaie de survivre à son passage. Je ne dirai pas que la rumeur d’antan était aimable — elle a détruit des commerces, des familles, des réputations. Mais elle laissait une chance. Les crises du passé pardonnaient davantage, simplement parce qu’elles allaient moins vite.

6. La cellule de crise au papier : classeurs, paperboard et sandwichs

Entrons dans la salle. La cellule de crise des années 80-90-2000, c’était une salle de réunion réquisitionnée, un paperboard, des classeurs à anneaux contenant LE plan de crise (souvent poussiéreux, parfois introuvable), un téléphone à touches au centre de la table, et des sandwichs triangles à 23 heures.

Pas d’écrans de monitoring. Pas de tableau de bord de sentiment en temps réel. Pas de notifications. L’information arrivait par vagues espacées : un appel du préfet, un fax d’agence, le retour d’un cadre envoyé sur place. Entre deux vagues, il y avait — chose inimaginable aujourd’hui — du silence. Des minutes entières où la cellule de crise réfléchissait sans nouvel intrant. Où l’on pouvait poser la question : « Bon. Qu’est-ce qu’on sait vraiment ? Qu’est-ce qu’on décide ? »

Ce silence était l’allié secret de la décision. Les neurosciences nous le confirment aujourd’hui : le jugement a besoin de pauses. La cellule de crise du passé en était involontairement pleine. Celle d’aujourd’hui, saturée de flux, doit organiser artificiellement ce que l’époque offrait naturellement : des moments où l’on cesse de regarder les écrans pour penser.

Et puis il y avait le plan de crise papier, ce classeur que l’on mettait à jour une fois par an (les bonnes années). Ses annuaires de contacts étaient périmés, ses scénarios naïfs, ses organigrammes obsolètes. Mais il avait une qualité : il existait physiquement. Aucune cyberattaque ne pouvait le chiffrer. Ironie de l’histoire : les organisations les plus avancées d’aujourd’hui réinventent… des procédures papier de secours, pour le jour où tout l’écosystème numérique tombera. Le classeur à anneaux aura été enterré vivant.

7. Les crises mono-sujet : le luxe d’une crise à la fois

Voici peut-être ce qui définit le mieux les crises du passé : elles venaient seules. Un rappel produit était un rappel produit. Un conflit social était un conflit social. Un accident industriel était un accident industriel. La crise occupait tout l’espace, certes, mais elle occupait son espace : elle avait des bords, un périmètre, un début et — c’était le plus beau — une fin.

Car les crises du passé se terminaient. Il y avait un dernier article, une dernière question en conférence de presse, puis le sujet quittait l’agenda médiatique, chassé par l’actualité suivante. Au bout de quelques semaines, la crise rejoignait les archives — les vraies, celles en sous-sol, où il fallait physiquement descendre pour la retrouver. L’oubli existait. Pas l’oubli juridique sophistiqué que l’on réclame aujourd’hui aux moteurs de recherche : l’oubli naturel, organique, celui de la mémoire humaine et du papier qui jaunit.

Une organisation pouvait fauter, traverser sa crise, se réformer, et repartir. Dix ans plus tard, seuls quelques journalistes spécialisés se souvenaient des détails. Aujourd’hui, chaque crise est éternellement indexée, exhumable en une requête, recontextualisable à l’infini. Toute crise passée est une munition future. Les crises du passé mouraient de leur belle mort ; celles d’aujourd’hui sont immortelles.

Et puis les crises se sont mises à s’enchevêtrer. Polycrise, permacrise : la crise contemporaine n’a plus de bords. Elle entre en résonance avec la crise climatique, la crise géopolitique, la crise de confiance. Le communicant des années 90 gérait un incendie dans une clairière ; celui d’aujourd’hui gère une étincelle dans une forêt déjà en feu.

8. Le porte-parole face à des humains : l’adversaire que l’on pouvait regarder dans les yeux

Dernier tableau de cette galerie nostalgique : la conférence de presse d’antan. Une salle, des journalistes en chair et en os, des carnets, quelques micros posés sur une table nappée. Le porte-parole connaissait la plupart des visages. Il savait que tel journaliste de l’AFP était redoutable mais honnête, que tel autre cherchait l’angle social, que tel troisième vérifiait toujours deux fois.

La relation presse du passé était une relation, au sens plein. Elle se construisait sur des années : des déjeuners, des briefings off, des coups de fil de courtoisie, des engueulades aussi, mais entre gens qui se reverraient. Cette épaisseur relationnelle était un amortisseur de crise extraordinaire. Le jour où tout brûlait, on appelait quelqu’un qu’on connaissait, qui vous connaissait, et qui — sans rien céder de son indépendance — vous écoutait au moins jusqu’au bout de votre phrase.

Le porte-parole d’aujourd’hui fait face à un adversaire sans visage : des foules numériques, des comptes anonymes, des agrégateurs, des algorithmes de recommandation, et demain des essaims de contenus générés par IA. On ne déjeune pas avec un algorithme. On ne construit pas vingt ans de confiance avec un compte anonyme. L’adversaire des crises du passé pouvait être dur ; au moins avait-il un nom, une carte de presse et une déontologie.

9. Ce que cette nostalgie nous apprend (car elle doit servir à quelque chose)

Soyons honnêtes une minute, avant de refermer l’album photo. Les crises du passé n’étaient pas un âge d’or. Ce monde lent était aussi un monde opaque : combien de scandales étouffés faute de lanceurs d’alerte outillés, combien de victimes inaudibles faute de réseaux pour porter leur voix, combien de vérités enterrées parce que trois rédactions décidaient de ce qui méritait d’exister ? La lenteur protégeait les organisations — y compris celles qui ne le méritaient pas. La fragmentation actuelle de l’espace public est épuisante, mais elle a donné la parole à ceux qui ne l’avaient jamais eue. Ne confondons pas nostalgie et révisionnisme.

Mais la nostalgie, bien employée, est un outil d’analyse. Ce que nous regrettons des crises du passé désigne précisément ce qu’il faut reconstruire volontairement dans la gestion de crise contemporaine :

  • Nous regrettons la nuit ? Recréons des temps protégés de délibération dans nos cellules de crise — des minutes sans écrans, arrachées au flux, où l’on pense avant de publier.
  • Nous regrettons le communiqué unique ? Cultivons une discipline de cohérence : un socle factuel unique, gravé, dont toutes les déclinaisons multicanales découlent sans jamais dévier.
  • Nous regrettons les relations presse incarnées ? Réinvestissons massivement dans les relations humaines de long terme — journalistes, mais aussi élus, experts, associations, collaborateurs. La réserve de confiance d’aujourd’hui, c’est le carnet d’adresses d’hier, en plus large.
  • Nous regrettons le classeur papier ? Construisons des plans de continuité hors numérique, pour le jour où la cybercrise nous ramènera, de force, en 1995.
  • Nous regrettons l’oubli ? Apprenons à gérer la mémoire éternelle d’Internet : documenter ses crises passées, assumer son histoire, raconter soi-même ses cicatrices avant que d’autres ne les exhibent.

Le passé ne reviendra pas, mais il se transmet. Les vieux réflexes — vérifier deux fois, parler d’une seule voix, regarder les gens dans les yeux, dire la vérité parce qu’elle finira par sortir — n’ont pas pris une ride. Seuls les délais ont changé.

Conclusion : nous n’aurons plus ces crises, et c’est très bien — mais n’oublions pas leurs leçons

Non, nous n’aurons plus jamais ces crises-là. Plus jamais la nuit complice, la golden hour paresseuse, le fax cérémonieux, le 20 heures cathédrale, la rumeur à vitesse de bicyclette, la cellule de crise aux sandwichs triangles, la crise qui finissait et l’oubli qui guérissait. Ce monde a fermé, comme ferment les bistrots de village : sans préavis, et l’on ne s’en aperçoit qu’après.

Faut-il le pleurer ? Un peu, le temps d’un article. Puis il faut se remettre au travail. Car la fonction du communicant de crise, elle, n’a jamais changé d’un iota depuis le premier incendie de la première cité antique : protéger la confiance entre une organisation et ceux qui dépendent d’elle. Les outils passent — tablette d’argile, crieur public, gazette, fax, hashtag, deepfake. La mission reste.

Alors gardons de ces crises du passé ce qu’elles avaient de meilleur : le temps de penser, l’unicité de la parole, l’épaisseur des relations humaines, et cette idée désuète et magnifique qu’une crise bien traversée pouvait, un jour, être vraiment terminée. À nous d’inventer les moyens de retrouver tout cela — à la vitesse d’aujourd’hui.

FAQ — Les crises du passé et l’histoire de la communication de crise

Qu’appelle-t-on la « golden hour » en gestion de crise ? La première heure suivant un événement de crise, durant laquelle une organisation pouvait historiquement cadrer le récit avant l’emballement médiatique. Ce concept des années 80-90 a perdu son sens : la fenêtre de réaction se compte désormais en minutes.

Comment communiquait-on en crise avant Internet ? Principalement par communiqué de presse unique diffusé par fax, conférences de presse physiques, interviews aux journaux télévisés et radios, et relations directes avec un nombre limité de journalistes. La revue de presse papier du lendemain servait de tableau de bord.

Les crises d’avant étaient-elles plus faciles à gérer ? Plus lentes et plus délimitées, oui : un seul espace médiatique, un rythme quotidien, une fin identifiable. Mais ce monde était aussi plus opaque, moins favorable aux victimes et aux lanceurs d’alerte. La facilité de gestion ne signifiait pas une meilleure justice informationnelle.

Pourquoi dit-on que les crises d’aujourd’hui « ne se terminent plus » ? Parce que l’indexation permanente du web rend chaque crise exhumable indéfiniment, et parce que les crises contemporaines s’enchevêtrent (polycrise) au lieu de se succéder. L’oubli médiatique naturel, qui clôturait les crises du passé, a pratiquement disparu.

Que peut-on réutiliser des méthodes de crise du passé ? La discipline du message unique, les temps de délibération sans flux d’information, les relations humaines de long terme avec les parties prenantes, et les plans de continuité papier — redevenus pertinents face aux cybercrises.