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Communiquer en crise, c’est jouer au poker avec des cartes transparentes

zdazdzdzerff

Il y a quelques mois, un dirigeant venu me consulter en urgence m’a lancé, entre deux cafés, cette phrase qui résume à elle seule l’illusion la plus dangereuse de la communication de crise contemporaine : « Aidez-moi à bluffer. J’ai besoin de gagner du temps, de brouiller les pistes, de semer le doute. » Je lui ai répondu par une question : « Savez-vous à quelle époque vous vivez ? » Il m’a regardé, perplexe. J’ai poursuivi : « Nous sommes en 2026. Vos cartes sont transparentes. Tous vos adversaires peuvent les voir, en partie ou en totalité, avant même que vous ayez décidé comment les jouer. Alors si votre stratégie repose sur le bluff, vous avez déjà perdu. »

Cette scène illustre une transformation radicale dont peu de dirigeants ont pris la mesure. Pendant des décennies, la communication de crise s’apparentait effectivement à une partie de poker. On cachait ses cartes, on calibrait son visage, on misait à froid, on bluffait quand il le fallait. L’asymétrie d’information entre l’organisation et ses parties prenantes constituait la ressource stratégique centrale. Celui qui savait ne rien montrer gagnait. Aujourd’hui, cette asymétrie a fondu comme neige au soleil. Nous jouons toujours au poker – les enjeux sont les mêmes, la tension aussi, l’art de la décision sous incertitude également – mais nous jouons désormais avec des cartes transparentes. Et ce petit détail change absolument tout analyse l’expert en communication de crise Florian Silnicki, Président Fondateur de LaFrenchCom.

La fin de l’asymétrie d’information

Revenons un instant en arrière. Dans les années 1990, lorsqu’une crise éclatait, le dirigeant disposait d’un avantage informationnel considérable sur l’extérieur. Il savait ce qui se passait dans son entreprise ; les autres ne le savaient pas, ou très incomplètement. Les journalistes devaient enquêter pendant des semaines pour reconstituer un dossier. Les salariés ne communiquaient entre filiales que par téléphone ou par courrier interne. Les clients mécontents écrivaient des lettres qui restaient confidentielles. Les fuites étaient rares, les documents internes restaient internes, les réunions confidentielles le demeuraient.

Dans ce contexte, le bluff fonctionnait. On pouvait nier une information pendant des semaines, le temps que l’enquête journalistique aboutisse. On pouvait présenter une version des faits en sachant qu’elle ne serait contestée, au pire, que par un contradicteur isolé. On pouvait sortir un document favorable en espérant que les documents défavorables ne remonteraient pas. Cette ère du bluff communicationnel a produit quelques succès retentissants, et quelques réputations de stratèges habiles.

Cette époque est définitivement révolue. Aujourd’hui, les documents internes circulent en quelques clics. Les messageries d’entreprise fuitent régulièrement, parfois massivement. Les salariés parlent librement sur des plateformes professionnelles qui échappent au contrôle du management. Les anciens collaborateurs mécontents, nombreux dans toute organisation, deviennent des sources pour les journalistes. Les lanceurs d’alerte bénéficient d’une protection juridique croissante et d’une sympathie médiatique assumée. Les outils d’analyse permettent à des enquêteurs en chambre de recouper des informations que, hier encore, seules des rédactions spécialisées auraient pu croiser. Et, peut-être plus important encore, l’intelligence artificielle permet désormais d’analyser en quelques minutes des volumes de données qui auraient occupé des équipes pendant des mois.

Conséquence : quand vous vous asseyez à la table de poker de la crise, supposez toujours que vos adversaires connaissent déjà une partie de votre jeu. Ils savent peut-être ce que contient le rapport interne que vous croyez confidentiel. Ils ont peut-être eu vent de la réunion où la décision fatidique a été prise. Ils disposent peut-être de la chaîne de mails qui prouvera, dans trois jours, que vous saviez. Et s’ils ne le savent pas encore, ils le sauront vite. La question n’est plus « vont-ils savoir ? » mais « quand vont-ils savoir ? ». Et cette petite inversion temporelle change toute la stratégie.

Le bluff, cette tentation qui ruine toutes les parties

Malgré cette évidence, la tentation du bluff reste puissante chez beaucoup de dirigeants. Je la comprends d’un point de vue psychologique. Face à une crise, l’instinct de protection pousse à minimiser, à nier, à contourner. Reconnaître publiquement une erreur expose à des sanctions juridiques, financières, réputationnelles. Le bluff, lui, offre l’illusion rassurante qu’on peut échapper à ces conséquences par la seule force de sa posture. Il flatte aussi l’ego du dirigeant : le bluff réussi est une victoire de l’intelligence sur les circonstances, une manifestation de maîtrise.

Mais cette tentation est devenue suicidaire. Pour une raison très simple : dans un jeu où les cartes sont transparentes, le bluff n’est plus une arme, c’est une preuve. Preuve que vous saviez. Preuve que vous avez menti. Preuve que vous êtes prêt à recommencer. Chaque bluff démasqué – et tous finissent par l’être – ne produit pas seulement une défaite sur le coup en question ; il détruit votre crédibilité pour tous les coups à venir. Les adversaires qui vous ont vu bluffer une fois ne croiront plus jamais vos annonces, même quand elles seront parfaitement vraies. Les partenaires qui vous ont cru avant de découvrir la manipulation garderont une méfiance durable. Le capital de confiance, qui met des années à se construire, s’effondre en quelques heures quand le bluff est démasqué.

Les exemples abondent. Le dirigeant qui jure ses grands dieux que les informations sont infondées et qui, trois jours plus tard, doit reconnaître leur véracité. Le communiqué officiel qui affirme l’inverse de ce qui apparaîtra dans les mails divulgués la semaine suivante. La conférence de presse où l’on minimise un incident dont l’ampleur réelle sera révélée par un reportage dans les jours qui viennent. Dans tous ces cas, la situation initiale était déjà difficile. Mais le bluff démasqué l’a rendue catastrophique. Ce qui aurait pu être pardonné, avec un peu d’humilité, devient inexpiable dès lors que s’y ajoute le mensonge. L’erreur est humaine ; le bluff, dans le contexte actuel, est professionnel. Et les publics pardonnent la première beaucoup plus facilement que le second.

Ce qu’il reste du poker lorsque les cartes sont transparentes

On pourrait en conclure que le poker n’a plus sa place dans la communication de crise, qu’il faut désormais se contenter d’une transparence totale, d’une sincérité absolue, d’une déballage intégral. Ce serait une erreur symétrique à celle du bluff systématique. Car même avec des cartes transparentes, le jeu reste un jeu. Et il reste beaucoup de compétences spécifiquement pokeristes qui conservent toute leur pertinence. Simplement, ces compétences ont changé de nature.

La première compétence qui demeure, c’est la gestion du tempo. Au poker classique, on choisit quand miser, quand checker, quand relancer. Au poker transparent, on choisit quand parler, quand se taire, quand agir. Le timing reste une ressource stratégique majeure, même lorsque le contenu du jeu est visible. Annoncer une décision le lundi matin ou le vendredi soir change son impact médiatique. Parler avant un concurrent ou après lui modifie complètement la lecture que les observateurs feront de votre position. L’art du tempo survit à la transparence des cartes.

La deuxième compétence qui demeure, c’est la lecture des autres joueurs. Au poker classique, on observe les micro-expressions, les hésitations, les tics. Au poker transparent, on observe les positionnements publics, les alliances qui se forment, les signaux faibles que les adversaires émettent malgré eux. Qui soutient qui ? Quel syndicat prépare une offensive ? Quelle ONG attendait cette crise pour relancer une campagne plus large ? Quel régulateur profite de l’occasion pour imposer un dossier qu’il portait depuis longtemps ? Cette lecture des positions adverses reste une compétence décisive, et elle est même devenue plus importante qu’avant, puisque l’information sur ses propres cartes ne peut plus constituer l’avantage principal.

La troisième compétence qui demeure, c’est la gestion du risque. Au poker, même classique, aucun joueur expérimenté ne joue tous les coups. Il attend les bonnes mains, choisit ses batailles, sait se coucher quand la configuration est défavorable. En communication de crise, le même discernement s’impose. Toutes les crises ne se valent pas. Toutes n’exigent pas la même mobilisation. Toutes ne justifient pas de monter les enchères. Savoir reconnaître les coups qu’on peut gagner, ceux qu’on peut limiter, ceux qu’il faut accepter de perdre vite pour préserver l’essentiel, c’est une compétence pokeristique pure, qui ne perd rien de sa valeur dans l’ère de la transparence.

Le pari rationnel contre la partie perdue d’avance

Un bon joueur de poker sait qu’il va perdre des coups. Il l’accepte. Il ne joue pas pour gagner chaque main ; il joue pour gagner la session. Il sait qu’en misant gros sur des cartes médiocres, il perdra davantage qu’en se couchant vite et en concentrant ses ressources sur les configurations favorables. Cette discipline, cette capacité à accepter des défaites tactiques pour préserver une victoire stratégique, est peut-être la leçon la plus précieuse que le poker puisse enseigner à la communication de crise.

Or, beaucoup de dirigeants font exactement l’inverse. Ils misent gros sur des cartes perdues d’avance. Ils s’obstinent sur des positions insoutenables parce qu’ils refusent de « perdre la face ». Ils relancent, non pas parce qu’ils ont une meilleure main, mais parce qu’ils ne supportent pas l’idée de se coucher. Cette orgueil stratégique coûte des fortunes. Il transforme des crises gérables en catastrophes réputationnelles. Il épuise les ressources juridiques, financières, humaines sur des combats perdus, alors qu’elles auraient été utiles pour les combats qui comptaient vraiment.

Le dirigeant mature sait reconnaître une partie perdue. Il sait dire : « Sur ce dossier, nous avons tort, nous l’assumons, nous en tirons les conséquences. » Cette reconnaissance précoce, loin de l’affaiblir, le renforce. Elle libère des ressources. Elle restaure une partie du capital de confiance. Elle évite l’engrenage qui transforme une erreur en faute, puis en scandale, puis en affaire. Se coucher à temps n’est pas une faiblesse ; c’est souvent la marque des meilleurs joueurs.

Savoir se coucher suppose une forme particulière de courage, que je qualifierais de courage stratégique. Ce n’est pas le courage de foncer tête baissée ; c’est le courage de reconnaître ce qu’on voit, même quand ce qu’on voit est désagréable. Ce courage-là est beaucoup plus rare qu’on ne le croit dans les états-majors. Il est pourtant, dans l’ère de la transparence, la qualité cardinale du dirigeant de crise.

La sincérité comme stratégie gagnante

Je voudrais prendre un instant pour défendre une thèse qui paraîtra paradoxale à certains lecteurs : dans le poker aux cartes transparentes, la sincérité est devenue la stratégie dominante. Non pas parce qu’elle serait moralement supérieure – quoique cet argument vaille aussi – mais parce qu’elle est devenue tactiquement plus efficace que toutes les alternatives.

Pensez-y. Si vos cartes sont visibles, quel intérêt avez-vous à mentir sur votre jeu ? Vous serez démasqué, la seule question est quand. Mieux vaut alors reconnaître d’emblée ce que vous avez en main, et concentrer votre énergie sur la manière de jouer ce jeu particulier. Cette reconnaissance initiale produit plusieurs effets bénéfiques. D’abord, elle vous donne la maîtrise du récit : c’est vous qui annoncez, pas les autres qui vous révèlent. Ensuite, elle désamorce une partie de la défiance : les observateurs constatent que vous ne cherchez pas à cacher. Enfin, elle vous permet de passer rapidement à la phase suivante, celle des actions correctrices, au lieu de vous enliser dans la bataille de la vérité.

La sincérité stratégique ne signifie évidemment pas la déballage intégral. Elle ne signifie pas qu’il faille tout dire, tout de suite, à tout le monde. Elle signifie que dans le périmètre de ce qu’on dit, il faut dire vrai. Elle signifie qu’on peut choisir le moment, le canal, le vocabulaire, mais pas la réalité des faits. Elle signifie qu’on distingue soigneusement ce qu’on communique de ce qu’on tait, mais qu’on ne mélange jamais ce qu’on communique avec ce qui est faux. Cette discipline est exigeante. Elle suppose de savoir où se situe la frontière entre la confidentialité légitime et la dissimulation coupable. Mais c’est cette discipline qui distingue aujourd’hui les professionnels de la communication de crise de ceux qui improvisent.

Jouer à long terme plutôt qu’à court terme

Un autre enseignement du poker que l’ère de la transparence rend plus pertinent que jamais : la supériorité du long terme sur le court terme. Les joueurs professionnels pensent en termes de sessions, de saisons, de carrière. Ils acceptent des pertes de court terme pour construire des positions de long terme. Ils savent que leur réputation à la table, accumulée coup après coup, finit par valoir beaucoup plus que n’importe quel gain ponctuel.

Cette logique vaut pour les organisations. La confiance d’une marque, d’une institution, d’un dirigeant se construit sur des années, parfois des décennies. Elle se détruit en quelques jours de mauvaise gestion de crise. La tentation du bluff, de la manipulation, du coup tactique ingénieux consiste précisément à privilégier le gain immédiat au détriment du capital de long terme. Cette tentation est particulièrement forte chez les dirigeants dont la rémunération est indexée sur des performances trimestrielles, dans des organisations où le management change tous les deux ans, où chacun joue sa partie sans assumer les conséquences de long terme de ses choix.

Le bon joueur de poker résiste à cette logique. Il accepte parfois des coups moins glorieux pour préserver sa crédibilité à la table. Il sait que sa valeur ne se mesure pas à la main qu’il vient de gagner mais à la manière dont il sera perçu par les autres joueurs lors des cent prochaines mains. Les dirigeants qui traversent le mieux les crises sont ceux qui raisonnent ainsi. Ils acceptent de perdre sur des points tactiques pour préserver l’essentiel : la crédibilité stratégique, la confiance des parties prenantes, la solidité du récit d’ensemble.

Une éthique devenue une tactique

Je conclurai par une observation qui me frappe de plus en plus dans mes travaux et mes formations. Depuis que les cartes sont transparentes, les vieilles vertus – honnêteté, humilité, cohérence, respect des parties prenantes – ne sont plus seulement des exigences éthiques ; elles sont devenues des exigences tactiques. L’ère du cynisme efficace est close. Non pas parce que les hommes seraient devenus meilleurs, mais parce que les conditions techniques, médiatiques, culturelles rendent désormais le cynisme contre-productif.

C’est une excellente nouvelle, et une leçon d’optimisme pour qui s’intéresse à la vie des organisations. Elle signifie que les dirigeants peuvent désormais aligner, plus qu’auparavant, ce qui est bien et ce qui est efficace. Cet alignement n’a rien d’automatique – il faut encore du courage pour l’assumer – mais il est possible. Et cette possibilité constitue peut-être la transformation la plus profonde, la plus durable, la plus prometteuse du métier de communicant.

Alors oui, communiquer en crise c’est toujours jouer au poker. L’enjeu, la tension, la nécessité de décider dans l’incertitude, la lecture des adversaires, la gestion du tempo et du risque : tout cela demeure. Mais les règles ont changé. Les cartes sont transparentes. Et le seul bluff qui fonctionne encore, c’est celui qui consiste à faire semblant de ne pas bluffer, c’est-à-dire à jouer cartes sur table, franchement, avec la seule arme qui reste véritablement efficace dans ce nouveau paysage : la vérité, dite au bon moment, avec les bons mots, aux bonnes personnes.

Et cette arme-là, contrairement au bluff, ne s’use jamais.