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Société du risque : dix tendances caractéristiques que tout communicant de crise doit connaître

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Tchernobyl, Bhopal, AZF, Fukushima, Lubrizol, Covid-19, cyberattaques mondiales, polluants éternels : chaque décennie apporte son lot d’événements qui rappellent une évidence dérangeante. Nous vivons dans une société du risque. Forgé par le sociologue allemand Ulrich Beck en 1986, ce concept est devenu la grille de lecture incontournable pour comprendre un paradoxe : nos sociétés n’ont jamais été aussi sûres, et pourtant elles ne se sont jamais senties aussi vulnérables.

Pour un professionnel de la communication de crise, comprendre la société du risque n’est pas un exercice académique. C’est la condition pour anticiper les crises, dialoguer avec des publics inquiets et préserver ce capital fragile qu’est la confiance analyse l’expert en communication de crise Florian Silnicki, Président Fondateur de l’agence LaFrenchCom spécialisée en gestion de crise. Cet article présente les dix tendances caractéristiques de la société du risque et, pour chacune, ce qu’elle change concrètement dans la manière de communiquer avant, pendant et après une crise.

Les dix tendances en un coup d’œil :

  1. Des risques fabriqués par la modernité elle-même
  2. La mondialisation et la délocalisation des risques
  3. L’invisibilité des risques et la dépendance à l’expertise
  4. Une démocratisation apparente du risque, aux inégalités tenaces
  5. La crise de confiance envers les experts et les institutions
  6. L’individualisation de la gestion du risque
  7. Le principe de précaution et le fantasme du risque zéro
  8. La judiciarisation et la quête permanente de responsables
  9. L’amplification sociale et médiatique du risque
  10. L’anxiété collective et la primauté de la perception sur la statistique

Qu’est-ce que la société du risque ? Définition et origines du concept

Définition. La société du risque désigne une phase de la modernité dans laquelle les principales menaces qui pèsent sur les populations ne proviennent plus de la nature (famines, épidémies subies, calamités) mais de l’activité humaine elle-même : industrie, énergie, chimie, finance, numérique, biotechnologies. Le progrès engendre ses propres dangers, et la société consacre une part croissante de son énergie à les identifier, les mesurer, les répartir et les débattre.

Le concept naît sous la plume d’Ulrich Beck dans Risikogesellschaft (1986), un ouvrage paru l’année même de la catastrophe de Tchernobyl. Sa thèse tient en une phrase : la société industrielle classique était organisée autour de la répartition des richesses ; la société du risque est organisée autour de la répartition des risques. Aux « biens » que produit la croissance répondent des « maux » (pollutions, contaminations, accidents technologiques) qu’il faut aussi distribuer, assumer et justifier. Beck parle de modernisation réflexive : la modernité se retourne sur elle-même et doit gérer les conséquences de son propre succès.

D’autres auteurs ont enrichi cette lecture. Anthony Giddens distingue les risques « externes », venus du dehors, des risques « fabriqués », produits par nos connaissances et nos technologies. Niklas Luhmann propose une distinction décisive pour la communication de crise : le danger est subi, le risque est imputable à une décision. En France, Patrick Lagadec décrit dès 1981 une « civilisation du risque » née des grandes catastrophes technologiques, tandis que François Ewald analyse le passage d’une société de l’assurance, où le risque est calculable et mutualisé, à une société de la précaution, hantée par l’incertain.

Les dix tendances caractéristiques de la société du risque

1. Des risques fabriqués par la modernité elle-même

La première caractéristique de la société du risque est un renversement : le danger n’est plus une fatalité extérieure, c’est un sous-produit du progrès. Le nucléaire, la chimie de synthèse, les pesticides, les perturbateurs endocriniens, l’intelligence artificielle ou la finance algorithmique sont autant de réussites techniques qui portent en elles leur face sombre. Les PFAS, ces « polluants éternels » au cœur d’un scandale sanitaire mondial, sont l’héritage direct d’une innovation autrefois célébrée pour ses revêtements antiadhésifs.

Beck résume ce mouvement en une formule : la société du risque est une société qui devient un problème pour elle-même. Les institutions qui produisent la sécurité (laboratoires, agences, industries) sont aussi celles qui produisent les risques. Cette circularité est le cœur de la modernisation réflexive.

Ce que cela implique pour la communication de crise. Aucune organisation n’est innocente par nature : son risque est l’envers de sa promesse. Le laboratoire qui vend la santé porte le risque de l’effet secondaire, la plateforme qui promet la connexion celui de la fuite de données. La communication sur le risque, en amont, devient donc la première étape de toute stratégie de communication de crise. Une organisation qui n’a jamais expliqué ses risques en temps calme sera inaudible lorsqu’elle devra s’expliquer en temps de crise.

2. La mondialisation et la délocalisation des risques

Deuxième tendance : les risques ignorent les frontières. Le nuage de Tchernobyl a traversé l’Europe en quelques jours, et la communication officielle française de l’époque, perçue comme affirmant que le nuage s’était arrêté à la frontière, demeure le cas d’école du déni institutionnel. Depuis, la pandémie de Covid-19, la crise financière de 2008, la cyberattaque NotPetya de 2017 ou le dérèglement climatique ont confirmé la règle : dans la société du risque, le local devient mondial en quelques heures.

Beck décrit cette délocalisation selon trois dimensions. Spatiale : les risques traversent les États. Temporelle : leurs effets s’étalent sur des décennies (amiante, déchets radioactifs, substances persistantes). Sociale : la chaîne des causes est si enchevêtrée qu’il devient presque impossible d’attribuer la responsabilité à un acteur unique. Il y ajoute un « effet boomerang » : les risques finissent par revenir vers ceux qui les ont produits, y compris les plus puissants.

Ce que cela implique pour la communication de crise. Un incident sur un site industriel de province est commenté à Bruxelles, New York et Tokyo dans la journée. La cohérence des messages entre pays, langues et parties prenantes devient une exigence absolue : ce qui est dit à Rouen sera comparé à ce qui est dit à Rotterdam. Les dispositifs de crise doivent intégrer d’emblée la dimension internationale, la coordination avec des autorités multiples et une veille multilingue.

3. L’invisibilité des risques et la dépendance à l’expertise

Radiations, virus, perturbateurs endocriniens, microplastiques, CO2, biais algorithmiques : les grands risques contemporains échappent à nos sens. Ils n’existent socialement qu’à travers les instruments qui les mesurent, les experts qui les interprètent et les médias qui les relaient.

Beck en tire une conséquence majeure : les risques dépendent du savoir. Ils peuvent être amplifiés, minimisés, dramatisés ou occultés selon la manière dont ils sont définis. S’engage alors une bataille de la définition : qui a l’autorité de dire ce qui est dangereux, à partir de quel seuil, pour qui ? La science se retrouve dans une position inconfortable, à la fois source des risques et juge de leur gravité.

Ce que cela implique pour la communication de crise. La communication de crise devient une communication de la mesure et de l’interprétation. Publier des becquerels, des microgrammes par litre ou des listes de substances chimiques, comme après l’incendie de Lubrizol en 2019, ne suffit pas : sans traduction, sans comparaison, sans hiérarchisation, la donnée brute nourrit l’angoisse plus qu’elle ne l’apaise. Le communicant doit rendre l’invisible intelligible, s’appuyer sur des experts identifiés et admettre que la crédibilité du messager pèse davantage que l’exactitude du message.

4. Une démocratisation apparente du risque, aux inégalités tenaces

« La misère est hiérarchique, le smog est démocratique. » Cette formule de Beck résume la quatrième tendance : les nouveaux risques frappent, en principe, toutes les classes sociales. La pollution de l’air, un virus pandémique ou une canicule ne consultent pas les fiches de paie. Beck voit dans cette exposition partagée l’émergence d’une « communauté de la peur » appelée à remplacer la communauté d’intérêts de la société industrielle.

La réalité est plus nuancée. Les travaux sur la justice environnementale montrent que l’exposition reste socialement distribuée : ce sont les ménages les plus modestes qui habitent près des sites Seveso, dans les zones inondables ou le long des axes routiers, sans les moyens de déménager ou de s’assurer. La société du risque démocratise l’anxiété bien plus qu’elle ne démocratise la protection.

Ce que cela implique pour la communication de crise. Il faut parler à tous les publics, en sachant que les plus exposés sont souvent les moins écoutés. Une communication qui n’atteint que ceux qui peuvent agir (télétravailler, se confiner, acheter des filtres) et néglige les autres crée une double peine et un puissant sentiment d’injustice. Les riverains d’une usine ne pardonnent pas à une direction lointaine de leur faire découvrir le risque en même temps que le sinistre.

5. La crise de confiance envers les experts et les institutions

Cinquième tendance, la plus paradoxale : la société du risque dépend plus que jamais des experts, et pourtant elle leur fait de moins en moins confiance. Amiante, sang contaminé, vache folle, Mediator, Dieselgate : une succession de scandales a installé l’idée que l’expert peut se tromper, être en conflit d’intérêts ou mentir. En réponse, la contre-expertise s’est organisée, des laboratoires associatifs nés après Tchernobyl aux lanceurs d’alerte et aux sciences participatives.

Beck décrit ce phénomène comme la fin du monopole scientifique sur la vérité et l’émergence d’une « sous-politique » : les décisions qui engagent l’avenir collectif migrent hors des parlements, vers les entreprises, les laboratoires, les tribunaux et les ONG. La confiance devient la ressource rare de la société du risque : des années pour la construire, quelques heures pour la perdre.

Ce que cela implique pour la communication de crise. La communication rassurante (« tout est sous contrôle ») est aujourd’hui la voie la plus rapide vers la défiance. Il faut informer plutôt que rassurer : dire ce que l’on sait, ce que l’on ignore, et ce que l’on fait pour savoir. Reconnaître l’incertitude n’affaiblit pas la parole institutionnelle, elle la rend crédible. Publier ses données, déclarer ses liens d’intérêts et accepter la contre-expertise sont devenus des réflexes de base.

6. L’individualisation de la gestion du risque

La sixième tendance découle du second grand thème de l’œuvre de Beck : l’individualisation. Libéré des structures traditionnelles (classe, famille élargie, religion), l’individu contemporain doit construire lui-même sa biographie et gérer lui-même ses risques : santé, emploi, retraite, données personnelles, exposition environnementale. Manger équilibré, trier ses déchets, sécuriser ses mots de passe, choisir son assurance : la responsabilité est transférée à la personne alors que les causes des risques restent collectives.

Le citoyen devient aussi un consommateur-arbitre, qui sanctionne par ses achats, ses boycotts et ses avis en ligne les organisations qu’il juge défaillantes. Cette privatisation du risque s’accompagne d’une demande inédite : « Que dois-je faire, moi, maintenant ? »

Ce que cela implique pour la communication de crise. Les publics n’attendent pas seulement d’être informés, ils attendent des consignes actionnables : se confiner ou non, boire l’eau du robinet ou non, jeter le produit ou non. La communication de crise doit donc toujours comporter une dimension pratique. Elle doit en revanche éviter la culpabilisation (« vous auriez dû lire la notice ») : dans la société du risque, l’organisation qui délègue sa responsabilité à ses usagers est perçue comme fuyante.

7. Le principe de précaution et le fantasme du risque zéro

Septième tendance : le passage de la prévention à la précaution. La prévention concerne des risques connus et probabilisables ; la précaution s’applique à des risques incertains, plausibles mais non démontrés. Formalisé par la Déclaration de Rio en 1992, inscrit dans la loi Barnier de 1995 puis dans la Charte de l’environnement de 2005, le principe de précaution a valeur constitutionnelle en France. Il prolonge l’« heuristique de la peur » du philosophe Hans Jonas : face à l’irréversible, l’incertitude commande la prudence.

Dans sa lettre, le principe de précaution n’impose pas l’inaction ; il impose des mesures proportionnées et un effort de recherche. Dans l’opinion, il a pourtant muté en exigence de risque zéro : tout dommage devient un échec intolérable, toute exposition un scandale potentiel. Nous sommes passés, selon l’analyse d’Ewald, d’une société de l’assurance, qui accepte et mutualise le risque, à une société de la précaution, qui ne tolère plus l’accident.

Ce que cela implique pour la communication de crise. Le communicant doit expliquer, sans cynisme, que le risque zéro n’existe pas, tout en montrant que chaque risque résiduel est connu, surveillé et réduit. Le principe de précaution est à la fois un argument (« nous retirons le produit par précaution ») et un piège (« s’ils le retirent, c’est qu’il est dangereux »). La seule issue durable consiste à ouvrir, en temps calme, le débat sur le risque acceptable avec les parties prenantes, plutôt que de le subir en temps de crise.

8. La judiciarisation et la quête permanente de responsables

Huitième tendance : dans la société du risque, tout danger tend à devenir un risque au sens de Luhmann, c’est-à-dire l’effet d’une décision. Chaque catastrophe déclenche la même enquête : qui savait ? qui a décidé ? qui n’a pas agi ? La figure de la victime occupe le centre de la scène, et la reconnaissance du préjudice passe par le tribunal.

Le droit a suivi. La formule « responsable mais pas coupable », née de l’affaire du sang contaminé, a marqué les esprits ; la loi Fauchon de 2000 a redéfini la faute non intentionnelle ; l’action de groupe est entrée dans le droit français en 2014 ; la loi sur le devoir de vigilance de 2017 étend la responsabilité des grandes entreprises à toute leur chaîne de valeur. Le procès d’AZF a duré près de deux décennies. Beck avait nommé le nœud du problème « irresponsabilité organisée » : des systèmes complexes produisent des risques dont personne, individuellement, ne répond, ce qui alimente la colère du public.

Ce que cela implique pour la communication de crise. Stratégie de communication et stratégie juridique entrent souvent en collision : l’avocat conseille de ne rien reconnaître, le communicant recommande d’exprimer de l’empathie. Il faut apprendre à manifester compassion et engagement sans préjuger de la responsabilité juridique, en sachant que chaque communiqué et chaque prise de parole des premières heures pourra être versé au dossier des années plus tard. Documenter les décisions et leur chronologie est une tâche de communication autant que de conformité.

9. L’amplification sociale et médiatique du risque à l’ère numérique

Neuvième tendance : le risque n’est jamais perçu « tel quel », il est amplifié ou atténué par les canaux qui le transmettent. C’est la thèse du cadre d’amplification sociale du risque proposé en 1988 par Roger Kasperson, Paul Slovic et leurs collègues : un signal de risque traverse des « stations » (médias, institutions, réseaux interpersonnels) qui en modifient l’intensité et produisent des effets en cascade, jusqu’à la stigmatisation durable d’un produit, d’une marque ou d’un territoire.

Les réseaux sociaux ont démultiplié ce mécanisme. Chaque citoyen est désormais un capteur et un diffuseur : la fumée de Lubrizol et l’incendie de Notre-Dame ont d’abord été des vidéos de smartphone. Les algorithmes privilégient l’émotion, le temps de réaction se compte en minutes, et le vide informationnel est immédiatement comblé par les rumeurs. L’Organisation mondiale de la santé a donné un nom à ce phénomène en 2020 : l’infodémie. Les deepfakes ajoutent un doute sur l’authenticité même des preuves.

Ce que cela implique pour la communication de crise. La veille permanente n’est plus une option. Les principes de la communication de crise sanitaire résument l’exigence : être le premier, être exact, être crédible, exprimer de l’empathie, promouvoir l’action, montrer du respect. Occuper l’espace tôt, même pour dire que l’on ne sait pas encore, vaut mieux que le silence. Le prebunking, qui expose par avance les publics aux récits trompeurs pour les immuniser, et une présence établie sur les réseaux avant la crise sont devenus des investissements stratégiques.

10. L’anxiété collective et la primauté de la perception sur la statistique

Dixième tendance, qui synthétise toutes les autres : la société du risque est une société anxieuse. Objectivement, l’espérance de vie, la sécurité au travail et la sûreté des transports n’ont cessé de progresser ; subjectivement, le sentiment de vulnérabilité s’accroît. Paradoxe presque tocquevillien : plus une société est sûre, moins elle tolère le risque résiduel.

Les recherches de Paul Slovic sur la perception du risque en expliquent les ressorts. Nous redoutons avant tout les risques à fort potentiel catastrophique, involontaires et incontrôlables (facteur « effroi »), et les risques invisibles, nouveaux et à effets différés (facteur « inconnu »). Voilà pourquoi le nucléaire et le terrorisme effraient davantage que la voiture ou le tabac, statistiquement bien plus meurtriers. Mary Douglas ajoute une dimension culturelle : chaque société sélectionne les risques qu’elle choisit de craindre en fonction de ses valeurs. Zygmunt Bauman parle de « peur liquide » ; Jean-Pierre Dupuy plaide pour un « catastrophisme éclairé » qui prenne la menace au sérieux sans sombrer dans la sidération.

Ce que cela implique pour la communication de crise. Les faits ne suffisent pas. Répondre à une peur par une probabilité, c’est répondre à côté. Peter Sandman a proposé une formule devenue classique : le risque perçu est la somme du danger et de l’indignation (hazard + outrage). Le communicant doit donc traiter la perception comme un fait à part entière, reconnaître l’émotion avant d’apporter les données, et bannir toute posture qui signifierait « vous avez tort d’avoir peur ». L’empathie n’est pas une concession, c’est la condition de l’écoute.

Tableau récapitulatif : les dix tendances de la société du risque et leurs conséquences

Tendance Cadre de référence Conséquence clé pour la communication de crise
1. Risques fabriqués par la modernité Beck, Giddens Communiquer sur ses risques en amont, en temps calme
2. Mondialisation et délocalisation Beck (effet boomerang) Cohérence internationale et veille multilingue
3. Invisibilité et dépendance à l’expertise Beck Traduire la donnée, rendre l’invisible intelligible
4. Démocratisation inégale du risque Beck, justice environnementale Atteindre les publics les plus exposés et les moins écoutés
5. Crise de confiance envers les experts Beck (sous-politique) Informer plutôt que rassurer, accepter la contre-expertise
6. Individualisation de la gestion du risque Beck Donner des consignes actionnables sans culpabiliser
7. Principe de précaution et risque zéro Jonas, Ewald Débattre du risque acceptable avant la crise
8. Judiciarisation et quête de responsables Luhmann, Beck Exprimer l’empathie sans préjuger de la responsabilité
9. Amplification sociale et numérique Kasperson, Slovic Être premier, exact, crédible ; veille et prebunking
10. Anxiété et primauté de la perception Slovic, Douglas, Sandman Reconnaître l’émotion avant les faits

Communiquer dans la société du risque : cinq principes opérationnels

Ces dix tendances convergent vers une même conclusion : la communication de crise ne peut plus être improvisée dans l’urgence. Elle s’inscrit dans une culture du risque permanente, dont découlent cinq principes.

  1. Anticiper. Cartographier les risques, identifier les parties prenantes, préparer les scénarios et les messages de référence. On ne construit pas la confiance au milieu de l’incendie.
  2. Dire vite, dire vrai, dire ce que l’on ignore. Occuper l’espace dès les premières minutes, reconnaître l’incertitude, annoncer les prochaines mises à jour et tenir ce calendrier. Le silence est lu comme une dissimulation, l’assurance excessive comme un mensonge.
  3. Reconnaître l’émotion avant de convaincre. L’indignation, la peur et la colère sont des données de la crise, pas des obstacles à contourner. Une organisation qui commence par les chiffres parle dans le vide.
  4. S’appuyer sur des tiers crédibles. Experts indépendants, autorités sanitaires, associations, riverains : dans une société qui doute de la parole institutionnelle, la crédibilité se construit à plusieurs.
  5. Aligner la parole et les actes. Aucune communication ne répare ce que la gestion ne corrige pas. Ce n’est presque jamais l’événement qui détruit une réputation, c’est la manière dont l’organisation le gère et en rend compte.

Conclusion : de la société du risque à la société de la crise permanente

Quarante ans après la parution de l’ouvrage fondateur d’Ulrich Beck, la société du risque n’est plus un horizon théorique : c’est notre quotidien. Pandémies, dérèglement climatique, cyberattaques, tensions géopolitiques et bouleversements technologiques s’enchevêtrent dans ce qu’Edgar Morin appelait déjà une « polycrise ». Pour les organisations, la crise cesse d’être une parenthèse pour devenir un état de vigilance continu.

Beck lui-même refusait pourtant le fatalisme. La société du risque est aussi une société réflexive, capable de questionner ses choix, de débattre du risque acceptable et de réinventer ses institutions. Pour le professionnel de la communication de crise, ces dix tendances ne dessinent donc pas une menace mais une fiche de poste : rendre l’invisible intelligible, restaurer la confiance par la transparence, et transformer l’anxiété collective en capacité d’action. C’est à ce prix que la communication de crise cesse d’être une réparation d’image pour devenir un service rendu à la démocratie.

FAQ : société du risque et communication de crise

Qui a inventé le concept de société du risque ? Le sociologue allemand Ulrich Beck, dans Risikogesellschaft (1986), traduit en français sous le titre La société du risque en 2001. Anthony Giddens a développé une analyse convergente au Royaume-Uni.

Quelle est la différence entre risque et danger ? Selon Niklas Luhmann, le danger est subi de l’extérieur, alors que le risque est imputé à une décision. Dans la société du risque, presque tous les dangers deviennent des risques : il y a donc toujours un décideur à qui demander des comptes.

Pourquoi la société du risque concerne-t-elle la communication de crise ? Parce qu’elle explique les attentes des publics contemporains : transparence, reconnaissance de l’incertitude, désignation des responsables, consignes pratiques et prise en compte de l’émotion. Ignorer ces attentes conduit mécaniquement à l’échec de la communication.

Le risque zéro existe-t-il ? Non. Toute activité comporte un risque résiduel. L’enjeu est de définir collectivement, en amont et avec les parties prenantes, ce qu’est un risque acceptable, puis de le surveiller et de le communiquer avec honnêteté.

Quels exemples illustrent la société du risque aujourd’hui ? Les polluants éternels (PFAS), les pandémies, les cyberattaques mondiales, le déploiement de l’intelligence artificielle, le dérèglement climatique ou les accidents industriels comme Lubrizol : tous combinent des risques fabriqués, invisibles, mondialisés et contestés.