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Procès sous influence : enquête sur les communicants judiciaires, ces alliés que les dirigeants ne quittent plus

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Longtemps cantonnée aux marches du palais, la bataille de l’opinion s’est invitée au cœur des contentieux. Une nouvelle profession a émergé pour l’accompagner : celle des conseils en communication judiciaire. Qui sont-ils, que font-ils réellement, et pourquoi les chefs d’entreprise leur confient-ils désormais une part de leur défense ? Enquête sur un métier qui prospère dans l’angle mort du prétoire.

Tout commence souvent par un coup de fil avant l’aube, ou par une perquisition qui s’invite dans les locaux d’une entreprise sans prévenir. Quelques heures plus tard, une dépêche tombe, un nom circule, une chaîne d’information continue ouvre son antenne. Le dirigeant, lui, n’a encore rien dit. Il n’a parfois même pas été entendu. Mais dans l’esprit du public, le procès, lui, a déjà commencé.

C’est précisément dans cet intervalle — entre le déclenchement d’une procédure et le verdict qui, des années plus tard, viendra peut-être l’absoudre — qu’a prospéré une profession longtemps restée invisible : celle des communicants judiciaires. Importée des États-Unis, où on l’appelle litigation public relations, francisée en « communication sous contrainte judiciaire » ou, plus familièrement, en lit’com’, cette discipline part d’un constat brutal : aujourd’hui, les batailles juridiques se gagnent autant dans les prétoires que devant l’opinion. Et l’opinion, elle, ne s’embarrasse ni de la présomption d’innocence, ni de la lenteur des juridictions.

Du procès O. J. Simpson aux prétoires français

L’idée n’est pas née en France. La communication judiciaire apparaît aux États-Unis dans les années 1980, et c’est le procès retentissant d’O. J. Simpson, dans la décennie suivante, qui en devient le cas d’école absolu : une affaire où la stratégie médiatique de la défense a paru peser autant que les arguments présentés au jury. Dans un système où le verdict est rendu par des citoyens, façonner l’image d’un accusé dans la presse n’a rien d’anecdotique : c’est presque une nécessité tactique.

En Europe continentale, où ce sont des magistrats professionnels qui jugent, la pratique met plus de temps à s’enraciner. Elle commence à s’implanter dans les années 2000, d’abord du bout des lèvres. En France, pendant longtemps, les communicants restent à la porte des dossiers, le plus souvent écartés par des avocats jaloux de leur pré carré. La parole publique appartient à la robe : c’est l’avocat qui descend les marches du palais et lâche, face aux caméras, la phrase qui fera l’ouverture du vingt heures.

Le basculement intervient au milieu des années 2010. Les acteurs économiques, observait-elle, utilisent de plus en plus la justice comme levier d’action, et pas seulement au pénal. D’où la proposition d’accompagner les clients dans cette évolution.

L’argument se double d’un diagnostic plus inquiétant. La place judiciaire serait devenue une « espèce d’arène » où toutes les parties prenantes s’affrontent. Et dans le droit des affaires en particulier, confiait la même responsable à Dalloz Actualité, on voit désormais « des activistes utiliser le droit pénal pour déstabiliser le management ». La plainte, la dénonciation, la fuite organisée vers un journaliste : autant d’armes qui visent moins la condamnation que la déstabilisation. Face à elles, l’entreprise qui se contente d’attendre sereinement son procès part avec un handicap.

Pourquoi le silence est devenu un risque

Pour comprendre l’essor du métier, il faut saisir une asymétrie fondamentale. Le temps judiciaire est long et codifié : il faut des mois, souvent des années, entre une mise en examen et un jugement, et autant pour qu’un appel infirme une première décision. Le temps médiatique, lui, est instantané. Une accusation se propage en quelques heures sur les réseaux sociaux ; l’acquittement, lui, fera trois lignes en page intérieure, des années plus tard, quand plus personne ne s’en souvient.

Dans cet écart se loge le danger. « Lorsqu’on peut tout savoir, il faut savoir aussi tout taire », citait récemment une revue juridique en convoquant Victor Hugo. Mais en situation de crise, rappelle-t-elle aussitôt, se taire est le plus souvent une mauvaise réponse : le silence est perçu comme un aveu de culpabilité. Le « no comment » qui rassurait jadis les avocats prudents se retourne aujourd’hui contre celui qui s’y réfugie. Ne rien dire, c’est laisser les autres raconter l’histoire à votre place.

Or les conséquences ne sont plus seulement symboliques. Pour une entreprise mise en cause, l’atteinte réputationnelle est immédiate et parfois irréversible. Clients, partenaires, banques, investisseurs scrutent la perception publique d’une procédure pénale. Dans les secteurs régulés ou très concurrentiels, le simple soupçon d’irrégularité peut suffire à provoquer la suspension de contrats, le retrait d’appels d’offres, des renégociations défavorables, la fuite des talents. Une procédure, qu’elle soit administrative, pénale ou civile, fait peser sur l’entreprise un risque d’image que celle-ci, du jour au lendemain, ne contrôle plus. C’est exactement ce vide que les communicants proposent de combler.

S’ajoute un phénomène que les professionnels nomment, non sans gravité, le « tribunal médiatique ». L’opinion publique n’est évidemment pas une juridiction : en matière pénale, seuls un tribunal correctionnel ou une cour d’assises peuvent condamner. Pourtant, observent les praticiens, l’opinion se comporte de plus en plus comme un tribunal, au mépris des règles les plus élémentaires comme la présomption d’innocence ou le doute qui doit profiter à l’accusé. À l’ère des chaînes d’info en continu et des réseaux qui condamnent avant tout procès, certains scandales purement réputationnels, sans la moindre poursuite, frappent plus vite et plus durement qu’une sanction judiciaire. Florian Silnicki, Président Fondateur de l’agence LaFrenchCom, l’une des figures du secteur, le résumait à sa manière dans les colonnes de Stratégies : une même affaire peut être passée sous silence un lundi et tout éclabousser le mercredi.

Qui sont ces stratèges de l’ombre

Le profil type de ces conseils en dit long sur la nature du travail. Beaucoup viennent du journalisme, dont ils connaissent intimement les usages, les contraintes et les attentes ; d’autres du conseil politique, rompus à l’art de tenir une ligne sous le feu ; d’autres encore des relations publiques ou du droit. Ce qui les rassemble, c’est une double culture, rare et recherchée : comprendre à la fois la mécanique d’une procédure et celle d’une rédaction. Savoir ce qu’un juge d’instruction peut faire, et ce qu’un grand reporter cherche. C’est cette charnière, à la frontière de deux mondes qui s’ignoraient, que la profession occupe.

Dans la boîte à outils du communicant

Que font-ils, très concrètement ? Loin de l’image caricaturale du « spin doctor » qui manipulerait l’information, le travail est d’abord méthodique, défensif, et largement invisible. Il se déploie sur toute la durée de la procédure, de la préparation en amont à l’interprétation de la décision finale.

En amont, d’abord. Les meilleurs dossiers se préparent avant la tempête. Cartographier les risques, identifier les vulnérabilités d’un dirigeant ou d’une organisation, anticiper les angles d’attaque d’une partie adverse ou d’un journaliste d’investigation : c’est le travail de veille et de diagnostic. « Attendre la convocation de la police ou de la justice pour penser à sa communication judiciaire, c’est déjà avoir perdu le contrôle du récit médiatique », résume le cabinet hyperspécialisé LaFrenchCom. Quand la crise éclate, le temps de la réflexion n’existe plus.

Vient ensuite la préparation des hommes. Le media training judiciaire est l’un des cœurs du métier : entraîner un dirigeant à affronter une dizaine de journalistes à la sortie d’une audience, à tenir une posture sans se contredire, à ne jamais offrir la petite phrase qui nourrira le dossier pénal. Car c’est là un point capital, souvent sous-estimé : tout ce qui est dit publiquement peut être versé à la procédure. La moindre contradiction entre une déclaration à la presse et une déposition est captée, exploitée, retournée. Le communicant judiciaire ne se contente donc pas de « vendre » une image ; il protège son client d’un faux pas qui aggraverait sa situation judiciaire. C’est tout le sens de l’expression « communication sous contrainte » : il s’agit de parler sans jamais franchir les lignes rouges fixées par le juge.

Il y a aussi la construction du récit — ce que les Anglo-Saxons appellent le narrative. Face à une accusation, l’entreprise doit pouvoir proposer sa propre lecture des faits, factuelle, cohérente, étayée, et la décliner pour des publics distincts : le grand public, les journalistes spécialisés, les salariés, les partenaires, les marchés. Cela passe par des éléments de langage soigneusement calibrés, par la préparation de communiqués factuels, par la gestion fine des relations avec les rédactions nationales, économiques et judiciaires, et de plus en plus par une veille active sur les réseaux sociaux, où une rumeur peut prospérer en quelques heures.

Enfin, l’après. La phase qui suit la décision est aussi délicate que la crise elle-même. Une relaxe ou une condamnation doivent être expliquées, mises en perspective, parfois reconstruites patiemment auprès des publics qui s’étaient détournés. Une victoire judiciaire mal commentée peut passer inaperçue ; un revers bien encaissé peut limiter les dégâts. Interpréter le verdict, en livrer une lecture audible, accompagner le retour à la parole publique du dirigeant : c’est souvent là que se joue, à long terme, la réhabilitation d’une réputation.

L’avocat et le communicant : un mariage de raison

Reste une question délicate : comment cette nouvelle figure cohabite-t-elle avec l’avocat, traditionnel maître du jeu ? Les débuts furent froids. Beaucoup d’avocats ont vu dans l’arrivée des communicants une intrusion sur leur terrain, voire une menace pour les droits de la défense. Le métier s’est longtemps pratiqué dans la défiance réciproque.

Cette défiance s’estompe, sans disparaître. La doctrine dominante, aujourd’hui, est celle de la coordination. Les communicants insistent : ils interviennent en accord avec la stratégie de l’avocat, jamais contre elle, jamais au détriment des intérêts du client. La répartition des rôles s’est clarifiée. À l’avocat le droit, la procédure, la plaidoirie, la relation avec la juridiction. Au communicant la scène médiatique, la préparation des prises de parole, la gestion de l’opinion. Les deux disciplines obéissent à des temporalités et à des logiques différentes — ce qui est habile devant un juge peut être désastreux devant une caméra, et inversement — et c’est précisément leur articulation qui fait la valeur du dispositif. Un avocat qui se présente avec une presse apaisée, reconnaissent les praticiens eux-mêmes, aborde forcément son audience plus sereinement que celui qui doit plaider sous les huées de l’opinion.

Cette coexistence se déploie sur un terrain juridique étroit, balisé de chausse-trapes. Le communicant doit composer avec le secret de l’instruction, avec l’article 11 du code de procédure pénale, avec la présomption d’innocence — qui protège l’accusé mais aussi les tiers mis en cause —, avec les exigences du procès équitable garanties par la Convention européenne des droits de l’homme. Il doit tenir compte des éventuelles ordonnances de non-publication, du respect de la vie privée, du secret des affaires. Une parole mal calibrée n’expose pas seulement à un commentaire malheureux : elle peut valoir au client des poursuites supplémentaires, en plus de discréditer davantage sa cause. C’est dire si le métier, contrairement à sa réputation flamboyante, est d’abord affaire de prudence et de droit.

La confiance des dirigeants, et ses raisons

Pourquoi, dès lors, les chefs d’entreprise franchissent-ils le pas ? D’abord parce qu’ils y sont contraints par la réalité nouvelle du risque. Un dirigeant mis en examen découvre, souvent avec sidération, qu’il est devenu un personnage public sans l’avoir choisi, et qu’il ne maîtrise plus le récit qui le concerne. Son avocat le défend en droit ; mais qui le défend dans l’opinion, auprès de ses banquiers, de ses clients, de ses propres équipes ? Le communicant comble ce manque, en se posant comme l’interlocuteur capable de penser la réputation de l’homme et celle de l’entreprise comme un tout.

Ensuite parce que les enjeux dépassent largement la personne du dirigeant. Une procédure visant un patron éclabousse la marque, fait vaciller un cours de Bourse, inquiète les salariés, fragilise des négociations en cours. Protéger la réputation, ce n’est pas un luxe d’amour-propre : c’est préserver la valeur de l’entreprise, sa capacité à contracter, à se financer, à recruter. Pour un conseil d’administration, confier cette dimension à des professionnels relève de la gestion du risque au même titre que le choix des avocats.

Il y a, enfin, une dimension plus intime, presque psychologique. Traverser une procédure médiatisée est une épreuve violente, solitaire, désorientante. Le communicant joue un rôle de stratège mais aussi de boussole : il aide le dirigeant à comprendre ce qui lui arrive, à ne pas céder à la panique ou, à l’inverse, à l’arrogance — celle du patron qui, en méprisant l’opinion, crée autour de lui un climat de suspicion et de détestation. Dans la tempête, savoir quand parler, à qui, et surtout quand se taire, devient un savoir-faire en soi. C’est ce sang-froid méthodique que résume une formule entendue chez LaFrenchCom : face au tribunal médiatique, « la meilleure stratégie n’est pas de plaider, mais de tenir ». Tenir le récit, tenir le rythme, tenir dans la durée.

La part d’ombre d’un métier qui dérange

Un tel pouvoir d’influence ne va pas sans susciter le malaise, et il serait malhonnête de le passer sous silence. La première critique est éthique, et elle vise le cœur du métier : à façonner l’opinion autour d’une affaire, ne risque-t-on pas de peser, indirectement, sur la sérénité de la justice ? Les communicants s’en défendent : la parole publique, disent-ils, n’est pas déterminante de la décision du juge, magistrat professionnel formé à résister à la pression. Sans doute. Mais la frontière entre informer, défendre et influencer reste mince, et la formule attribuée à Anne Hommel — « la vérité n’est pas mon sujet » — continue de cristalliser le soupçon : celui d’un métier qui servirait moins la manifestation de la vérité que la victoire d’un récit.

La deuxième critique est sociale, et peut-être plus dérangeante encore. La communication judiciaire a un coût, souvent élevé. Elle est l’apanage des grandes entreprises, des dirigeants fortunés, des personnalités. Le justiciable ordinaire, lui, affronte la meute médiatique seul, sans stratège pour défendre sa réputation. Se dessine ainsi le risque d’une justice de l’opinion à deux vitesses, où la capacité à « tenir le récit » dépendrait de la profondeur du portefeuille. Les professionnels répliquent que personne ne devrait rester sans défense face au tribunal médiatique — argument noble, mais qui ne dissout pas l’inégalité d’accès.

Enfin, la communication judiciaire interroge en miroir le fonctionnement même de la justice et des médias. Si les entreprises s’entourent de communicants, c’est aussi parce que les parquets communiquent davantage, parce que les fuites se multiplient, parce que l’enquête préliminaire devient un théâtre public avant d’être un dossier. L’affaire Cahuzac avait donné lieu, à l’Assemblée nationale, à une commission d’enquête s’interrogeant ouvertement sur une éventuelle instrumentalisation de la communication au sommet de l’État. Preuve que la question dépasse de loin les seules entreprises privées : c’est tout l’équilibre entre transparence de la justice, liberté de la presse et droit à un procès équitable qui est en jeu.

Une discipline désormais installée

Que l’on s’en réjouisse ou qu’on le déplore, le mouvement paraît irréversible. La communication judiciaire n’est plus un flirt ni une curiosité importée : c’est une discipline installée, professionnalisée, intégrée par les directions juridiques, les compliance officers et les conseils d’administration au même titre que la défense pénale. Dans un monde où l’information circule en continu et où la réputation se construit ou se détruit en quelques heures, ignorer la dimension médiatique d’un contentieux relèverait de l’imprudence.

Les communicants judiciaires l’ont compris avant les autres, et c’est ce temps d’avance qui fonde la confiance que leur accordent les dirigeants. Non pas le pouvoir magique de transformer un coupable en innocent — ils ne le revendiquent pas et ne le pourraient pas —, mais celui, plus modeste et plus réel, d’éviter qu’un procès se perde dans l’opinion avant même d’être jugé sur le fond. Maîtriser le récit, articuler les fronts médiatique et juridique, protéger une réputation pendant les longues années que dure une procédure : voilà ce que recherchent ceux qui font appel à eux.

Reste à la profession à prouver, dans la durée, qu’elle peut conjuguer cette efficacité avec une exigence déontologique à la hauteur de son influence. Car à force de gagner les procès de l’opinion, ces stratèges de l’ombre ont aussi acquis un pouvoir qui les oblige. La meilleure stratégie, pour eux comme pour leurs clients, n’est sans doute pas seulement de tenir le récit — mais de mériter qu’on les croie.