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Gérer une crise, c’est piloter un avion dans la tempête avec les passagers qui regardent par le hublot

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Un ancien commandant de bord d’Air France me confiait récemment, au détour d’un dîner, une phrase qui m’a marqué : « Vous savez, ce qui a changé dans mon métier ces vingt dernières années, ce n’est pas la technologie des avions. Ce sont les passagers. Avant, ils attendaient qu’on les rassure. Aujourd’hui, ils filment, ils tweetent, ils commentent en temps réel. Quand il y a des turbulences, ma voix dans les haut-parleurs n’est plus la seule source d’information. Et souvent, elle n’est même plus la plus crédible. »

Cette remarque, faite par un homme qui a passé sa vie dans les cockpits, résume à elle seule la mutation de la communication de crise contemporaine. Diriger une organisation en crise, aujourd’hui, c’est exactement cela : piloter un avion dans la tempête avec les passagers qui regardent par le hublot. Et qui, surtout, partagent en direct ce qu’ils voient avec le monde entier.

Le cockpit n’est plus une bulle étanche

Pendant des décennies, la communication de crise a été pensée sur le modèle du cockpit fermé. Le dirigeant, entouré de ses conseillers, analysait la situation à l’abri des regards. Il préparait ses annonces, calibrait ses éléments de langage, choisissait ses moments. Les passagers – c’est-à-dire les salariés, les clients, les citoyens – recevaient l’information qu’on voulait bien leur donner, quand on voulait bien la leur donner. Ils n’avaient pas les instruments pour vérifier. Ils faisaient confiance ou se méfiaient, mais dans les deux cas, ils dépendaient du pilote.

Cette époque est révolue. Le passager du vol 2026 n’est plus le voyageur passif des années 1990. Il dispose, sur son smartphone, d’une puissance d’information et de diffusion qui était, il y a vingt ans, l’apanage des grandes rédactions. Il photographie une aile qui vibre. Il interroge en temps réel un ingénieur aéronautique qu’il ne connaît pas mais qui répond sur les réseaux sociaux. Il partage ses angoisses avec trois cents personnes avant même que l’avion ait atterri. Et lorsque le commandant de bord prend enfin la parole, il ne parle plus à un auditoire captif : il parle à des citoyens qui ont déjà construit, pendant qu’il réfléchissait, leur propre récit de la situation.

C’est exactement ce qui se passe dans toutes les crises d’organisation contemporaines. Le PDG qui convoque une conférence de presse trois heures après l’événement découvre que le récit lui a échappé dès la première heure. Les salariés ont parlé à leurs proches, leurs proches ont posté sur les réseaux, les journalistes ont récupéré les témoignages, les experts autoproclamés ont donné leur version, les victimes présumées ont été interviewées en direct. Quand la voix officielle arrive enfin, elle n’arrive pas dans un silence qu’elle remplirait : elle arrive dans un brouhaha qu’elle doit percer. Et cela change absolument tout analyse l’expert en communication de crise Florian Silnicki, Président Fondateur de LaFrenchCom.

Les instruments de bord ne suffisent plus

Le pilote professionnel apprend à faire confiance à ses instruments, parfois davantage qu’à ses sensations. En plein brouillard, lorsque le cerveau lui dit que l’avion monte alors que l’altimètre indique qu’il descend, il doit croire l’altimètre. Cette discipline, cette primauté de la donnée objective sur l’intuition, est une des grandes forces du métier de pilote. Elle a sauvé des milliers de vies.

Mais dans la communication de crise, cette discipline se révèle insuffisante, et parfois piégeuse. Car les « instruments de bord » dont dispose le dirigeant – les tableaux de bord financiers, les études de réputation, les rapports juridiques, les sondages d’opinion – mesurent la réalité d’hier, pas celle de maintenant. Et surtout, ils ne mesurent pas ce que ressentent les passagers. Ils mesurent les faits, pas les récits. Or, dans la tempête médiatique, ce sont les récits qui déterminent la perception du vol, pas les faits bruts.

Combien de dirigeants ai-je vus, dans ma carrière de formateur, s’accrocher à leurs chiffres avec la ferveur d’un pilote accroché à son altimètre, tandis que l’avion plongeait dans la conscience collective ? « Mais enfin, nos statistiques d’accidents sont meilleures que celles de nos concurrents. » « Mais enfin, notre produit est parfaitement conforme aux normes. » « Mais enfin, nous respectons la loi. » Tous ces « mais enfin » sont des instruments de bord justes, précis, calibrés. Et complètement impuissants face à un passager qui, à travers le hublot, voit une aile trembler et poste la vidéo sur TikTok.

Le dirigeant de crise doit donc apprendre à lire deux tableaux de bord simultanément. Celui de la réalité objective, qui lui donne les faits, les responsabilités juridiques, les enjeux financiers. Et celui de la réalité perçue, qui lui donne la température émotionnelle, les récits dominants, les lignes de fracture narratives. Négliger le premier, c’est commettre des fautes professionnelles. Négliger le second, c’est perdre la confiance des passagers alors même qu’on pilote correctement.

La voix du commandant de bord

Tous ceux qui ont pris l’avion connaissent cette expérience. Quelque chose ne va pas. L’appareil tremble plus que d’habitude. Les hôtesses semblent tendues. Un silence inhabituel s’installe dans la cabine. Chaque passager, à ce moment précis, attend la même chose : la voix du commandant de bord.

Et cette voix, quand elle arrive, produit un effet qui dépasse largement le contenu de ses mots. Si elle est calme, posée, précise, elle rassure avant même qu’on ait compris ce qu’elle dit. Si elle est hésitante, précipitée, évasive, elle inquiète davantage que le silence qui la précédait. Le contenu informationnel compte, bien sûr. Mais le paralangage – le ton, le rythme, le choix des mots, la respiration – compte plus encore. Car le passager cherche moins une information qu’une preuve : la preuve que quelqu’un, dans le cockpit, maîtrise la situation.

C’est exactement ce que les passagers d’une organisation en crise attendent de leurs dirigeants. Pas nécessairement des réponses exhaustives. Pas forcément des explications techniques. Mais la conviction, transmise par la posture autant que par les mots, que le cockpit est tenu. Que quelqu’un pilote. Que le vol n’est pas livré au hasard.

Et c’est ici que beaucoup de dirigeants échouent. Soit ils restent silencieux, pensant qu’il vaut mieux parler quand on aura toutes les informations – et pendant ce temps, l’angoisse des passagers se nourrit du silence. Soit ils parlent trop, trop vite, avec une abondance de détails techniques qui révèlent leur propre nervosité. Soit, pire, ils adoptent un ton de déni – « tout va bien, ce ne sont que de petites turbulences » – alors que les passagers voient, par le hublot, que la réalité est autre. Dans les trois cas, la voix ne produit pas l’effet attendu. Elle ne rassure pas ; elle alarme davantage.

Le commandant de bord expérimenté sait qu’il y a un art de la prise de parole en situation critique. Cet art consiste à dire quelque chose de vrai, d’adapté au niveau d’information des passagers, et surtout de dit avec la voix d’un homme qui sait où il va. « Mesdames et messieurs, nous traversons actuellement une zone de turbulences plus marquée que prévu. Je viens de modifier notre altitude de vol pour rejoindre une zone plus calme. Nous devrions retrouver un vol stable dans une dizaine de minutes. » Rien de spectaculaire. Mais tout y est : la reconnaissance de la réalité, l’action entreprise, l’horizon temporel, la compétence supposée. Les dirigeants de crise gagneraient à méditer ce modèle.

Les passagers ne sont plus seulement des passagers

Voici peut-être le changement le plus profond de la communication de crise contemporaine. Autrefois, les passagers d’un avion formaient un public homogène, captif, passif. Ils subissaient le vol ensemble, partageaient la même condition, recevaient la même information. Aujourd’hui, chaque passager est aussi un émetteur, un commentateur, parfois un contradicteur.

Cette révolution a des conséquences majeures pour le pilote. D’abord, il ne peut plus compter sur le monopole de l’information. Avant même qu’il ait pris la parole, un passager du rang 12 a peut-être déjà diffusé une vidéo du moteur. Un autre a partagé une hypothèse alarmiste. Un troisième a contacté un journaliste aéronautique qui livre son analyse en direct. La parole officielle du commandant de bord n’arrive donc jamais dans un vide ; elle arrive dans un espace déjà saturé de récits concurrents.

Ensuite, le pilote doit accepter que certains passagers sont plus écoutés que lui. L’influenceur aéronautique suivi par cinq cent mille personnes, le proche d’un passager qui relaie en direct, l’ancien pilote à la retraite qui commente depuis son salon – toutes ces voix ont acquis une légitimité qui concurrence celle du commandant de bord officiel. Et il est vain de le déplorer. Cette démocratisation de la parole est un fait de civilisation, pas une anomalie passagère. Les dirigeants qui continuent de la combattre perdent leur énergie et leur crédibilité dans une bataille déjà perdue.

Enfin, le pilote doit apprendre à dialoguer avec les passagers, et non plus seulement à leur parler. Le monologue descendant – du cockpit vers la cabine – a vécu. Ce qui fonctionne désormais, c’est une communication qui écoute autant qu’elle parle, qui reconnaît les inquiétudes exprimées par les passagers, qui répond aux questions au lieu d’ânonner des éléments de langage. Cela suppose, pour beaucoup de dirigeants formés à l’ancienne école, une révolution culturelle profonde. Il ne s’agit plus d’imposer un récit ; il s’agit de co-construire un récit acceptable avec des parties prenantes qui ne laisseront plus jamais imposer quoi que ce soit sans le discuter.

Le co-pilote, l’équipage, la tour de contrôle

Aucun pilote ne traverse seul une tempête. Il a un co-pilote, un équipage de cabine, une tour de contrôle qui le guide depuis le sol, d’autres avions dans le ciel dont il coordonne les trajectoires. L’image du commandant de bord solitaire est un mythe hollywoodien. La réalité de l’aviation moderne, c’est un travail d’équipe extraordinairement discipliné, codifié, entraîné.

Il devrait en aller de même dans la communication de crise. Or, beaucoup d’organisations fonctionnent encore sur le fantasme du dirigeant héroïque qui, par sa seule force de caractère et son charisme médiatique, sauverait le vol. Ce fantasme est dangereux. D’abord parce qu’il fait peser sur une seule personne une pression que peu peuvent soutenir. Ensuite parce qu’il néglige la contribution décisive des autres acteurs : les porte-parole secondaires, les experts métier, les équipes terrain, les managers intermédiaires. Enfin parce qu’il entretient l’illusion que la crise se gère à la voix, alors qu’elle se gère d’abord par l’action coordonnée.

Les crises les mieux traversées que j’ai observées dans ma carrière sont celles où le « cockpit » était habité par une équipe soudée, où chaque membre connaissait son rôle, où la parole publique n’était qu’un des leviers parmi d’autres. Le PDG prenait la parole aux moments clés, mais d’autres voix – un directeur technique, une responsable de la qualité, un expert indépendant – apportaient leur contribution spécifique. Le dispositif gagnait en crédibilité précisément parce qu’il n’était pas réduit à une seule voix.

Cette collégialité suppose une tour de contrôle, c’est-à-dire une cellule de crise qui coordonne l’ensemble en temps réel. Elle suppose aussi des procédures pré-établies, des exercices répétés, une culture de la discipline communicationnelle. Les compagnies aériennes consacrent des moyens considérables à l’entraînement de leurs équipages à la gestion des situations anormales. Combien d’entreprises, combien d’administrations, combien de collectivités en font autant pour leurs dirigeants et leurs porte-parole ? Trop peu, très honnêtement.

Atterrir sans perdre la confiance des passagers

Un vol en tempête ne se juge pas seulement à son atterrissage. Il se juge à l’expérience globale des passagers. Un pilote peut techniquement réussir son atterrissage tout en ayant perdu, en route, la confiance de ceux qui étaient à bord. Et cette confiance perdue pèsera sur leurs futurs choix de compagnie, sur leurs recommandations à leurs proches, sur leur disposition à reprendre l’avion.

Il en va exactement de même dans la communication de crise. Une organisation peut techniquement « s’en sortir » – éviter la sanction judiciaire, préserver son chiffre d’affaires, maintenir ses équipes – tout en ayant abîmé durablement sa relation avec ses parties prenantes. Les salariés qui ont vu leur dirigeant paniquer se souviendront. Les clients qui se sont sentis méprisés ne reviendront pas. Les journalistes qui ont été traités avec mépris écriront différemment lors de la prochaine occasion. La tempête est passée, mais l’avion a perdu quelque chose en route.

C’est pourquoi la véritable question, en communication de crise, n’est jamais seulement « comment sortir de cette situation ? » mais toujours « comment en sortir sans détruire ce qui fait la valeur de l’organisation sur le long terme ? ». Et cette valeur n’est pas dans les bilans comptables ; elle est dans la confiance accumulée, passager par passager, vol après vol, année après année.

Le dirigeant qui comprend cela pilote autrement. Il sait que chaque mot prononcé pendant la tempête sera retenu longtemps après qu’elle sera oubliée. Il sait que le regard par le hublot des passagers n’est pas un détail technique mais une donnée stratégique centrale. Il sait que la tour de contrôle, l’équipage, les autres avions dans le ciel constituent autant de ressources à mobiliser. Il sait enfin, et peut-être surtout, que sa voix dans les haut-parleurs n’est pas le tout de la communication : elle n’en est qu’un instrument parmi d’autres, et pas toujours le plus écouté.

Une humilité nouvelle pour les dirigeants

Je termine souvent mes interventions en formation professionnelle par cette phrase, qui a le don d’agacer certains dirigeants : « Vous n’êtes plus le seul commandant de bord de votre organisation. Vous êtes le plus visible, le plus officiel, le plus responsable juridiquement. Mais vous n’êtes plus le seul. Acceptez-le, et vous gagnerez en efficacité. Refusez-le, et vous passerez votre carrière à combattre une réalité que vous ne pouvez pas changer. »

Cette humilité nouvelle n’est pas une faiblesse. C’est, au contraire, une condition de la puissance contemporaine. Les dirigeants qui s’accrochent au modèle du cockpit fermé, du monopole de la parole, de l’autorité unilatérale sont ceux qui échouent le plus spectaculairement dans les crises actuelles. Ceux qui réussissent sont ceux qui ont compris que leur rôle a changé : ils ne sont plus les seuls à piloter, mais ils restent ceux qui portent la responsabilité finale du vol. Cette tension entre responsabilité maintenue et monopole perdu définit, à mes yeux, la condition même du dirigeant contemporain.

Alors la prochaine fois que vous prendrez l’avion, observez le commandant de bord. Observez comment il se présente à l’embarquement. Écoutez comment il parle dans les haut-parleurs avant le décollage. Notez sa voix, son rythme, sa façon de reconnaître ou non les inquiétudes légitimes. Et demandez-vous, en regardant par le hublot, si votre propre organisation saurait traverser une tempête avec la même combinaison de compétence technique, de sang-froid communicationnel et de respect du passager.

Car nous vivons désormais tous, dirigeants comme citoyens, dans un monde où chaque vol se fait sous le regard de tous. Et où le pilotage ne peut plus être l’affaire d’un seul, même très brillant, commandant de bord.