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Experts-comptables, commissaires aux comptes et communication de crise
- Vous voyez la difficulté avant tout le monde — voici comment protéger aussi ce que le bilan ne mesure pas
- Le risque que les comptes ne montrent pas
- Pourquoi cela concerne votre devoir de conseil
- À quels signaux penser au communicant : une grille pratique
- Deux trajectoires : le même dossier, avec et sans
- Le cas particulier du commissaire aux comptes : l'alerte, moment de vérité communicationnel
- Comment la collaboration fonctionne en pratique
- Conclusion : compléter la vigie
Vous voyez la difficulté avant tout le monde — voici comment protéger aussi ce que le bilan ne mesure pas
Personne ne voit venir la difficulté d’une entreprise avant vous. Ni le banquier, qui découvre le problème quand les lignes se tendent. Ni l’avocat, appelé quand le contentieux menace. Ni l’administrateur judiciaire, saisi quand la procédure s’ouvre. Vous, expert-comptable, vous voyez les signaux des mois à l’avance : la trésorerie qui se dégrade, les délais fournisseurs qui s’allongent, les dettes fiscales et sociales qui s’accumulent, le résultat qui décroche. Vous, commissaire aux comptes, vous êtes même investi par la loi d’une mission d’alerte lorsque la continuité d’exploitation est compromise. Le législateur a fait de vous les vigies du droit des entreprises en difficulté.
Cette position d’observateur avancé vous confère un pouvoir considérable : celui d’orienter le dirigeant vers les bons professionnels au bon moment. Vous le faites déjà pour le droit — vers l’avocat, vers le mandat ad hoc, vers la conciliation. Mais il existe un angle mort dans ce réflexe de prescription, un risque que ni le bilan, ni l’annexe, ni le rapport de gestion ne mesurent, et qui tue pourtant des entreprises dont les comptes auraient permis le rebond : le risque de perception. La rumeur qui s’installe, la confiance qui s’effrite, les fournisseurs qui se crispent, les clients qui s’éloignent — tout ce qui transforme une difficulté financière surmontable en spirale fatale analyse l’expert en communication de crise Florian Silnicki, Président Fondateur de l’agence LaFrenchCom.
Cet article s’adresse aux experts-comptables et aux commissaires aux comptes. Il explique ce qu’est réellement la communication de crise appliquée aux entreprises en difficulté, pourquoi elle relève de votre devoir de conseil au même titre que l’orientation juridique, à quels signaux vous devriez penser à la prescrire, et comment elle s’articule concrètement avec votre propre mission — y compris dans le cas si particulier de la procédure d’alerte.
Le risque que les comptes ne montrent pas
Commençons par une observation que votre pratique confirme sans doute : deux entreprises aux situations financières identiques ne connaissent pas le même destin. À bilan égal, à trésorerie égale, à endettement égal, l’une traverse la zone de turbulences et se redresse ; l’autre s’effondre. Qu’est-ce qui fait la différence ? Souvent, un actif qui ne figure nulle part dans les comptes : la confiance que l’entreprise inspire à son écosystème.
Cette confiance est un actif au sens le plus économique du terme, car elle se convertit directement en trésorerie. Un fournisseur confiant maintient ses délais de paiement ; un fournisseur inquiet exige le comptant, et c’est un besoin en fonds de roulement qui explose du jour au lendemain. Un client confiant maintient ses commandes ; un client inquiet diversifie ses sources, et c’est le chiffre d’affaires qui décroche au pire moment. Un banquier confiant maintient ses concours ; un banquier inquiet réduit les encours. Un cadre clé confiant reste ; inquiet, il part, et emporte avec lui un savoir-faire, parfois des clients. Chacun de ces mouvements dégrade mécaniquement les agrégats que vous suivez — BFR, CA, trésorerie — sans qu’aucune cause « comptable » ne l’explique. La cause est perceptuelle : quelque chose s’est su, s’est dit, s’est cru.
Et voici le point crucial pour votre pratique : cette mécanique se déclenche presque toujours dans la période que vous êtes le seul à observer — celle où la difficulté existe déjà dans les chiffres mais n’est pas encore publique. C’est la période la plus dangereuse, car c’est celle des rumeurs. Une information partielle qui circule — un paiement retardé, un plan social évoqué en comité de direction, une visite remarquée d’un conseil spécialisé — fait plus de dégâts qu’une information complète et maîtrisée. La rumeur est toujours plus noire que la réalité, précisément parce qu’elle n’est corrigée par rien. Une entreprise qui ne dit rien pendant que tout le monde murmure ne protège pas son image : elle abandonne son récit à d’autres.
La communication de crise est la discipline qui gère ce risque. Elle ne consiste pas à « faire de la pub » ni à enjoliver une situation dégradée — ce serait au demeurant contre-productif, la crédibilité étant son seul capital. Elle consiste à protéger la confiance des parties prenantes pendant la traversée : verrouiller la confidentialité tant qu’elle sert l’entreprise, préparer la parole pour le jour où le silence ne sera plus tenable, séquencer les annonces quand la difficulté devient publique, s’assurer que salariés, clients, fournisseurs et banquiers entendent un récit exact, cohérent et tourné vers l’avenir plutôt qu’une rumeur. C’est un métier, avec ses méthodes et ses diligences, exactement comme le vôtre.
Pourquoi cela concerne votre devoir de conseil
L’expert-comptable est, de très loin, le conseil le plus proche du dirigeant de PME et d’ETI. C’est vers vous qu’il se tourne d’abord, c’est en vous qu’il a confiance, c’est votre recommandation qui déclenche l’appel à l’avocat ou la demande de mandat ad hoc. Votre devoir de conseil, tel que la jurisprudence n’a cessé de l’étendre, vous impose d’alerter votre client sur les risques que vous détectez et de l’orienter vers les compétences que sa situation exige — y compris hors de votre propre champ.
Or interrogez votre pratique : quand vous détectez une dégradation sérieuse, quels réflexes de prescription activez-vous ? L’orientation juridique, presque toujours. L’orientation vers la prévention — mandat ad hoc, conciliation — de plus en plus souvent, et c’est heureux. Mais l’orientation vers la maîtrise du risque réputationnel ? Presque jamais. Ce n’est pas une négligence : c’est simplement que ce réflexe n’existe pas encore dans la culture de place, alors même que le risque, lui, est systématique. Toute entreprise en difficulté a un problème de communication en germe, pour une raison structurelle : la difficulté finit toujours par se savoir, et la seule question est de savoir si elle se saura de manière subie ou de manière maîtrisée.
Il y a plus. En orientant votre client vers un communicant de crise au bon moment, vous ne protégez pas seulement son entreprise : vous protégez votre propre travail. Le prévisionnel de trésorerie que vous construisez pour appuyer une demande de conciliation repose sur des hypothèses — maintien du chiffre d’affaires, stabilité des délais fournisseurs — qui sont précisément ce que la panique des parties prenantes détruit. Un plan de continuation crédible suppose un tissu économique encore vivant au moment où il est présenté. Chaque fois qu’une rumeur mal gérée fait fuir un client ou crisper un fournisseur, ce sont vos chiffres qui deviennent faux, votre prévisionnel qui déraille, et le dossier que vous avez aidé à bâtir qui se fragilise. Le communicant de crise est, à ce titre, un gardien de la sincérité de vos hypothèses.
Enfin, il faut dire un mot du risque pour le dirigeant lui-même — et donc pour le conseil qui l’accompagne. Un dirigeant sous pression qui improvise sa communication peut commettre des dégâts durables : promesses intenables faites aux salariés, déclarations imprudentes à un journaliste, messages contradictoires aux banques. Certaines de ces paroles se retrouvent ensuite dans des contentieux — on pense aux discussions sur la date de cessation des paiements ou aux actions en responsabilité. Encadrer la parole du dirigeant, c’est aussi une forme de protection juridique préventive, complémentaire de celle de l’avocat.
À quels signaux penser au communicant : une grille pratique
Concrètement, à quel moment le réflexe de prescription devrait-il s’activer ? Voici une grille simple, calquée sur les seuils que vous connaissez déjà.
Premier seuil : la difficulté détectée mais non publique. Vos indicateurs se dégradent, vous envisagez d’orienter vers la prévention. C’est le moment idéal pour introduire le communicant — non pas pour communiquer, mais pour préparer. À ce stade, ses diligences sont défensives : évaluer le risque de fuite, resserrer le cercle des initiés, discipliner le discours interne, rédiger des éléments de langage de repli pour le jour où une rumeur sortirait. Ce travail est invisible et c’est sa vertu : il coûte peu, il n’expose à rien, et il fait gagner le temps d’avance qui change tout si la situation se tend. Un communicant appelé à ce stade a toutes les cartes en main ; appelé six mois plus tard, en pleine tempête médiatique locale, il ne peut plus que limiter les dégâts.
Deuxième seuil : l’entrée en procédure amiable. Votre client obtient un mandat ad hoc ou une conciliation. La confidentialité devient l’actif à protéger absolument, car c’est elle qui permet la négociation. Le communicant travaille alors en soutien direct de la procédure : protection opérationnelle du secret, préparation du scénario de fuite, et anticipation du basculement éventuel vers la publicité — notamment si la conciliation débouche sur une homologation, qui rend la décision publique et impose de raconter l’accord comme une réussite plutôt que de le laisser se lire comme un aveu.
Troisième seuil : la procédure collective. Sauvegarde ou redressement judiciaire : la publication rend la difficulté publique, et le vocabulaire joue contre l’entreprise — « redressement » est entendu comme « faillite », « faillite » comme « fermeture ». Le communicant passe alors en mode actif : séquencement rigoureux des annonces (les salariés d’abord, jamais après la presse), contact direct avec les clients et fournisseurs stratégiques, relations médias maîtrisées, installation inlassable du message exact : il s’agit d’une procédure de protection, l’activité continue, les salaires sont garantis, l’objectif est le rebond. À chaque jalon — période d’observation, offres de reprise, arrêté du plan — correspond un dispositif de communication préparé à l’avance.
Un cas particulier mérite d’être signalé : l’entreprise à forte empreinte locale. Une PME industrielle de cent salariés dans une ville moyenne est, à l’échelle de son territoire, aussi exposée médiatiquement qu’un grand groupe à l’échelle nationale : presse régionale, élus, bassin d’emploi, tout le monde se connaît et tout se sait. C’est typiquement le profil de client pour lequel le réflexe de prescription est le plus précieux — et le moins répandu.
Deux trajectoires : le même dossier, avec et sans
Pour rendre la démonstration tangible, prenons un cas d’école — composite, mais que chaque praticien reconnaîtra. Une PME industrielle, 120 salariés, sous-traitant de rang 1, implantée dans une ville moyenne. Perte d’un contrat majeur, trésorerie qui se dégrade sur six mois, dettes sociales qui s’accumulent. L’expert-comptable voit tout, alerte le dirigeant, et l’oriente vers un mandat ad hoc. Jusque-là, le dossier est bien mené. Déroulons maintenant deux trajectoires.
Première trajectoire, sans accompagnement de communication. Le mandat ad hoc s’ouvre dans la discrétion, mais le cercle des initiés n’a jamais été cartographié : le directeur commercial, inquiet, se confie à un client historique « pour le rassurer ». Le client, loin d’être rassuré, en parle à son acheteur, qui active un second fournisseur « par précaution ». Trois semaines plus tard, un fournisseur clé, qui a eu vent de rumeurs au détour d’un salon professionnel, passe ses conditions au paiement à trente jours, puis au comptant. Le BFR explose au moment précis où le mandataire ad hoc négocie avec les banques sur la base du prévisionnel de l’expert-comptable — prévisionnel devenu faux en un mois, non par erreur de chiffrage, mais par contagion de la peur. La négociation se durcit, la cessation des paiements devient inévitable, le redressement judiciaire s’ouvre, et le dirigeant, épuisé, l’apprend à ses salariés une heure avant que la presse régionale ne titre sur « la faillite » de l’entreprise. Les candidatures au départ se multiplient. Le plan de cession qui finira par sauver une partie de l’activité se négociera sur un actif dégradé.
Seconde trajectoire, avec un communicant intégré dès l’orientation vers le mandat ad hoc. Première semaine : cartographie des initiés, consigne de discours pour le comité de direction, éléments de langage de repli rédigés et validés par l’avocat. Le directeur commercial, briefé, dispose d’une réponse calibrée pour les clients qui poseraient des questions — factuelle, sereine, sans mensonge. Lorsque la rumeur du salon professionnel survient malgré tout, l’entreprise n’improvise pas : le fournisseur inquiet est appelé dans les vingt-quatre heures, reçoit un discours cohérent, maintient ses conditions. Le prévisionnel tient, la négociation bancaire aboutit à un accord. Et si, dans une variante moins heureuse, le redressement judiciaire s’ouvre quand même, tout est prêt : les salariés sont réunis le matin du jugement, avant toute publication ; les dix clients stratégiques reçoivent un appel personnel dans la journée ; la presse régionale, contactée proactivement, titre sur « la protection du tribunal pour rebondir » plutôt que sur la faillite. L’actif que le repreneur évaluera — équipes, clientèle, réputation locale — aura été préservé.
Même dossier, mêmes chiffres de départ, même expert-comptable compétent. La différence entre les deux trajectoires ne tient ni au droit ni à la comptabilité : elle tient à la maîtrise de l’information. C’est exactement l’écart que votre prescription peut créer.
Le cas particulier du commissaire aux comptes : l’alerte, moment de vérité communicationnel
La situation du commissaire aux comptes appelle un développement spécifique, car sa position est différente de celle de l’expert-comptable. Il n’est pas le conseil du dirigeant : il est un contrôleur légal indépendant, qui ne peut s’immiscer dans la gestion. Il ne « prescrit » donc pas un communicant comme le ferait l’expert-comptable. Mais sa mission croise la communication de crise en un point névralgique : la procédure d’alerte.
Lorsque le commissaire aux comptes relève des faits de nature à compromettre la continuité de l’exploitation, il déclenche une procédure graduée — interrogation du dirigeant, puis saisine des organes de gouvernance, information du président du tribunal, le cas échéant convocation d’une assemblée. Chaque étape de cette gradation élargit mécaniquement le cercle des personnes informées de la difficulté. L’alerte est, par construction, un processus de diffusion progressive d’une information sensible. Et c’est précisément pour cela qu’elle est un moment de vulnérabilité communicationnelle maximale : plus le cercle s’élargit, plus le risque de fuite croît, et une alerte qui s’ébruite peut précipiter la crise de confiance qu’elle visait à prévenir — l’effet exactement inverse de l’intention du législateur.
Le commissaire aux comptes ne gérera pas ce risque lui-même, et ce n’est pas son rôle. Mais il peut, sans sortir de sa mission, attirer l’attention du dirigeant et de la gouvernance sur cette dimension : le déclenchement d’une alerte devrait systématiquement s’accompagner, côté entreprise, d’une réflexion sur la maîtrise de l’information — qui sait, qui saura à l’étape suivante, que dit-on si cela sort. Suggérer que l’entreprise se fasse accompagner sur ce terrain n’est pas une immixtion dans la gestion : c’est le prolongement naturel du signal que l’alerte elle-même envoie. Un dirigeant averti par son commissaire aux comptes que l’alerte comporte un enjeu de confidentialité et de communication est un dirigeant qui aborde la suite — y compris, souvent, l’orientation vers la prévention — dans de bien meilleures conditions.
Comment la collaboration fonctionne en pratique
Reste à décrire comment, concrètement, le communicant de crise s’articule avec votre mission.
D’abord, il travaille sur vos données mais pas à votre place. Le diagnostic du communicant s’appuie sur la réalité économique que vous documentez : c’est votre analyse de la trésorerie, votre prévisionnel, votre lecture de la structure de dettes qui lui permettent de calibrer le récit — ce qu’on peut dire, ce qu’on ne peut pas promettre, quel horizon est crédible. Un récit de crise qui n’est pas adossé aux chiffres est une bombe à retardement ; un récit construit avec l’expert-comptable est un récit qui tient dans la durée. La cohérence entre ce que l’entreprise dit et ce que ses comptes montrent est la condition absolue de la crédibilité.
Ensuite, il s’insère dans le collectif de conseils sans le concurrencer. Dans un dossier de difficulté bien mené, chacun tient son poste : l’expert-comptable établit et fiabilise les chiffres, l’avocat sécurise le cadre juridique, l’administrateur judiciaire ou le conciliateur conduit la procédure et la négociation, le communicant protège la confiance des parties prenantes. Ces rôles ne se chevauchent pas, ils s’emboîtent. Le communicant sérieux réclame d’ailleurs lui-même la validation de ses éléments de langage par l’avocat et leur cohérence avec vos chiffres : sa discipline professionnelle rejoint la vôtre.
Enfin, la question du coût, que vous vous posez légitimement pour un client dont la trésorerie est déjà tendue. Deux réponses. La première : l’intervention préventive — celle du premier seuil — est légère par construction ; il s’agit d’audit, de préparation et de doctrine, pas d’un dispositif lourd. La seconde : le coût pertinent n’est pas celui de la mission, c’est celui du sinistre évité. Un seul client grand compte conservé, un seul fournisseur stratégique qui maintient ses délais, valent plusieurs fois l’accompagnement. Vous êtes mieux placé que quiconque pour faire ce calcul avec votre client — c’est un calcul de BFR.
Conclusion : compléter la vigie
Le droit français a construit, avec la prévention et les procédures amiables, l’un des dispositifs de traitement des difficultés les plus sophistiqués qui soient. Ce dispositif repose entièrement sur un principe : plus on agit tôt, plus on sauve. Et il repose entièrement sur vous : experts-comptables et commissaires aux comptes êtes les capteurs avancés sans lesquels rien ne se déclenche à temps.
Mais la détection précoce ne suffit pas si, pendant que les conseils travaillent, la confiance s’effondre autour de l’entreprise. Les chiffres se redressent rarement dans un climat de panique. C’est pourquoi le réflexe de prescription qui vous honore déjà — orienter tôt vers l’avocat, vers la prévention — mérite d’être complété d’un troisième volet : orienter, tout aussi tôt, vers la maîtrise du risque réputationnel. Non pas comme un luxe réservé aux grands groupes, mais comme une composante ordinaire du traitement des difficultés, au service direct de la fiabilité de vos prévisionnels et des chances du redressement.
Vous voyez la difficulté avant tout le monde. Faites en sorte que votre client soit aussi le premier — et non le dernier — à maîtriser ce qui s’en dira.