Les entreprises ont tendance à ignorer les spécificités locales des syndicats

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Plan social, aménagement du temps de travail, conflits, mise en examen : la plupart des situations qui conduisent les directions d’entreprise à communiquer relèvent de questions qui touchent de près les salariés. Il serait donc étonnant que leurs représentants et élus n’y prêtent pas une attention soutenue. 

Communication sociale : plus on communique, mieux c’est.

Et pourtant, rares sont les directions de ressources humaines (DRH) à vouloir s’étendre sur le sujet. « La plupart des directions fonctionnent encore sur le vieux clivage patrons-ouvriers, précise ce consultant parisien. Résultat : plus tard on communique, mieux c’est. Surtout, les DRH raisonnent non pas sur la réalité des sections syndicales et des individus qui les composent, mais sur les positions extérieures des confédérations. Cette attitude les fait souvent passer à côté d’une vraie capacité d’autonomie de bon nombre de syndicalistes sur le terrain. »

Derrière ce vieux schéma de relations avec les syndicats, la période récente a cependant permis l’émergence d’autres types de démarches. Réductions massives d’effectifs, réorganisation du travail, gains de productivité : les exigences que les entreprises font peser sur les salariés depuis plus de dix ans ont amené certaines d’entre elles à considérer d’un oeil nouveau leurs organisations syndicales. « Pour communiquer avec elles, il existe deux approches », explique Mario Juan, ancien DRH d’Henkel-France, directeur de la société de conseil et de formation EM 2000, et animateur de la commission « Communication interne » de l’ANDCP (Association nationale des directeurs et cadres de la fonction personnel).

« La première est purement légaliste (droits et obligations d’information); la seconde, plus stratégique, consiste à tenir compte de tous les éléments qui constituent le rapport de forces dans l’entreprise en fonction du message que l’on souhaite faire passer ». Quel est le poids réel de telle ou telle section syndicale ? Quels sont les syndicalistes les plus écoutés, les plus compétents, voire les plus  » affectifs « , les plus  » rationnels  » ? Telles sont certaines des questions que des DRH peuvent se poser avant de communiquer. Et si ces considérations incluent les positions du moment des confédérations, elles visent avant tout à  » coller au plus près du terrain « .

C’est ce type de démarche qui a conduit Jacques F., DRH de la filiale d’un grand groupe français, qui souhaite conserver l’anonymat, à faire aboutir en 1994 un plan de formation dans son usine. « Contre toute attente, le responsable CGC était bloqué sur toutes les propositions, alors que le délégué CGT était prêt à envisager beaucoup de changements, précise-t-il. Vous imaginez, si j’avais raisonné sur les étiquettes… »

Une difficulté attendait cependant Jacques F. Les syndiqués de l’usine reflétaient plus l’orthodoxie des confédérations auxquelles ils appartenaient : une section CGC dans l’ensemble conciliante et des militants CGT plutôt méfiants.  » Nous avons travaillé ensemble avec le délégué CGT pour faire passer le bien-fondé des changements dans sa section. Et c’est aussi grâce à lui, et sa connaissance du terrain, que j’ai pu élaborer la communication générale destinée à l’ensemble des salariés.  »

Nombreux sont les cas, aujourd’hui, où des sections syndicales choisissent, localement, de prendre le contre-pied de leurs états-majors confédéraux. Partenariat ? Complicité ? Duplicité ?  » Efficacité, répond Jacques F. Je préfère mettre de l’eau dans mon vin pour que l’essentiel soit accepté, plutôt que de me braquer ou passer à côté de ce que les gens ressentent.  »

La démarche serait-elle exceptionnelle ? C’est l’avis d’Hubert Bouchet, secrétaire général de l’UCI (Union des cadres et ingénieurs) à FO.  » J’ai récemment assisté à un colloque sur le thème  » Mieux ménager la carrière de syndicaliste « . L’attidude des directions est affligeante : elles veulent ménager la présence de syndicalistes dans les entreprises, mais ce qu’elles leur proposent est vraiment fade.  »

Appliquée à la communication sociale, cette attitude révèle des archaïsmes tenaces parmi les DRH.  » Ils ne veulent pas associer les syndicalistes à la réflexion générale sur la stratégie des entreprise, poursuit Hubert Bouchet. Pour la communication, la prise en compte des syndicats se limite à la meilleure façon de faire passer la pilule. Jamais ils n’essaient de les associer pour discuter des orientations et des choix. Autrement dit, ils cherchent à utiliser les syndicats et non à les consulter. « 

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Les relations publiques à l’heure de la communication… interne

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Les transformations dans les modes de gestion des sociétés ont modifié la nature des services offerts par les sociétés de relations publiques.

En effet, un grand nombre d’entreprises sont actuellement engagées dans des programmes de transformation tournant autour de la qualité totale, de l’amélioration continue ou de la réingénierie. Ces démarches nécessitent d’énormes efforts de communication auprès des premiers touchés : les employés.  » Le travail de relations publiques auprès des entreprises s’effectuait auparavant dans le cadre d’une approche de communication au sens limité du terme qui était principalement orientée sur les outils, se rappelle Michel Dumas, président du Groupe BDDS, cabinet-conseil en communication. Aujourd’hui, la fonction de communication s’est développée et fait partie intégrante de la gestion d’une entreprise au même titre que la production, le marketing ou les finances.  »

Selon Monique Deviard, associée principale de l’agence Bazin Larouche Sormany Vigneault, la communication constitue effectivement une activité de gestion et un facteur promordial au succès d’une entreprise.  » Dans le contexte actuel, la communication interne devient le catalyseur des pratiques et des comportements en matière de gestion d’entreprise efficace et performante. Les entreprises doivent mettre en place des stratégies de communication, desquelles découleront ensuite des moyens et des outils.  » Cependant, à l’heure où les entreprises se réorganisent et demandent à leurs gestionnaires ou contremaîtres de changer leurs comportements et attitudes, tout en devenant des messagers de la mission et des orientations de l’entreprise, n’est pas communicateur qui veut !

Par conséquent, un grand nombre d’entreprises se tournent vers des firmes de relations publiques afin, dans un premier temps, de développer des plans de communication puis, s’il y a lieu, d’aider les gestionnaires à devenir de meilleurs agents d’information et de communication.

 » Le travail commence lorsqu’un gestionnaire comprend l’importance de la valeur des communications dans son travail et dans la gestion d’une entreprise « , a affirmé Monique Deviard.

Transparence et cohérence

Qui dit plan de communication, dit notamment informer les employés sur la vision de l’entreprise, développer le sentiment d’appartenance, améliorer la communication dans les deux sens et, surtout, mobiliser les employés. Toutefois, pour réussir cette mobilisation, dans le climat actuel de scepticisme et de morosité, il doit y avoir un message de transparence, d’équité et d’espoir, croit Yves Dupré, vice-président principal chez BDDS.

 » Les changements organisationnels ou encore la situation financière de l’organisation doivent être diffusés et bien compris, sans qu’il y ait incohérence entre le discours et la pratique. On ne peut demander aux membres du personnel de faire des sacrifices s’ils ne perçoivent pas que la direction en fait autant ou s’il n’y a pas espoir de jours meilleurs. Sinon, s’installent la méfiance et le manque de motivation.  »

D’autant plus qu’encore aujourd’hui, bon nombre d’employés travaillent dans un climat de rumeurs touchant les fusions, les réorganisations, le mouvement de personnel ou, encore, la situation financière de l’entreprise. Pour en apprendre un jour la confirmation dans les médias.

 » Les entreprises commencent à comprendre qu’il importe d’informer d’abord les gens à l’interne. Les publics se sont multipliés, il y a le personnel mais aussi les fournisseurs ou les partenaires qui doivent être bien au fait de la situation « , a souligné Gilles des Roberts, associé chez Morin des Roberts.

 » Il y a un lien étroit et indissociable entre la communication interne et externe, a précisé Mme Deviard. Des entreprises nous appellent pour tenter de régler un problème d’image dans le public. Or, bien souvent, il faut d’abord le résoudre à l’interne, d’où il émane, parce que le personnel est démotivé ou incrédule.  »

En effet, il ne faut pas négliger le phénomène du syndrome des survivants. Si d’aucuns conviennent de l’importance d’accorder une attention particulière à ceux qui se retrouvent sans emploi du jour au lendemain, afin de leur assurer la meilleure transition possible, il ne faut pas oublier non plus ceux qui restent.

 » On a tout concentré, avec raison d’ailleurs, sur les gens qui se retrouvent en chômage. Cependant, ceux qui travaillent ont aussi des inquiétudes, à savoir, par exemple, s’ils ne seront pas les prochains sur la liste. Il faut donc réussir à les motiver, à les mobiliser, et la communication joue un rôle important à cet égard « , a indiqué Yves St-Amand, vice-président de BDDS.

Voilà donc un travail auquel s’affairent actuellement les firmes de relations publiques ou de cabinets-conseils en communication, qui admettent que leur facturation serait sans doute moins élevée si ce n’était de la période de changements organisationnels que connait un grand nombre d’entreprises.

D’autant plus que les plus grandes sociétés ont tendance à couper également dans les ressources financières et humaines de leur division des communications et relations publiques, afin de plutôt faire appel à des firmes externes.

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Sandoz, dix ans après : enseignements d’une catastrophe

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Sandoz, dix ans après : enseignements d’une catastrophe

Dans la nuit du 31 octobre 1986, l’incendie d’un entrepôt de produits chimiques à Bâle provoque l’une des plus dramatiques pollutions du Rhin. La crise écologique, médiatique et politique passée, l’événement provoque une prise de conscience, dans les pays riverains, de l’urgence à unir ses efforts pour sauver l’un des plus grands fleuves d’Europe. Dix ans après, les progrès en matière de réduction des pollutions industrielles et urbaines sont spectaculaires. Même si le Rhin est encore convalescent. Heureusement, les projets visant à lui redonner sa sauvagerie d’antan ne manquent pas. Histoire d’un fleuve qui a recouvré la santé après avoir frôlé la mort.

Il est un peu plus de minuit, ce vendredi soir 31 octobre 1986. Bâle entame sa première nuit du week-end. Au central de la police cantonale, la nuit s’annonce tranquille, lorsqu’une voiture de patrouille annonce qu’elle aperçoit des flammes s’élevant au-dessus d’un bâtiment de stockage de l’important complexe chimique Sandoz de Schweizerhalle, situé à quatre kilomètres à peine du centre ville. Il est 0 h 19. La catastrophe de Sandoz vient de commencer.

Très rapidement, les secours se rendent sur les lieux du sinistre qui commence à prendre de l’ampleur. Trois minutes après que l’alarme ait été donnée par les policiers, les pompiers de l’usine mettent les premières lances en batterie. Et déjà l’angoisse saisit le commandant des soldats du feu. En quelques instants, les flammes ont pris possession du tiers du hangar 956, pourtant étendu sur 4 500 m2. Il y a effectivement de quoi s’inquiéter. Cette ancienne usine, transformée en centre de stockage, abrite 1 250 tonnes de produits chimiques divers servant aux productions de l’usine (additifs, colorants, produits agrochimiques, produits servant à l’industrie textile). Dans le lot, les pompiers savent qu’il y a 859 tonnes d’insecticides organophosphorés, 2 tonnes d’insecticides organochlorés, 71 tonnes d’herbicides, 40 tonnes de fongicides 1, près de 200 tonnes de solvants et de colorants. Au total, de quoi largement intoxiquer l’agglomération bâloise et ses 400 000 habitants.

Des flammes de 80 m de haut

Malgré leurs efforts, les pompiers de Sandoz constatent que la situation leur échappe. À cause de la chaleur intense de l’incendie (évaluée par la suite à plusieurs milliers de degrés), il n’est déjà plus question de combattre les flammes à l’intérieur du hangar. Il faut se contenter d’essayer de le noyer en l’arrosant depuis l’extérieur. Ce qui est moins efficace. D’autant que le feu progresse et s’étend à tout le bâtiment. Des flammèches commencent à retomber aux alentours. Décision est prise de brancher le rideau d’eau qui arrosera les flammes depuis le plafond. Trop tard, la charpente à laquelle le système est fixé vient de s’effondrer dans un épouvantable fracas métallique. En attendant les renforts, il faut se contenter de protéger les immeubles proches de la halle en feu qui, eux aussi, contiennent des produits inflammables. Voilà vingt minutes que la lutte est engagée et les pompiers spécialisés des usines voisines, notamment celles de Ciba-Geigy, arrivent. Ils ne seront pas de trop face au monstre, dont les flammes dépassent les 80 mètres de haut et sont visibles à plus de 10 km à la ronde. Les hommes casqués sont obligés de reculer. La chaleur est chaque seconde plus intense et, de temps à autre, ils sont bombardés de bidons en flammes éjectés par l’incendie. En plus du foyer principal, il faut éteindre les nombreux départs de feu occasionnés par ces bombardements incendiaires. Une heure après les premières flammes, 200 pompiers luttent, sans succès, appuyés par quinze lances-canons et un bateau pompe. Sans autre résultat que d’empêcher la propagation du feu hors de l’entrepôt sinistré. Au milieu du grondement des flammes et des chutes de bidons, les pompiers sentent soudain une odeur caractéristique d’oeuf pourri : des stocks d’ester phosphorique viennent d’être atteints par les flammes et brûlent en dégageant des mercaptans. Puissant irritant des muqueuses, ce gaz contraint les sauveteurs à s’équiper de masques respiratoires, rendant la lutte plus pénible encore. Il est deux heures. L’alerte C – à la pollution chimique – est donnée. Des voitures équipées de haut-parleurs intiment l’ordre à la population bâloise de se calfeutrer chez elle. Les radios locales relaient les instructions des autorités. Les sirènes d’alerte mugissent toute la nuit. Jamais depuis la Seconde Guerre mondiale, les sirènes n’avaient retenti à Bâle. L’heure est grave. Des Bâlois quittent leur maison précipitamment pour fuir une ville où l’air devient nauséabond. D’autres, au contraire, se rapprochent du lieu de l’accident pour voir.

Le combustible se raréfiant et les trombes d’eau s’abattant toujours sur la carcasse de l’entrepôt effondré, les pompiers finissent par se rendre maîtres de l’incendie, vers cinq heures du matin. Une demi-heure plus tard, les autorités du canton de Bâle alertent la préfecture de Colmar. Les Français ne peuvent prévenir leur population qu’au moment où les Suisses annoncent la fin de l’alerte chez eux. Le service de la navigation du Rhin n’est averti de l’accident, selon la procédure d’alerte internationale pour la protection du Rhin, que le lundi 3 novembre à 9 heures. De fâcheux retards qui créeront quelques tensions entre les deux pays. Dès la fin du week-end tragique, le ministre de l’Environnement français d’alors, Alain Carignon, accuse les autorités helvétiques de ne pas avoir prévenu leurs voisins français et allemands. à quoi les responsables du demi-canton bâlois rétorquent qu’ils n’ont pas su où joindre les autorités françaises en pleine nuit. Les seuls fonctionnaires français avertis de la catastrophe seront les douaniers qui, respirant un air saturé de mercaptans, se sont cloîtrés dans leur guérite, en laissant pour toute explication un écriteau indiquant : « Vous entrez en Suisse à vos risques et périls ». Pour calmer le jeu, Alphons Egli, le président de la Confédération helvétique adresse une lettre de regret à ses homologues français, allemands, néerlandais.

La vie anéantie sur 250 km

Pendant que les uns et les autres se renvoient leur part de responsabilité, un danger bien plus grave que le nuage toxique menace le Rhin. En aval de Schweizerhalle, le fleuve est devenu rouge et la surface se couvre de cadavres de poissons. Dans l’affolement de la catastrophe, personne n’a remarqué que sur les millions de litres d’eau qui ont servi à éteindre le feu, 10 000 à 15 000 m3 se sont déversés immédiatement dans le Rhin, entraînant également quelque 1 300 tonnes de produits toxiques, dont 2,6 tonnes de mercure. Un cocktail mortel, progressant à 4 km/h, qui anéantira toute vie dans le fleuve sur plus de 250 km. Le premier à se rendre compte des dégâts n’est pas un scientifique ni un écologiste : c’est le gardien de la prise d’eau du canal de Huningue qui, horrifié par la couleur sanguine du fleuve, ferme sa vanne et alerte un fonctionnaire de permanence à la Direction départementale de l’agriculture, lequel décide de verrouiller à son tour les prises des canaux de la Hardt, du Rhône au Rhin, de Blodelsheim et de Chalampé. Seule celle d’Ottmarsheim restera ouverte sur le Rhin français : située sur une installation d’EDF, son accès est interdit à toute personne n’appartenant pas à l’entreprise. Cette pollution du fleuve s’avère très rapidement catastrophique. On ramasse des millions de cadavres de poissons sur le linéaire du fleuve où la pollution est restée suffisamment concentrée pour détruire toute ichtyofaune. Même si les autorités sanitaires estiment que l’alimentation en eau potable des Alsaciens (provenant exclusivement de la nappe phréatique) n’est pas menacée, Alain Carignon ordonne la fermeture de toutes les prises d’eau, d’un certain nombre d’écluses, ainsi que l’interdiction de toute pêche dans le fleuve, pour une durée de six mois. Plus en aval, c’est carrément la panique. Plusieurs communes allemandes interdisent la consommation d’eau du robinet, produite à partir du Rhin. Pendant plusieurs jours, les populations d’Hoenningen ou de Unkel ne s’abreuveront plus qu’aux citernes des pompiers. Toutes les fontaines des cités allemandes riveraines du fleuve sont coupées. Les médias appellent les parents à ne pas laisser leurs enfants jouer au bord de l’eau. Plus grave, les brasseurs de bière de Düsseldorf sont obligés d’interrompre leur production, faute d’eau en quantité suffisante. Aux Pays-Bas, pourtant habitués aux multiples pollutions du fleuve, on craint que les nappes phréatiques ne soient contaminées. Dans le doute, le Rijkswaterstaat, l’organisme gouvernemental des eaux des Pays-Bas, ordonne aux sociétés de distribution d’eau de pomper désormais leur eau dans les lacs.

À l’état-major de Sandoz, où l’on vient de fêter le centenaire de l’entreprise, on a du mal à faire face à cette situation de crise. « Nous sommes très peinés et nous comprenons la colère de la population mais nous ne sommes pas coupables de ce qui est arrivé », affirme, au cours d’une conférence de presse, l’un des responsables du groupe chimique. Référence implicite à la conclusion d’un expert du service de prévention d’incendie pour l’industrie et l’artisanat qui, le 28 octobre, après une inspection de la halle avait conclu que tout était en ordre. Une semaine après l’incendie, une canalisation mal obturée laisse échapper dans le fleuve 2 000 litres de produits mercurés. Cette fois, c’en est trop pour cette population, encore traumatisée par le chant lugubre des sirènes d’alerte. Le 8 novembre, près de 10 000 personnes manifestent dans Bâle (du jamais vu dans la capitale de la chimie suisse !) aux cris de : « Tchernobyl, TchernoBâle, nous ne voulons pas flotter le ventre en l’air. » Des Rhénans excédés par ce que la presse leur apprend. Le 11 novembre, les Verts allemands rendent public le rapport d’une compagnie d’assurances, accablant pour le géant suisse de la chimie. Dans ce document datant de 1981, la Zuerich Versicherung expliquait qu’elle ne pouvait pas consentir à assurer en responsabilité civile le site de Sandoz à cause, notamment, du faible nombre d’installations fixes de lutte contre le feu, ainsi que de la trop petite taille des bassins de rétention des eaux usées des pompiers. Les assureurs suisses estimaient, de ce fait, qu’une pollution du Rhin avait de grandes chances de se produire en cas d’incendie. Un rapport tristement prémonitoire, auquel Sandoz avait donné suite en… s’adressant à une autre compagnie d’assurances, plus compréhensive celle-ci, la Gerling. Dans le même temps, le ministre de l’Environnement du Bade-Wurtemberg révèle que, la nuit de la catastrophe, l’usine de Ciba-Geigy de Bâle a déversé « accidentellement » 40 kg d’atrazine dans la station d’épuration de la commune. Une information qui n’assainit par le climat. « C’est clair que la pollution du Rhin a porté un très rude coup à toute l’industrie chimique », reconnaît, dix ans plus tard, Jean-Pierre Salzmann, responsable de la sécurité et de la protection de l’environnement du groupe Sandoz. Personne ne veut se mouiller pour redorer le blason des industriels, durablement terni par les accidents de Bhopal (3 décembre 1984), de Rhône-Poulenc à Roussillon (15 juin 1985), de Tchernobyl (28 avril 1986) et de Bâle. « D’autant que l’on assiste, à ce moment -là, au dénouement du procès de l’ Amoco-Cadiz qui dure depuis huit ans », rappelle Martine Rémond-Gouillou, spécialiste du droit de l’environnement qui, à l’époque, enseigne à l’université Robert Schuman de Strasbourg.

257 MF de dégâts

Devant l’ampleur de la catastrophe, les politiques ne sont pas longs à réagir. Le 12 novembre, les ministres de l’Environnement des pays riverains se réunissent à Zurich pour convaincre les Suisses d’adopter une législation similaire à la directive européenne Seveso ( cf. L’Environnement Magazine n° 1512) et de financer la restauration du fleuve. Le seul résultat de cette conférence internationale est d’en convoquer une autre un mois plus tard à Rotterdam. Pour préparer l’addition qu’il présentera aux Suisses, Alain Carignon crée une commission d’enquête chargée d’évaluer les dégâts causés au Rhin français et d’estimer le préjudice financier. Présidée par l’ancien candidat des écologistes à la présidentielle, Brice Lalonde, la mission est composée de Roland Carbiener, professeur de biologie à l’université de Strasbourg, ainsi que des chercheurs Germain Leynaud et Claude Mallet. « Cette commission était une idée de Jean-Louis Dutaret [conseiller technique d’Alain Carignon à l’époque, N.D.L.R.] qui, en tant qu’avocat, voulait éviter, sur cette affaire, de perdre autant de temps que pour l’ Amoco-Cadiz, se souvient Brice Lalonde. Ce n’était peut-être pas très satisfaisant sur le plan du droit, mais ça s’est avéré plus efficace qu’un long procès. » Son verdict est sans appel : « 190 tonnes d’anguilles sont mortes en quelques heures, ce qui signifie 100 % des anguilles dans les cours d’eau touchés par la pollution. En quelques instants, des années d’efforts d’aménagement, d’alevinage ont été perdues. […] Qui plus est, la destruction de la majeure partie de la faune invertébrée sape les bases des chaînes alimentaires aquatiques. » Pour assurer un suivi à long terme de la pollution, sécuriser l’approvisionnement en eau potable, reconstituer la faune, améliorer les procédures d’alerte en cas d’accident et rembourser tous les frais engagés par les autorités françaises, la commission d’experts « indépendants » demande 257 MF. Les représentants de Sandoz qui seront présents à Rotterdam savent à quoi s’en tenir. D’autant que les autres pays riverains ne sont pas en reste. Dans un rapport intermédiaire, l’Institut fédéral suisse pour l’aménagement, l’épuration et la protection des eaux (EAWAG) reprend les conclusions des Français tout en soulignant que la microbiologie n’a pas subi d’importants dommages. L’EAWAG en conclut que, dès le printemps suivant, la population de petits invertébrés dont se nourrissent les poissons sera reconstituée. De leur côté, les Lander allemands s’estimant lésés présentent chacun leur note. Confédération oblige, les Suisses discutent, eux, au niveau cantonal. Formulées par le ministère de l’Environnement et l’association des « victimes » de la catastrophe – AlsaRhin – les exigences françaises progressent. Le 19 décembre, à la conférence de Rotterdam, le représentant suisse annonce que son gouvernement « accordera, si nécessaire, ses bons offices pour le règlement des dommages ». Une déclaration rassurante pour le gouvernement français qui arrive au milieu d’un flot de rebondissements. Et tout d’abord, l’annonce de nouvelles pollutions du Rhin. Spécialiste de la chose 2, l’usine BASF de Ludwigshafen a déversé un puissant débroussaillant dans le fleuve, le 21 novembre. Deux semaines plus tard, l’usine Lonza de Waldshut (RFA) reconnaît avoir jeté au fleuve 5 tonnes de PVC, « à la suite d’une erreur de manipulation ». Mais le plus détonnant est sans nul doute l’annonce, le 16 décembre, par la police bâloise, de la découverte des débris de ce qui pourrait être une bombe artisanale dans les décombres de l’entrepôt de Sandoz. « Dix ans après, cette hypothèse reste la plus probable, convient Jean-Pierre Salzmann, même si elle n’a jamais pu être prouvée formellement. » Faisant le gros dos, la multinationale suisse n’exploite pas cette piste hasardeuse. Elle assume. Et bien lui en prend. Le 5 juin 1987, le service scientifique de la préfecture d’Arlesheim rend son verdict sur les causes de l’accident. Conclusion des experts helvétiques : l’incendie a pu être déclenché par l’inflammation accidentelle d’une palette de bleu de Prusse. Une combustion qui peut se dérouler des heures durant sans flamme, ni odeur, ni fumée.

Le facteur déclenchant

Conseillé par le cabinet américain de relations publiques Burston Marsteller 3, Sandoz décide de jouer l’entreprise civique. Le groupe suisse débloque 40 MF pour financer 36 projets européens de recherche scientifique sur le Rhin. « Cet argent nous a permis de recevoir une demi-douzaine de thésards supplémentaires dans notre laboratoire », confirme Roland Carbiener qui malgré son rapport fut l’un des bénéficiaires du fonds Sandoz.

Loin du bruit médiatico-politique, les scientifiques commencent à retrousser leurs manches. La période de choc post-accidentelle, où l’on a cru le fleuve de la Lorelei définitivement mort, est passée. « Tout le monde est d’accord pour reconnaître que c’est grâce à l’accident que tous les pays se sont enfin mis autour d’une table pour faire un plan de sauvetage du Rhin », reconnaît, aujourd’hui, Jean-Luc Laurent, actuel directeur général de l’administration du ministère de l’Environnement mais directeur de l’Agence de bassin Rhin-Meuse à l’époque. Jusque-là assez discrète, la Commission internationale pour la protection du Rhin (CIPR) adopte, le 1er octobre 1987, un plan ambitieux de reconquête de la qualité du Rhin. L’objectif de ce Programme d’action Rhin (PAR) est quadruple. À l’horizon 2000, les espèces supérieures de poisson jadis présentes, comme le saumon et la truite de mer, devront s’être réimplantées ; les eaux du Rhin pourront être potables ; la pollution des sédiments devra être réduite de façon à ce que ces boues puissent être épandues dans les champs ou rejetées en mer. Enfin, l’état de la mer du Nord devra être stabilisé. Pour que le PAR soit une réussite, les pays et les industriels riverains sont prêts à mettre de l’argent, beaucoup d’argent. Il s’agit, en effet, de réduire en huit ans dans des proportions variant entre 50 et 70 % les rejets de 45 substances ou groupes de substances chimiques, de diminuer les risques d’accident et d’améliorer les conditions hydrologiques, biologiques et morphologiques du Rhin. La facture totale du PAR est évaluée à 91 milliards de francs, dont 73,4 à la seule charge de l’Allemagne.

Les saumons reviennent

Dix ans après la catastrophe de Sandoz, où en est-on ?

Sur les rives du fleuve roi, cher à Victor Hugo, cela va beaucoup mieux, merci. « Les quatre objectifs du PAR ont été, en grande partie, atteints, se réjouit le docteur Anne Schülte-Wülwer de la CIPR. Le saumon est réapparu dans le Rhin, des spécimens sont même remontés jusqu’au pied du barrage d’Iffezheim [à 700 km de l’embouchure, N.D.L.R.]. On a pu, en outre, observer dans quelques affluents du Rhin, comme la Sieg, la présence de frayères et de nids de ponte. Le cycle de reproduction naturel semble donc réenclenché. Le Rhin est une des sources d’approvisionnement en eau potable et la qualité de ses eaux répond aux exigences requises. Des réductions sensibles ont été atteintes dans le domaine des sédiments. Cependant, le problème des anciens sédiments contaminés reste posé. » Un tableau d’honneur qui ne reflète pas l’état exact de la santé, encore fragile, du fleuve à en croire Roland Carbiener. « Les cartes publiées par l’Agence de l’eau Rhin-Meuse pèchent par excès d’optimisme, explique l’ancien président de la Fédération des associations alsaciennes de protection de la nature. On ne tient pas compte des micro-polluants ou des pollutions diffuses comme les solvants ou les pollutions d’origine agricole. »

Positif pour l’écologie du Rhin, le PAR l’a également été pour la science. « Le programme a déclenché une véritable dynamique de recherche, confirme Anne Schülte Wülwer. On évalue beaucoup mieux aujourd’hui la pollution d’origine agricole et urbaine (azote et phosphore) ainsi que celle imputable aux produits phytopharmaceutiques. Ce qui a été rendu possible par l’élaboration de mé- thodes d’analyse plus précises et plus fiables. Enfin, de nouvelles techniques de franchissement des barrages par les poissons sont en cours d’étude. Ce qui va de pair avec les programmes d’alevinage de salmonidés. Opérations qui sont accompagnées de recherches génétiques. »

Sandoz a beaucoup appris

Mais, paradoxalement, c’est peut-être chez Sandoz que la catastrophe de la Toussaint 86 a eu le plus d’effets. Le groupe, qui aujourd’hui délaisse de plus en plus la chimie 4 pour la pharmacie, a appris la modestie. « Avant Schweizerhalle, nous avions donné trop de poids à la non-probabilité qu’un tel accident puisse se produire dans un entrepôt », explique Jean-Pierre Salzmann. Résultat, la firme a depuis plusieurs années totalement revu ses normes de sécurité. L’utilisation du mercure et du phosgène a considérablement été réduite. Dans les huit mois qui ont suivi l’accident, plus de 108 molécules potentiellement dangereuses ont cessé d’être utilisées par les divisions chimique et agricole du groupe. « Le stockage des produits toxiques, explosifs ou asphyxiants a été repensé. On a limité le nombre de tonnes de produits dangereux au mètre carré », affirme le responsable bâlois. D’importantes dépenses d’équipements antipollution ont également été réalisées. En 1989 et 1990, 17 % des investissements du groupe ont été exclusivement consacrés à la construction de bassins de rétention sur tous les sites Sandoz du monde. Par ailleurs, des productions à risques, comme celles utilisant du chlore, ont été transférées aux États-Unis, « où il est plus facile qu’en Suisse de créer un périmètre de sécurité de 30 km autour d’une usine ». Mais c’est surtout dans le domaine de la communication de crise que le chimiste a changé ses pratiques. « Nous avons revu totalement l’organisation dans ce secteur. En 1986, nous avons commis des fautes, parce que nous étions débordés. Dans les 10 jours qui ont suivi la catastrophe nous avons dû répondre à 10 émissions de télévision, 1 000 coups de téléphone et 120 demandes d’interview. Aujourd’hui, grâce à l’organisation que nous avons mise en place dans tous les pays où nous sommes, nous ne commettrions pas les erreurs qui furent les nôtres, il y a dix ans. » Le schéma organisationnel de la communication de crise de Sandoz comprend deux étages. Le « Local emergency management system » gère la communication au niveau local, alors que l' »Emergency response and communication system » s’occupe de toute la division pharmaceutique. D’autre part, chaque année de nombreux exercices sont réalisés au sein des 450 filiales que compte le groupe Sandoz. Plus étonnant, grâce à l’accident Sandoz est devenu un prestataire important en matière de dépollution des sols. Après avoir dépensé 250 MF pour la décontamination du site sinistré et le traitement de 25 000 tonnes de terres polluées, Sandoz a décidé de mettre à la disposition de ses clients son nouveau savoir-faire. Basée en Californie, sa filiale spécialisée en traitement des sols – McLaren Environmental Engineering – est désormais l’une des plus importantes du secteur aux États-Unis. Enfin, pour faire profiter les futurs managers de son expérience dans la gestion des risques environnementaux, Sandoz finance depuis trois années la chaire du management de l’environnement à l’Institut européen d’administration des affaires (Insead) de Fontainebleau.

De l’assainissement à la renaturation

Ayant contribué à transformer l’ancien égout de l’Europe 5 en un fleuve presque propre, la catastrophe de Bâle a également opéré un profond changement d’état d’esprit dans les têtes de ceux qui nous gouvernent. La Suisse a adopté une législation proche de la directive européenne Seveso, ce qui renforce la sécurité des sites industriels et améliorerait la circulation de l’information entre les pays riverains en cas d’accident.

Mais le plus important est encore à venir. L’ultime épisode de la reconquête du Rhin n’est pas le moindre. Il s’agit ni plus ni moins que de refaire du Rhin un fleuve naturel et non plus un canal pour pousseurs de gros gabarit. « Il ne faut pas se tromper d’ennemi, explique Jean-Luc Laurent, l’ancien directeur de l’eau du ministère de l’Environnement. Entre un kilo de cyanure et un coup de pelleteuse, je préfère le premier. Car pour refaire un mètre de sédiment au fond d’un fleuve, il faut 1 000 ans. » Encore à l’état de projet, la « renaturation » compte de plus en plus d’adeptes, tant chez les écologistes que chez les scientifiques et, fait nouveau, chez certains responsables de l’administration. De quoi s’agit-il ? Jusqu’en 1834, le Rhin était constitué de multiples bras entremêlés, dont le cours changeait fréquemment, au milieu des forêts alluviales inondables. Les rives, éloignées de 2 à 6 km, étaient de vastes terrasses cultivées. Avantage de cette configuration : les crues passaient rarement les terrasses. Mais au cours du xixe siècle, les progrès de l’industrialisation et de l’agriculture conduisent les riverains du fleuve à occuper de plus en plus d’espaces, qu’il faut donc protéger de l’eau. Le colonel badois Tulla met au point, en 1842, un plan de canalisation du Rhin supérieur qui sera achevé en 1878. Le fleuve est endigué sur 272 km. Son lit mineur ne fait plus que 250 m. « La correction a entraîné une réduction de 15 % de la longueur du Rhin franco-allemand, constate Marc Freydefond du service de la navigation de Strasbourg. Ce qui a provoqué une accélération de la vitesse du courant et de très importants problèmes d’érosion car tout le débit était concentré sur 200 m de large là où il s’étalait auparavant sur 6 km. Le creusement du lit a pu atteindre par endroit 10 cm par an et a totalisé plus de 7 m entre 1840 et 1920, dans le secteur immédiatement à l’aval de Strasbourg. Ce qui a rendu toute navigation impossible pendant près de 30 ans de Bâle à Lauterbourg. » Mais c’est véritablement dans les années 50 que l’écosystème rhénan est asservi par les ingénieurs et la technique. Pour relancer le trafic fluvial, on décide de corseter le fleuve dans un canal en béton de 75 m de large qui culmine à 10 m au-dessus de la plaine alluviale. Cette canalisation empêche l’alimentation normale de la nappe phréatique par le fleuve. À certains endroits, la nappe d’Alsace – l’une des plus grandes d’Europe – accuse une baisse de 6 à 7 m. Par ailleurs, pour alimenter les nombreuses industries lourdes qui se sont installées ou développées le long du Rhin, pas moins de dix centrales hydroélectriques ont été construites entre 1932 et 1970, barrant le cours normal du fleuve aux poissons migrateurs. Sans compter les nombreuses écluses nécessaires au passage des péniches. Au total, on estime que les grands travaux de « correction » du fleuve ont rayé de la carte 80 % des forêts alluviales rhénanes et 10 000 hectares de radiers, bras et faux bras du fleuve. Autant de frayères et de lieux de ponte pour les poissons en moins.

L’idée de la renaturation consiste donc à permettre au Rhin de s’écouler, pendant les périodes où son débit est fort, dans les forêts alluviales. Des inondations contrôlées par des digues qui permettront de rétablir un certain équilibre naturel (les forêts servant tout à la fois de filtre biologique et de nurseries pour les poissons). À condition toutefois que l’on dote les usines hydroélectriques de passes à poissons 6. Et que les associations et autorités françaises et allemandes conjuguent leurs efforts et leurs moyens plutôt que de chercher à imposer chacune de leur côté leur propre plan de renaturation du Rhin. À moins qu’une nouvelle catastrophe ne soit nécessaire pour mettre une fois encore tout le monde d’accord.

1. Dont 12 tonnes d’éthoxyethyl-hydroxide de mercure, variété proche du composé mercuriel qui fut la cause de la catastrophe de Minamata (plus de 200 morts et des milliers d’invalides).

2. Pour l’année 1993, cette même usine a causé trois pollutions du Rhin.

3. Spécialiste de la communication de crise, Burston Marsteller avait conseillé Union Carbide après la catastrophe de Bhopal.

4. Depuis leur fusion, annoncée le 7 mars dernier, Sandoz et Ciba-Geigy forment le deuxième groupe mondial de pharmacie.

5 . Au début des années 70, du fait des rejets inconsidérés des villes et des industries, le Rhin était proche de la mort biologique.

6. Le barrage d’Iffenzheim, où l’on a pêché les premiers saumons migrateurs en 1995, devrait en être équipé en 1998.

BRICE LALONDE : « LA LOI SUR L’EAU A BÉNÉFICIÉ DES ACQUIS DE LA CATASTROPHE »

Président de la commission d’experts indépendants chargée d’évaluer les dommages écologiques, Brice Lalonde a découvert, à cette occasion, les principes de l’écologie des grands fleuves. Des grands principes que le ministre Lalonde intégrera dans la loi sur l’eau, quelques années plus tard.

L’Environnement Magazine : Pourquoi avez-vous été nommé président de la commission d’expertise ?

Brice Lalonde : Jean-Louis Dutaret qui était conseiller du ministre de l’Environnement de l’époque, Alain Carignon, voulait que Sandoz paie rapidement, d’où l’idée de confier l’évaluation des dommages à une mission d’experts indépendants du gouvernement. De plus, Alain Carignon souhaitait confier des missions ponctuelles à des personnalités de la société civile.

Qu’avez-vous appris lors de cette mission ?

D’abord que Sandoz n’était pas l’industriel cynique que la presse a parfois décrit. Le groupe chimique n’a pas éludé ses responsabilités. Ensuite, j’ai vu les Hollandais réviser leurs positions vis-à-vis des rejets français de sel dans le Rhin. Ils se sont rendu compte qu’une pollution chimique était bien plus dommageable. Enfin, et surtout, grâce à Roland Carbiener j’ai suivi un formidable apprentissage de l’écologie des grands fleuves.

Une connaissance que vous avez utilisée par la suite ?

Absolument, notamment pour la protection de la Loire mais surtout lorsque nous avons rédigé la loi sur l’eau. Dans les premières moutures de ce texte, il n’était question que de l’eau H2O. Mais le biotope fluvial n’était pas pris en compte. J’ai fait en sorte que la loi prenne en compte les milieux productifs fluviaux. La productivité biologique étant l’indicateur le plus important en écologie. Les Sage et les Sdage sont les enfants naturels de Sandoz.

JEAN-LUC LAURENT : « NOUS AVIONS UNE MAUVAISE CONNAISSANCE DE LA SANTÉ DU RHIN »

Au moment des faits, Jean-Luc Laurent est directeur de l’Agence de l’eau Rhin-Meuse. Une fonction qu’il exercera jusqu’en 1991, année où il sera appelé au ministère de l’Environnement pour préparer la loi sur l’eau.

L’Environnement Magazine : Quand avez-vous appris la pollution du Rhin ?

Jean-Luc Laurent : Plusieurs jours après la catastrophe.

Comment se fait-il que le patron de l’Agence de l’eau soit informé avec un tel retard d’une catastrophe de cette ampleur ?

D’abord, au moment de l’incendie, j’étais en déplacement. Mais il faut reconnaître que, d’une manière plus générale, la transmission des informations concernant les pollutions sur le Rhin étaient très lacunaires. Il n’y avait pas d’alerte systématique en cas de problème sur le fleuve. Heureusement, les choses ont évolué depuis.

Les mesures extrêmes qui ont été prises à l’époque étaient-elles justifiées ?

Sincèrement, nous étions vraiment persuadés que les conséquences écologiques et sanitaires seraient beaucoup plus graves qu’elles ne l’ont été finalement.

Est-ce à dire que nous n’avions pas, à l’époque, une bonne connaissance de l’écologie du Rhin ?

Il faut se remettre dans le contexte. Dans les jours qui ont suivi l’accident, nous ne savions pas précisément quels produits toxiques (ni en quelle quantité) avaient été déversés dans le fleuve. À elle seule, cette méconnaissance justifiait des précautions exceptionnelles. Mais il est exact que nous avions une vision, disons déformée, de la santé du Rhin.

C’est-à-dire…

Pour résumer, nous avions une fausse idée de la mauvaise santé du fleuve. Il y a dix ans, nous analysions très peu les matières en suspension comme les particules de sable, d’argile ou les colloïdes sur lesquels des polluants peuvent se greffer. En fait, la situation du fleuve avant la catastrophe était pire que ce que nous imaginions.

Et aujourd’hui ?

Nous employons de nouvelles méthodes de mesure qui nous permettent d’avoir un bien meilleur diagnostic. De plus, la collaboration internationale entre les pays riverains, qui est née à la suite de Sandoz, continue. Et c’est essentiel pour suivre la santé d’un fleuve sur tout son cours.

ROLAND CARBIENER : « LE RHIN N’EST PAS SAUVÉ »

Biologiste à l’université de Strasbourg, président de la Fédération des associations de protection de la nature alsaciennes et ancien membre de la commission Lalonde, Roland Carbiener soutient que si la santé du fleuve s’est améliorée au fil de la décennie, elle n’en reste pas moins précaire.

L’Environnement Magazine : Dix ans après la cata-strophe, comment va le Rhin ?

Roland Carbiener : Dix ans après l’incendie, on voit les frémissements d’une amélioration de la qualité du fleuve en aval de Bâle. Les poissons réapparaissent. Ce qui ne veut pas dire qu’il soit en bonne santé.

Quels sont ses problèmes de santé ?

Les cartes de qualité des eaux publiées par l’Agence de l’eau Rhin-Meuse pèchent par excès d’optimisme. Elles ne prennent pas en compte certains polluants particulièrement dommageables.

Lesquels ?

Les micropolluants ou les pollutions diffuses d’origine agricole, par exemple. Quand on voit également les concentrations d’organochlorés que l’on trouve dans les chairs des anguilles – qui ne sont toujours pas consommables – on se dit que le Rhin n’est pas en bonne santé. Mais lorsqu’on parle d’environnement hydrique rhénan, il ne faut pas oublier la nappe phréatique alsacienne qui, bien qu’elle soit l’une des plus importantes d’Europe, est menacée.

Par Sandoz ?

Non par les pollutions agricoles et surtout par la surexploitation de ses eaux. Aujourd’hui, la capacité de renouvellement de la nappe est atteinte. Et cela pourrait avoir des répercussions sur l’écologie du fleuve. n

LE RHIN : UN CONVALESCENT BIEN SUIVI

Long de 1 300 km, le Rhin baigne quatre pays (Suisse, France, Allemagne et Pays-Bas) avant d’aller se jeter dans la Mer du Nord, près de Rotterdam. Véritable axe industriel européen, le Rhin est plus aujourd’hui un grand canal qu’un fleuve sauvage. Endigué sur 272 km, barré par plus de vingt barrages (dont 12 sans écluse), il est également un exutoire pratique pour plusieurs métropoles (Bâle, Strasbourg, Karlsruhe, Coblence, Cologne, Düsseldorf, Arhnem, Rotterdam) et centres industriels (Ciba, Sandoz et Roche à Bâle, Rhône-Poulenc et les Mines de potasse en Alsace ; BASF, Hoechst ou Bayer en Allemagne, sans oublier la région minière et sidérurgique de la Rhur). Presque en état de mort biologique à la fin des années 70, l’égout de l’Europe subit de plein fouet la catastrophe de Sandoz.

Dans la nuit de la Toussaint 1986, 1 300 tonnes de produits toxiques sont déversées dans le Rhin. Cette pollution descend le cours du fleuve à une vitesse moyenne de 4 km/h. En quelques jours, ce cocktail mortel anéantit toute vie sur plus de 250 km et contamine légèrement quelques nappes phréatiques. Cet accident majeur réduit à néant des années d’alevinage d’anguilles notamment (dix ans après l’accident, les anguilles restent interdites à la consommation) et altère gravement l’alimentation en eau potable en Allemagne et aux Pays-Bas. Parmi les nombreux facteurs ayant contribué à l’aggravation de la catastrophe de la Toussaint 1986, la carence au niveau de l’alerte est l’un des plus graves. La population bâloise n’est alertée que trois heures après le début de l’incendie. La procédure d’alerte internationale, pourtant prévue par la Commission internationale pour la protection du Rhin, n’est pas déclenchées par les autorités bâloises. Le préfet du Haut-Rhin n’est prévenu que le lendemain. Aussi choquante qu’elle puisse paraître, cette lenteur est pourtant normale, puisqu’en 1986, aucun système d’alerte n’existe entre les deux pays pour les accidents chimiques. À l’époque, la Suisse et la France ne doivent s’informer qu’en cas d’accident nucléaire.

Aujourd’hui, le fleuve convalescent est bien suivi. La Commission internationale pour la protection du Rhin exploite désormais six centrales d’alerte qui surveillent en continu un tronçon du Rhin et deux autres pour la Moselle. Lorsqu’une pollution est détectée, la centrale responsable prévient les cinq autres ainsi que la CIPR, située à Coblence. Une « information » ou un « avertissement » sont alors diffusés, à tous les pays riverains, selon l’ampleur du problème. Pour être efficace et rapide, lesdites centrales s’appuient sur les compétences d’un réseau rhénan de neuf laboratoires qui analysent en permanence la qualité du Rhin. Un réseau qui est doublé par vingt laboratoires nationaux. Désormais, la pollution ne passe plus… inaperçue.

Illustration(s) :

AFP

L’Alsace

10 à 15 millions de litres d’eau ont été nécessaires pour éteindre l’incendie de Schweizerhalle.

France 3 Alsace

Malgré l’amélioration de la qualité écologique du Rhin, les anguilles ne sont toujours pas consommables, dix ans après la catastrophe.

France 3 Alsace

Traumatisée par la première pollution majeure de son histoire, la population bâloise manifeste en masse contre l’industrie chimique.

DR

France 3 Alsace

Si la plupart des pollutions chroniques qui affectaient durement le fleuve dans le passé ont été considérablement réduites, certaines, comme les micro-polluants ou les pesticides, continuent de perturber l’écologie rhénane.

Agence de l’eau Rhin-Meuse, Metz

Les centrales internationales d’avertissement et d’alerte sur le Rhin et la Moselle.

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Boycott : les figures imposées de la gestion et de la communication de crise

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Aucune stratégie type n’existe pour les sociétés confrontées à un appel au boycott

La responsabilité et la reconnaissance de ses erreurs se révèlent les meilleurs garants de l’image des entreprises. 

Perrier prié de stopper sa campagne d’affichage en Belgique sous la pression du Lobby européen des femmes (LEF) pour cause de « wonderbulles » (sur des affiches publicitaires, des jeunes femmes uniquement vêtues de capsules de bouteilles Perrier). Le parc Astérix, près de Senlis, soumis au boycott par la Fondation Bardot après… le décès d’un delphineau. Le pétrolier Total sommé, par les opposants au régime de Rangoon, de renoncer à son contrat en Birmanie. Trois exercices de « gestion de crise » pour ces entreprises placées malgré elles sous les feux de l’actualité. Une seule certitude dans ces circonstances : l’entreprise n’a aucun intérêt à masquer sa responsabilité. Ainsi, la réaction de Perrier de stopper dès lundi sa campagne publicitaire est exemplaire.

« Nous reconnaissons notre erreur », admet François Xavier Perroud. Et d’ajouter : « Il n’est pas dans la politique de Perrier de chercher à choquer qui que ce soit ». Si « aucune statégie type n’existe vraiment», selon des responsables du département crise de Euro-RSCG Institutionnel, certaines règles générales doivent être adoptées : l’identification des acteurs impliqués dans la crise et l’évaluation des prises de parole et de la position de chacun d’eux afin d’« appréhender le risque d’effet « boule de neige » d’un premier appel ». « Le silence de l’entreprise vaut acceptation »

En tout état de cause, il est dans l’intérêt de l’entreprise de prendre des dispositions d’urgence susceptibles de calmer le jeu. « Il ne suffit pas d’être innocent, il faut aussi le faire savoir.

Car le silence de l’entreprise face à des accusations vaut souvent acceptation pour le grand public ». En conséquence, de plus en plus d’entreprises anticipent différents scénarios, dont le boycott. Certaines, comme EDF, multiplient les exercices de simulation, permettant de réagir « rapidement et sereine- ment ».

Mais ce travail ne dispense pas de l’organisation rapide de cellules de crise, réunissant des personnes décisionnaires de l’entreprise et des experts. Reste à mettre en place des mesures vis-à-vis des mé- dias (communiqué et/ou conférence de presse), de l’interne, des clients, des pouvoirs publics ou du grand public via un numéro vert ou la publicité. La reconstruction de l’image de marque sera d’autant plus aisée que l’impact a été ainsi limité.

Pour l’heure, chez Total, on reste officiellement « insensible » aux menaces de boycott. « Le contrat avec Rangoon est le fruit de cinq ans de travail. Total a un engagement et n’a aucune raison de remettre en cause ce contrat » qui engage le pétrolier pour 1,5 milliard de francs. Tandis qu’au parc Astérix, les appels au boycott lancés par des associations écologiques « font partie des classiques, selon Marilène Litoux, responsable de la communication du parc d’attractions, mais ne conduisent en aucun cas à des situations de crise ». Le parc admet toutefois s’être équipé d’une « cellule d’urgence »… efficace contre les incendies, mais « insensible aux foudres des associations écologistes ». 

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Bernard Krief un pionnier du conseil en communication et spécialiste du monde politique

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BERNARD KRIEF, président du cabinet de conseil en communication qui porte son nom, est mort, jeudi 27 juin, dans l’incendie qui a ravagé son appartement parisien du boulevard Saint-Germain. Agé de soixante-quatre ans, Bernard Krief a été l’un des promoteurs du marketing en France et l’un des premiers conseillers en communication politique, essentiellement auprès des élus de droite. 

Né à Alger en 1931, autodidacte, Bernard Krief exerce d’abord le métier de journaliste, avant d’entrer, en 1953, au service de la promotion des ventes d’Air France. En 1960, il décide de créer sa propre société de conseil, Bernard Krief Consultants. Il développe, en pionnier, le conseil en recrutement pour les entreprises et son cabinet devient l’un des plus réputés des  » chasseurs de têtes « . 

A partir de la fin des années 70 Bernard Krief va se passionner pour la politique. Réservant ses conseils à la droite, notamment à l’UDF, il définit avec rigueur le marketing politique, qu’il oppose au marketing traditionnel destiné à vendre des  » produits  » et à la publicité.  » Idéalement, le marketing politique a pour but de connaître les besoins et les désirs des citoyens, ce qui permet aux hommes politiques d’y ajuster leur action en organisant les programmes capables de les satisfaire « , écrit-il dans une tribune publiée dans Le Monde du 29 mars 1977. 

 » AUXILIAIRE NÉCESSAIRE  » 

Bernard Krief prend soin d’établir une distinction précise entre  » citoyen  » et  » consommateur « .  » Traiter le citoyen en consommateur peut avoir des effets très négatifs. Il peut le ressentir comme un mépris pour son jugement. (…)La contrepartie en est qu’il méprisera, à son tour l’homme politique qui usera d’outils inadéquats « . Quant au conseiller auprès des politiques, il  » se doit rester à sa modeste place de technicien. Il montre les conséquences d’une décision politique, il ne la provoque pas. Il est un auxilliaire désormais nécessaire, sans plus « , écrit encore Bernard Krief. 

La campagne pour les élections municipales de 1983 marque l’apogée de la réputation de son cabinet. Il s’occupe d’une quinzaine de campagnes municipales et réalise près de 15 % de son chiffre d’affaires avec les collectivités locales. Le directeur du département de communication politique du cabinet Bernard Krief n’est alors autre que Jean-Pierre Raffarin, aujourd’hui ministre des petites et moyennes entreprises. Parallèlement à cette activité de conseil auprès des politiques, auquel la décentralisation donne ses heures de gloire, d’autant que l’on ne se préoccupe pas encore des moyens de financement des partis et des campagnes électorales, Bernard Krief emporte quelques gros budgets de publicité, parmi lesquels IBM, Michelin, Nestlé ou Sony. 

Aux flamboyantes années 80, durant lesquels Bernard Krief écrit beaucoup, intervient dans les colloques, enseigne à l’Ecole des Hautes études commerciales (HEC) et s’offre une galerie d’art, succède le brutal tournant de la rigueur des années 90. Son cabinet prend de plein fouet la crise qui secoue le monde de la publicité et de l’entreprise, d’autant que le conseil en recrutement fournit toujours l’essentiel de son chiffre d’affaires. Ces difficultés, renforcées par des relations houleuses avec ses associés, minent l’enthousiasme de Bernard Krief, qui ne parvient pas à donner un nouveau souffle à son activité. En juin 1994, sa société avait été placée en redressement judiciaire. 

Bernard Krief est l’auteur de plusieurs ouvrages dont La Liberté d’entreprendre (1976) ou Gérer la France comme une entreprise (1986). Son dernier livre date de 1995 et s’intitule De Gaulle, naissance de la légende.

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L’importance de la communication d’influence

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64 % des propositions, des décisions et de la mise en oeuvre des résolutions européennes se font sous l’effet du lobbying. C’est dire l’importance de la communication d’influence. Certains la jugent obligatoire si l’on veut se faire entendre. D’autres lacritiquent pour ses méthodes musclées et ses abus.

Mais personne ne nie son efficacité. Il y a aujourd’hui entre trois mille et cinq mille groupes de pression présents à la Commission et au Parlement européen. Un marché représentant 180 millions d’Ecus par an et qui emploie plus de dix mille personnes. Le flux des lobbyistes a été multiplié par dix en dix ans, au rythme des budgets.

Mais dans cette foule qui encombre aujourd’hui les couloirs de Bruxelles et de Strasbourg, les Français n’ont pas encore les coudées franches. Ironie de l’histoire, le premier lobbyiste fut un Français, le comte de Vergennes, ministre de Louis XVI. Il n’avait de cesse d’arpenter les vestibules du Congrès américain, qui est aujourd’hui la place forte du lobbying international.

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Radiographie d’une communication d’influence

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La Commission a voulu insérer les services financiers dans la directive sur la vente à distance. Le Groupement européen des caisses d’épargne, les banques et les assureurs y étaient opposés. Ils ont obtenu gain de cause. Radiographie d’une communication d’influence. 

Une équipe de trente-cinq personnes, une adresse discrète face au parc du Cinquantenaire, un lobbying appuyé : la présence massive du Groupement européen des caisses d’épargne (GECE) aux abords de la Commission européenne n’est pas fortuite. Il s’agit d’abord d’exercer plus d’influence sur les instances européennes. Peu de fonctionnaires européens savent en effet que le marché des PME est l’un des principaux débouchés de l’activité des caisses d’épargne de l’Europe. Cela explique que le GECE en fasse une des priorités de son lobbying. « Notre activité principale consiste à suivre l’évolution des législations et des politiques de l’Union ayant trait aux banques, au financement des PME et à l’épargne des particuliers, explique Gaël du Bouêtiez, le directeur de la communication. Ce suivi implique une présence constante aux comités et aux consultations de la Direction concernée, la DG 15, pour faire passer des messages. » Monica Pieroth, l’une des juristes du GECE, est une habituée des couloirs européens : « Il faut aussi entretenir des contacts réguliers. C’est facile à la DG 15 qui connaît bien le monde de la banque. Ça l’est moins à la Direction de la politique des entreprises, la DG 23, où il demeure difficile de faire comprendre que les caisses sont aussi des banques. Jusqu’à présent, personne ne savait qu’en Allemagne 40 % des prêts sont faits aux PME. » Au GECE, l’un des credo est de ne jamais perdre une occasion d’expliquer. Le meilleur moyen d’établir un contact personnel ? Aller en force de proposition, avec des idées sous le bras. « Contrairement à ce qu’on peut croire, les fonctionnaires sont très ouverts et ils ont besoin des synthèses d’informations que préparent les lobbyistes. Mais ils restent prudents car ils n’ont jamais travaillé dans le monde des affaires », précise Monika Pieroth. « Ils n’aiment pas les face à face, ajoute Gaël du Bouêtiez. Ils préfèrent des discussions collégiales. C’est au cours de ces réunions que nous détectons ceux qui sont le plus sensibles aux thèmes que nous développons. On agit aussi dans chaque DG en direction des interservices et des personnes ad hoc qui suivent les activités des autres commissions. » Le rôle clé des eurodéputés. Plus difficiles, les relations avec la DG 24, sorte de greffon des associations de consommateurs au sein de la Commission. Monika Pieroth a encore un pied dans la bataille contre la directive sur « la vente à distance ». « La Commission a voulu insérer les services financiers dans leur champ d’application. Nous avons refusé. Il y a un risque de spéculation du client contre la banque en fonction de la baisse des cours. » Le lobbying s’est développé à plusieurs niveaux, comme chaque fois. Il faut d’abord intercepter la directive avant qu’elle ne commence à être taillé dans le marbre au Parlement, car cela devient plus dur ensuite d’intégrer les modifications souhaitées. Les eurodéputés ont tendance naturellement à s’affirmer par rapport à la Commission et à faire de l’activisme. Depuis le traité de Maastricht, ils ont d’ailleurs, en fin de course, le droit de veto. L’interlocuteur privilégié est le rapporteur des commissions parlementaires. C’est lui qui, après examen, concocte les projets d’amendement. Il est, à ce moment là, utile de prendre rendez-vous avec les parlementaires qui ont réagi positivement ou négativement aux thèmes développés. « Jusqu’à ce stade, toutes les tentatives du lobbying ont échoué, fait observer Monika Pieroth. Le dossier a ensuite été traité par le Coreper (Comité des représentants permanents, ambassadeurs) qui prépare le Conseil des ministres européen. Le Conseil des ministres s’est prononcé contre cette directive, car toutes les banques et assurances ont fait pression sur leurs ministres respectifs. » Retour en seconde lecture au Parlement, en septembre 1995. Mais le rapporteur de la commission reste sourd aux arguments. « En décembre 1995, nous avons inondé de lettres conjointes les partis politiques. Finalement, à cinq voix près, les eurodéputés ont voté contre cette inclusion, le 13 décembre dernier. L’affaire doit maintenant repasser au Conseil. Mais le vote semble acquis. »

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