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Maquis et relations publiques

L’envoyé spécial permanent de l’A.F.P. en Corse, M. Jean Virebayre, a été longuement entendu par la police mardi 4 octobre après avoir assisté, seul, à une conférence de presse du Front de libération nationale de la Corse (le Monde du 5 octobre). Interpellé dans le cadre d’une enquête en flagrant délit pour reconstitution de ligue dissoute, M. Virebayre a été retenu pendant une dizaine d’heures. Cette garde à vue marque une modification des rapports entre la presse, la police et la justice dans l’île. Interrogé dès l’annonce de l’interpellation du journaliste, M. Robert Badinter, garde des sceaux, a déclaré : « Respecter absolument la liberté de la presse, c’est pour moi une évidence, mais je souhaiterais que les journalistes mesurent leurs responsabilités au regard de l’information et de la toute-puissance qu’ils détiennent sur les sensibilités et les réactions collectives. »

Lors de sa dernière conférence de presse, le Front de libération nationale de la Corse a innové. Dans la nuit du 3 au 4 octobre, contrairement à toutes ses habitudes, un seul journaliste avait été convié à entendre les porte-parole du mouvement clandestin dans le maquis. Ainsi M. Virebayre, envoyé spécial permanent de l’Agence France Presse en Corse, s’est-il retrouvé face à trois hommes masqués par des cagoules blanches. Pourquoi cet honneur sélectif ? Parce qu’il y a trop de contrôles policiers dans l’île pour assurer, le voyage,, incognito de plusieurs journalistes, ont répondu les hommes en cagoule. Pourquoi lui ? Parce que l’A.F.P. est le meilleur, canal national et international de diffusion de l’information…

Pour avoir joué la prudence et pressenti le journaliste le plus « rentable », le F.L.N.C. a attiré des ennuis à M. Virebayre. Après avoir dicté une longue dépêche à Paris et aimablement prévenu les renseignements généraux de sa randonnée nocturne au maquis, M. Virebayre a en effet été interpellé à son domicile vers 6 h 45. Placé en garde à vue, interrogé, il a été relâché à 16 heures. Les policiers ont perquisitionné chez lui et saisi un texte du F.L.N.C. de treize pages intitulé :  » Conférence de presse, octobre 1983.  »

M. Virebayre considère qu’il existe  » un gros malaise entre les journalistes, la police et la justice en Corse « . Les policiers, raconte-t-il, lui ont demandé à plusieurs reprises :  » Pourquoi avez-vous prévenu les renseignements généraux après la conférence de presse et non avant ?  » Question incompréhensible pour un journaliste. Question élémentaire pour un policier.

Depuis son apparition en 1976, le F.L.N.C. – comme la plupart des mouvements clandestins – s’efforce de maintenir des relations avec la presse. Il ne lui suffit pas de plastiquer, de tirer des coups de feu, de  » condamner à mort « . Il lui faut expliquer pourquoi. Le F.L.N.C. a toujours eu le goût des conférences de presse au maquis. Les rendez-vous secrets, les longs parcours en camionnette sur des routes sinueuses, les journalistes – bandeau sur les yeux – invités au silence, les militants en armes reliés par des talkies-walkies, sont autant de manières de démontrer à la presse sa force et son organisation.

Ainsi le F.L.N.C. peut-il faire  » passer  » son message. Comme par les interviews, accordées parcimonieusement. Comme par les communiqués adressés au quotidien la Corse-le Provençal, qui seul, parce qu’il est  » le canal habituel « , peut authentifier ses textes.

Le F.L.N.C. a besoin de la presse. La presse a besoin du F.L.N.C. parce que l’opinion publique, les forces politiques, les autorités et… les policiers ont besoin de savoir ce que pense le F.L.N.C.

Bien, sûr, les militants du Front s’adressent à des journalistes dont ils savent qu’ils respecteront le secret professionnel. Jusqu’à présent, les policiers les convoquaient après coup. Les journalistes se taisaient. Tout cela sans conséquence. Une sorte d’accord, tacite semblait passée entre journalistes et policiers.

Changement d’attitude

La garde à vue de M. Virebayre – même courte – marque un changement d’attitude des autorités. Pour la première fois depuis 1976, policiers et magistrats sont apparemment décidés à jouer  » les empêcheurs de travailler en rond « , selon l’expression de l’envoyé spécial permanent de l’A.F.P. Ou, dit autrement, policiers et magistrats semblent décidés à lutter résolument contre les nationalistes. Ils visent à l’  » efficacité, « , Nous avons assez pris de gants, disent-ils en substance.

Dans cette optique, la garde à vue de M. Virebayre est l’un des épisodes d’une guérilla ouverte entre M. Robert Broussard, commissaire de la République chargé de la police, et certains journalistes accusés de faire de la publicité au F.L.N.C., bref, d’en être les attachés de presse. Les premiers frottements ont eu lieu en février lorsque la police et la justice demandèrent aux stations régionales de FR 3 et Radio France de diffuser les voix des assassins présumés d’André Schoch, coiffeur ajaccien, et que ces dernières refusèrent.

Depuis, M. Sampiero Sanguinetti, rédacteur en chef de FR 3 Corse, a eu l’occasion d’évoquer le climat de  » pression permanente  » qui pèse sur la presse (tensions locales, interrogatoires, saisies de films). Depuis, M. Jean-Louis Eyssartel, directeur de Radio Corse, a été inculpé de propagation de fausses nouvelles (le Monde, des 6 juillet et 14 septembre,),

Est-ce à dire qu’un journaliste ne peut plus travailler en Corse ? Non. Que la collecte des informations est devenue délicate ? Oui. La tâche des journalistes se complique en Corse à mesure que la situation se tend, insaisissable, sur fond d’attentats quotidiens et d’assassinats  » politiques  » épisodiques.