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La défiance croissante de l’opinion publique à l’égard des médias et les hommes politiques 

Un dicton populaire frappé au coin des marbres d’autrefois assurait qu’il n’y a pas de bons journalistes, mais seulement de bons journaux ? Ecoutons la rumeur qui enfle… Voici l’opinion publique prise à témoin par les plus hautes autorités de l’Etat, des parlementaires, des ministres, le président de la République, lui-même : les journalistes seraient coupables de “dérapages” “ne recherchant plus la vérité”… peu contrôlables, et “trop peu” contrôlés d’où la nécessité de faire naitre une instance de contrôle sous la forme d’un ordre des journalistes. A l’ère des Fake News, l’ampleur de la défiance à l’égard des médias et des hommes politiques est parfois perçue comme un handicap dans la communication. Qu’en est-il vraiment ? 

Depuis des années, des hommes politiques ont choisi de faire huer la presse dans leurs meetings électoraux. Sur l’air de “Tous pourris !”… dont ils sont eux-mêmes pourtant les premières victimes rappelle Florian Silnicki, Président Fondateur de l’agence de communication de crise LaFrenchCom.

Au mieux, le bon sens populaire pense qu’il n’y a pas de fumée sans feu, et c’est vrai, le dégagisme actuel commence à sentir sérieusement le bûcher, avec un petit avant-goût de chasse aux sorcières…

Nous devons d’urgence localiser le foyer de l’incendie, le circonscrire, l’enrayer, et prendre les dispositions nécessaires afin d’éviter qu’il ne reprenne. Un tel débat est l’affaire de tous les citoyens mais aussi de tous les journalistes.

Une triple mise au point, pour commencer. Il ne m’apparaît pas acceptable d’insinuer que la liberté de l’information serait un alibi derrière lequel se dissimule une vaste irresponsabilité _ quand bien même des dérapages inadmissibles, le manque de professionnalisme de certains, ou l’inculture de quelques-uns en accréditeraient l’idée.

Il serait dangereux de laisser croire que la liberté de l’information n’est pas d’abord intimement liée à celle des journalistes.

Enfin, l’on ne peut pas laisser dire que la liberté de l’information s’inscrit dans un grand vide juridique. Il n’existe aucune impunité des journalistes : la loi met en cause solidairement la responsabilité civile et pénale du rédacteur et celle de l’éditeur.

Il n’y a pas de semaine où nous n’envoyons pas  _ à ce titre _ des lettres recommandées ou des citations à comparaître pour défendre l’image et la réputation de nos clients dans le cadre des missions de communication de crise ou de gestion de crises qui nous sont confiées.

Alors, puisque le cadre juridique existe, que se passe-t-il ? Quels sont les dérapages qui ont déclenché une telle tempête, et tant de fureurs ? Au cours des derniers mois, des fautes, des erreurs, et des approximations de plus en plus nombreuses ont été relevées ; trop fréquentes, c’est vrai.

De surcroît, les sanctions ont été rares et discrètes.

Sait-on ce qu’ont coûté à leurs auteurs les “bidonnages” petits ou gros auxquels, tour à tour, certains se sont fait prendre : comme la pancarte « Macron dégage » masquée sur France 3 : une « erreur humaine » selon la chaîne. Ce panneau brandi lors de la manifestation des « gilets jaunes », samedi à Paris, a été en partie occulté lors de son passage à l’antenne, samedi. France Télévisions reconnaît un « dysfonctionnement ».

Ou encore la marque de la parka “Canada Goose” (régulièrement accusée de maltraiter des animaux) de Raphaël Glucksmann, qu’il avait notamment portée lors du premier meeting de Place publique à Paris la semaine dernière, lui a été reprochée en tant que signe extérieur pas très de gauche… Cette semaine, son logo a magiquement disparu de la une des “Inrocks” qui lui est consacrée !

Tout cela n’est guère à porter au crédit de la presse écrite et audiovisuelle.

Le débat sur la déontologie

Toutefois, dans l’acte d’accusation de ceux qui instruisent en permanence le procès des journalistes notamment sur les réseaux sociaux, on retrouve aussi la publication ou la diffusion de véritables informations, derrière lesquelles l’on imagine je ne sais quelles arrière-pensées, quelles machinations.

L’actualité récente regorge ainsi de titres qui ont fait la Une, à la suite de révélations : fausses factures liées au financement des partis, scandales sanitaire, lanceurs d’alertes, …

A la source de l’information : des juges, des médecins, une équipe de reportage. La révélation de faits exacts. Des gens qui font leur métier. La dramatisation s’y ajoute, et voici à l’arrivée, des affaires qui perdent toute mesure, des débats qui semblent remettre en cause les fondements mêmes du consensus national.

Par où nous sommes ramenés à cette évidence : les médias sont indissociables de la société, de la démocratie dont ils font partie intégrante et dont ils partagent les vertus et les défauts. Le journaliste a peut-être allumé la mèche, mais c’est dans l’air qu’il y a quelque chose d’explosif !

Ainsi, une discussion qui peut mettre en jeu l’exercice de libertés publiques s’est instaurée entre gens de bonne foi, qui sont de surcroît tous d’ardents défenseurs des libertés. C’est le fameux débat sur la déontologie. L’affaire n’a pas commencé chez nous ; elle vient d’outre-Manche.

Pour éviter qu’une loi régissant certains délits de presse _ et notamment les atteintes à la vie privée dont se rendent fréquemment coupables les tabloïds _ ne soit adoptée par le Parlement de Sa Majesté, les éditeurs de journaux britanniques ont conçu le projet d’une sorte de code d’autodiscipline. Un geste spectaculaire et creux. Et surtout globalement inadapté à la situation française, où la personne privée jouit d’une large protection de la loi ; voir le nombre de procès gagnés par les victimes de notre presse à scandales.

Ne nous trompons ni de pays ni de déontologie. La véritable déontologie du journaliste consiste à rechercher, à donner et à commenter une information exacte et vérifiée. Il ne lui appartient pas de choisir _ au gré des modes ou de ses opinions, _ des boucs émissaires et des victimes expiatoires ; de concentrer ses attaques sur le pouvoir _ afin de donner des preuves d’indépendance, ou faire croire à celle-ci _ ni d’attaquer les adversaires du pouvoir _ pour donner des gages… Le journaliste doit informer, expliquer, hiérarchiser… Et tant pis si cela dérange les puissants, les élus, les vedettes ou les maîtres de forge. Il est tenu d’énoncer les faits, et de ne pas mettre en cause injustement ou fallacieusement les personnes, qui bénéficient _ toutes de façon égale _ de la protection de la loi.

C’est ainsi que le juge des référés est devenu un personnage redouté par les éditeurs _ et les diffuseurs _ en raison des pouvoirs de fait que lui confère, en dépit de limitations récentes, la procédure du référé de presse ; le juge peut intervenir pour retirer de la vente ou de l’antenne tout ou partie d’une publication ou d’un programme, en attendant que l’affaire soit évoquée au fond. S’agissant de produits aussi éphémères que des informations, de telles décisions ne sont pas seulement conservatoires. Mais, bon, puisque le débat sur la déontologie nous vient d’Angleterre, il était normal qu’il devînt à la mode. Tentons de l’analyser. Cette réticence, cette défiance qui se fait jour vis-à-vis de l’information, d’où vient-elle ? Est-ce l’invention de quelques intellectuels ou politiciens malintentionnés ? Ne serait-elle pas tout simplement le produit logique, inéluctable, de notre ère de la communication ?

Les messages se multiplient _ en nombre, en volume, en affichage, en puissance depénétration _ alors que les informations véhiculées tendent à s’uniformiser, à s’appauvrir, et souffrent de redondance, d’insuffisance d’accès direct aux sources, et surtout de dimension vécue.

Tout devenant médiatique, le premier réflexe des pouvoirs politiques _ dans les années 60 _ fut de contrôler directement les médias. L’ORTF était la ” voix de la France “. Et M. Alain Peyrefitte, ministre de l’information, pouvait à juste titre présenter le sommaire du journal télévisé… Aujourd’hui, cela n’est plus de mise.

L’un des grands mérites des gouvernements des années 80 a été de couper progressivement le cordon ombilical entre le pouvoir et les médias audiovisuels, en mettant un terme au monopole de l’ex-ORTF et en déléguant une part de l’autorité publique à des instances de régulation… la Haute Autorité, la CNCL et le CSA qui, ne sont guère intervenus dans les affaires d’information, sinon pour appliquer des dispositions prévues par la loi, notamment dans les périodes électorales ; ce qui est tout à leur honneur.

Certes, l’indépendance des organes d’information n’est pas garantie par la Constitution, à la différence des Etats-Unis où l’amendement Jefferson constitue l’acte fondateur du quatrième pouvoir. Mais l’Histoire a fixé certains principes qui régissent fortement l’activité de la presse d’information et des journalistes en France.

Le premier principe remonte au siècle des Lumières, à Montesquieu et à la théorie de l’équilibre des pouvoirs. A cet égard, la presse écrite et audiovisuelle s’affirme comme un contre-pouvoir par excellence, dans la mesure où elle concourt à la formation de l’opinion et à l’expression du pluralisme.

Le second principe s’inscrit dans notre patrimoine politique, et dans la mémoire républicaine. Après les “lois scélérates” sur la presse qui ont attisé le feu de la Révolution de 1830, toutes les tentatives de réglementation des publications se sont heurtées au soupçon de l’autoritarisme et de l’ordre moral. L’idée même d’une structure corporative chargée des questions de déontologie, telle qu’un ordre de journalistes, apparaît chargée de connotations vichyssoises et serait rejetée comme telle par l’immense majorité de la profession.

Cela ne signifie pas que les controverses récentes soient des fausses alertes ou des pétards mouillés. Il appartient à la presse écrite et audiovisuelle d’améliorer constamment son propre fonctionnement, et d’assurer avec vigilance le contrôle de la qualité de son produit : l’information. C’est au sein de chaque entreprise de presse qu’il appartient, à chaque journaliste, à la hiérarchie de la rédaction, et in fine au directeur de la publication, d’exercer une appréciation déontologique dans le cadre de la responsabilité éditoriale. Quelquefois, à tort, on assimile celle-ci à de la censure. C’est une contre-vérité tendancieuse.

L’autorité du directeur de journal comme du patron de chaîne de télévision est fondée sur la ligne rédactionnelle du support et l’observation des règles de la profession. A défaut d’une telle autorité, chacun pourrait publier _ ou diffuser _ n’importe quoi. Cette responsabilité doit être donc exercée pleinement. C’est-à-dire sans angélisme, sans complaisance et sans corporatisme. Nul éditeur n’est infaillible. Mais au moins est-il responsable et assume-t-il moralement, économiquement et juridiquement les conséquences de ses décisions. Il ne doit pas décider seulement en fonction d’appréciations personnelles ou de critères abstraits.

Les médias bénéficient _ malgré qu’on en ait _ du crédit fabuleux d’être lus, écoutés, regardés par la quasi-totalité des concitoyens. Cela crée des responsabilités particulières. Nulle juridiction n’est compétente pour en juger, sauf défaillance _ dès lors qu’il s’agit de contentieux prévus dans le cadre de la loi.

Le premier juge _ le véritable juge _ c’est le lecteur, l’auditeur, le téléspectateur, pour lequel l’information constitue justement un service public. Certes, ce juge a été rendu un peu plus méfiant, un peu plus sévère, au spectacle des surenchères des rémunérations, et ont notablement contribué à brouiller l’image des journalistes _ nous pensons par exemple à l’annonce de certains salaires de stars comme Elise Lucet, _ mais lecteurs, auditeurs et téléspectateurs sont des censeurs infiniment moins sévères, voire sectaires, que ceux qui font profession de juger les médias audiovisuels, dans les cercles de la presse écrite et des pouvoirs. Ils sont de plus en plus sélectifs et ne crachent pas pour autant sur la ” télé-poubelle “.

Dans un monde où l’horizon s’élargit sans cesse, et dépasse de plus en plus la portée des regards, la fonction de témoignage qui est impartie aux journalistes devient vitale, essentielle. Elle implique _ au-delà de la nécessaire indépendance d’esprit qui permet de tendre vers l’objectivité _ une meilleure culture, une plus grande ouverture aux civilisations, une vraie connaissance du monde. Reconnaissons que la majorité des journalistes ne la possède pas encore. La formation s’est améliorée de façon très sensible.

De plus en plus souvent, les jeunes rédacteurs sont diplômés de l’enseignement supérieur ou des écoles professionnelles. Mais l’information sur laquelle ils travaillent est en même temps de plus en plus abstraite, médiatisée : agences écrites, agences d’images, documentations, banques de données informatiques. Ceux qui transmettent l’information sont de plus en plus éloignés eux-mêmes des sources _ et ils le sont parfois presque autant de ceux auxquels ils s’adressent _ ce qui est préjudiciable.

Cette mutation professionnelle, liée à l’évolution des techniques de la communication, nous semble constituer l’un des grands enjeux de la profession.

Au pôle opposé de cette réalité quotidienne, le journalisme d’investigation est doté de tous les prestiges. Cette tendance traduit une nostalgie du contact direct avec les faits eux-mêmes et les véritables protagonistes (même si certaines ” enquêtes ” tiennent de plus en plus fréquemment du reality show). Il n’est pas donné à tous les journalistes de réaliser régulièrement de telles enquêtes, mais cela ne doit pas empêcher l’ensemble des professionnels de questionner le monde avec les moyens qui sont les leurs. `

Lorsqu’ils ouvrent un dossier devant l’opinion, avec des interrogations toutes simples _ telles que les cinq questions de base de la profession : qui, où, quand, comment, pourquoi ? _ les journalistes font leur métier. Il est difficile de leur en faire reproche. Mais peut-être voudrait-on qu’ils ne parlent que des bons trains : ceux dont on annonce qu’ils vont arriver à l’heure.