L’encyclopédie de la communication par Lucien Sfez

Conçue par Lucien Sfez, une encyclopédie de près de deux mille pages permet de s’y retrouver dans le réseau des pouvoirs informatiques et médiatiques 

Quatre kilos deux cents grammes ; près de deux mille pages en deux tomes ; trois cent quatre auteur s; deux cent quarante-sept illustrations photographiques, près de 2 000 francs. Lucien Sfez devient le Cecil B. De Mille de la communication. Il a appelé ce monument Dictionnaire critique. ” Critique ” ? Certes, car chacun s’exprime en cherchant à sortir des sentiers battus. ” Dictionnaire ” ? Le mot est plus contestable. C’est plutôt d’une encyclopédie qu’il s’agit. Certes, dans chaque grand chapitre, on classe les thèmes par ordre alphabétique et un index général de onze pages à la fin du deuxième volume permet de suivre les sujets de A à Z (ou plutôt à W, car les trois dernières lettres n’ont pas trouvé preneur). Mais la conception d’ensemble est d’une tout autre rationalité. 

Quatre grandes parties : ” Les données de base “; ” Les théories opérationnelles “; ” Les grands domaines d’application “; ” Communication et société ” enserrent treize chapitres avec leur introduction, leur kyrielle de ” thèmes ” – qui sont autant d’articles plus ou moins longs, – leur conclusion, puis des biographies et un glossaire. 

Tout cela s’emboîte comme des poupées russes et produit un assez somptueux effet. Mais que nul n’entre ici s’il veut courir d’une traite jusqu’au bout. Il lui faudra gravir tant de marches et pénétrer dans tant de salles – dont certaines assez obscures, il faut le dire – qu’il arriverait exsangue à la sortie. En revanche, picorer pendant des jours deux ou trois heures de texte ouvre des horizons qui ne portent pas à l’angoisse. 

La ” communication “, c’est l’auberge espagnole. On y trouve tellement ce qu’on y apporte qu’aucune définition des mots n’est donnée dans ce… dictionnaire. Simplement, le chef d’orchestre nous dit tout de même qu’il a évacué… les transports (ponts et routes, chemins de fer, avions) ! 

On reculera ici devant le jeu du catalogue pour épingler quelques points forts dans cette matière effervescente. Alain Cotta, qui trouve stupide de dire que le temps de l’information succède à celui de l’énergie, opère une distinction originale au plan économique entre la communication d’échanges de production, celle de loisir, et celle d’ordre (qui se signale, par exemple, dans les entreprises, par le curieux transfert du ” personnel ” en ” ressources humaines “). 

Pourquoi Pierre Legendre évacue-t-il la religion ou plutôt propose-t-il de renoncer à ce terme trop surchargé, dit-il, de renvoi au christianisme occidental ? Etrange, vraiment, à l’heure où la religion islamique, religion d’Etat, relance dans la politique internationale la communication dogmatique. 

Des chemins escarpés 

Une bonne formule de René Lourau sur ” l’institution ventriloque “, celle qui, dans toute culture, parle par notre bouche, et une intéressante remarque de René-Jean Ravault, voyant, dans la conception américaine et moderne de la communication, une opposition au concept d’identité culturelle. ” Identité ” qui n’a cessé, justement, de hanter Jacques Berque, qui voit comme une caractéristique de notre temps la réémergence des identités des peuples et des cultures. 

Jacques Ellul craint, lui, que la ” communication placebo ” se substitue à la démocratie, avec la mise en scène des hommes politiques, et dans ce sens, Alain-Gérard Slama écrit : ” Les opinions, assénées comme des faits, obscurcissent d’autant plus les idées et font d’autant plus reculer le savoir que chacune, en soi, est souvent juste. ” Lucien Sfez, dans son chapitre ” Tautisme “, relance ce néologisme fabriqué il y a cinq ans (1), qui lui sert de grille d’analyse pour comprendre la communication et dénoncer ses pièges. Concept issu de trois autres, ” autisme ” du sujet devant les machines à cracher les mots et les images; ” tautologie “, car la société de communication ne dit rien de plus que ” je suis société “; ” totalité ” (voire ” totalitaire “), car la communication est aussi un grand tout qui nous englobe et dans lequel nous sommes dilués. Le paradoxe déniché par Anne Cauquelin est que ” le silence se loge dans le plus grand bruit qui soit “, et surtout la solitude. 

Les ” concepts transversaux ” que nous propose ensuite ce Dictionnaire offrent des chemins très escarpés. Il faut une puissance d’abstraction et de fortes connivences avec les auteurs pour s’y retrouver. Avec le chapitre sur ” Les nouvelles techniques et leur usage “, on retombe sur ses pieds. Pierre Musso distinguant fort bien les matériels, les contenus, les réseaux de diffusion, et Marc Guillaume contestant avec pertinence l’idée que l’informatique est essentielle au progrès de la productivité, surtout dans les services. Pourquoi ? Parce qu’il est de plus en plus difficile d’extraire des données pertinentes et que l’information qui ne sort pas des machines est souvent beaucoup plus importante. 

La partie de l’ouvrage qui est consacrée aux ” Théories opérationnelles ” intéresse davantage les chercheurs et curieux déjà bien initiés. On notera la contribution de Georges Balandier sur les rapports interculturels, développant ses thèses sur ” l’anthropologie comme exercice de communication “, avec les multiples registres porteurs d’information sur le terrain, mais aussi les obstacles opposés à l’entreprise de pénétration des cultures étrangères, ne serait-ce que du fait de l’équation personnelle du chercheur. Et Jacques Ellul montre qu’à 99 % il n’y a jamais eu, dans l’histoire, de société pluriculturelle, mais qu’une culture a finalement dominé les autres dans un ensemble social cohérent. 

Rappel heureux par Bernard Paulré de l’origine étymologique de ” communication “, qui est la même que ” communauté “. Et profil bas pour l’intelligence artificielle (IA), dont les prétentions sont heureusement rabattues par J. Pomian : ” [Elle] cherche en réalité l’homoncule et non l’homme. ” Lucien Sfez, lui aussi, critique les intégristes de l’IA comme HA. Simon. Pour les ” sciences cognitives “, Guy Tiberghien se demande s’il s’agit d’une mode passagère ou d’une révolution scientifique. Elles sont en tout cas bousculantes dans la mesure où elles se retrouvent au noeud de plusieurs disciplines, comme la psychologie expérimentale, la linguistique et les neurosciences. 

” Culture publicitaire ” 

Avec le deuxième tome du Dictionnaire, on aborde des paysages plus familiers. D’abord celui des mass media. François Balle distingue bien deux catégories de chercheurs : ceux qui s’intéressent surtout aux ” émetteurs ” de messages (Marcuse, Moles, Mac Luhan, Ellul) et considèrent qu’ils agissent comme une drogue incitant au conformisme, et ceux qui s’occupent d’abord des ” récepteurs ” (Berelson, Lazarsfeld, Cazeneuve), insistant sur les réactions de défense ou de rejet.Interprétations trop ” mécanistes ” pour l’auteur, qui souhaite une approche ” interactionniste “, c’est-à-dire proche du contexte dans lequel les médias agissent. 

Pour Rémy Rieffel, le rapport entre chercheurs et grand public est de plus en plus tributaire du triangle publicitaire, conseiller en communication, journaliste. Le travail des médiateurs est difficile, selon Lucien Sfez, car ils se situent à la fois du côté de la construction du message (information ou programmes) et du côté de la stratégie économique de leur firme. 

Tout un chapitre aux multiples angles est consacré à la publicité, introduit par Denis Quénard et Gérard Unger, pour lequel le principe de mimesis est le plus ancien de tous : ne pas faire naître la critique mais l’adhésion. Tout joue en économie concurrentielle sur la différence. ” Vouloir être choisi, c’est perpétuer sa raison d’être. ” Quant à la ” culture publicitaire “, elle peut être nationale ou internationale, cela dépend de la maturité des marchés, des individus, des marques. 

Jean Martin s’interroge, lui, sur le ” droit de la communication “, qui déstabilise les cadres juridiques traditionnels. Comment protéger les logiciels ? Quel peut être le régime douanier de l’information ? Quelle sorte de loi nationale est applicable aux communications par satellite ? La communication politique n’est évidemment pas oubliée par J. M. Cotteret et C. Emeri, qu’ils définissent ainsi : ” Echange d’information, entre gouvernants et gouvernés par des moyens, formels ou informels, pour conquérir le pouvoir ou bien l’exercer. ” Il peut s’agir aussi bien d’allocutions que de défilés, de sit-in, d’airs de musique en Afrique, de dazibaos en Chine. Le débat est sans fin, concernant l’influence des nouvelles techniques sur les choix des citoyens, mais en période électorale il faut se rappeler, dit-il, qu’on n’impose plus mais qu’on sollicite. 

François Dagognet et François Guiry parlent ensuite de la vulgarisation scientifique, et Georges Balandier ouvre le chapitre sur ” La communication vue d’ailleurs “, dont les thèmes forment un triptyque : la communication selon les cultures (Afrique, Antiquité, Aztèques, communisme), pour ne garder que les premières références alphabétiques, selon les disciplines (anthropologie, éthologie, psychanalyse, etc.), ou selon les auteurs (de Balandier à Tarde en passant par Descartes, Montesquieu, Rousseau, etc.). 

Un immense éventail, on le voit. Pourtant, on est surpris qu’il existe si peu de références, par exemple, sur l’histoire de l’informatique ou, qu’on ne cite pas, dans les biographies, Hubert L. Dreyfus, dont le livre Intelligence artificielle, mythes et limites (Flammarion, 1984) contient des thèses si riches, ou Bill Gates, le jeune héros de la micro-informatique qui tailla à IBM les croupières que l’on sait. 

L’exhaustivité, dans un tel domaine, est évidemment impossible. La forte personnalité de Lucien Sfez a marqué toute cette entreprise, non seulement parce qu’il a écrit un sixième de cet ouvrage, mais parce que, sous forme de conclusions sur presque tous les grands sujets, il a véhiculé les trouvailles nombreuses de son oeuvre, voire ses dadas, comme le ” tautisme “, servi à toutes les sauces. Petite coquetterie d’un chercheur fécond. Comment lui en vouloir ? 

DICTIONNAIRE CRITIQUE DE LA COMMUNICATION Sous la direction de Lucien Sfez. PUF, 1 780 p., 1980 F. (1) Critique de la communication, Seuil, 1988-1990. DOC:AVEC DESSIN DE NICOLAS GUILBERT


LaFrenchCom vous accompange dans l’élaboration de votre stratégie de communication


Pour en savoir plus, lisez nos articles et décryptages :