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Des battements de paupières de François Mitterrand aux mouvements de mains de ses adversaires, des sourires des uns aux gestes des autres, deux universitaires ont passé au crible toutes les images, volontaires ou non, de la campagne de 1981. Morale de l’histoire : une leçon de vigilance. 

SANS doute aviez-vous déjà remarqué les battements de cils de François Mitterrand, les chuintements de Valéry Giscard d’Estaing, les sourires-rictus de Jacques Chirac, mais ce n’est rien par rapport à tout ce qu’une bonne observation de l’image télévisée peut nous apprendre, au-delà des discours tenus par les hommes politiques. La phase officielle de la campagne officielle sur les ondes va permettre de le vérifier une fois de plus, sinon que nous disposerons pour l’occasion d’un mode de lecture de ces émissions. 

Deux universitaires, Christian Rolot, maitre de conférences à Montpellier-III, et Francis Ramirez, maitre de conférences à Paris-III Sorbonne nouvelle, tous deux en poste à Meknès au titre de la coopération, ont fait un travail de fourmi en visionnant et revisionnant, pendant trois ans, les soixante-neuf émissions (seize heures d’antenne) de la campagne présidentielle de 1981, qui vit s’affronter dix candidats. 

De la masse d’observations rassemblées pour nourrir une thèse de doctorat d’Etat sur l’évaluation de l’assistance des conseils en communication, ils ont tiré un livre plus succinct, à l’intention du grand public, intitulé Choisir un président – vérités et mensonges d’une image télévisuelle (1). 

Sous ce titre, ils proposent une radiographie commentée de la phase cruciale de la communication politiquemoderne. Ils s’intéressent moins – et même pas du tout – à ce que disent les candidats (et que tout le monde peut entendre) qu’à ce qu’ils révèlent malgré eux, ou cherchent à cacher. Du dépouillement minutieux de l’image – la morphologie, la gestualité, les vêtements, la forme du filmage des intéressés – et de l’analyse de la parole – le débit, l’intonation, l’articulation, – il ressort une perception entièrement renouvelée de personnages que l’on croyait familiers et une technique d’observation applicable à d’autres campagnes du même genre, à d’autres candidats. D’où l’actualité de cette étude. 

Données chiffrées à l’appui, il se confirme, par exemple, que François Mitterrand se caractérise par une  » agitation palpébrale  » très rapide et que ce  » bégaiement oculaire  » a pour effet de voiler le regard et d’en briser la continuité. L’actuel président compense cela par  » un jeu de regard didactique  » qui s’impose au téléspectateur. Un expert a constaté, depuis, qu’il suffisait de réduire l’éclairage intensif des prises de vues pour limiter le rythme des battements de cils. De même, pour compenser l’aspect massif et inerte de la morphologie de François Mitterrand, son réalisateur attitré, Serge Moati, avait multiplié les gros plans mettant en valeur la mobilité du visage. 

Si les vêtements des candidats ont tendance à s’uniformiser dans le bleu neutre, leur gestualité, le décor dont ils s’entourent, leur filmage contribuent à les distinguer les uns des autres avec, toutefois, des constantes qui semblent avoir une signification politique. A gauche, où l’expressivité est plus vive, on note un changement plus rapide des plans, tandis qu’à droite il y a plus de lenteur et de fixité. Les représentants des partis du mouvement ont les mains jointes et les doigts entrecroisés, ceux des partis de l’ordre ont les mains posées à plat sur la table. Les candidates sont plus souriantes et moins officielles que ces messieurs. Il y a comme cela bien d’autres signes chargés de sens qui s’échappent de l’écran. 

Mensonges de la parole, 

mensonges du comportement 

Quelles leçons tirer de ce travail pour l’actuelle campagne présidentielle ? Christian Rolot et Francis Ramirez accueillent la question avec prudence.  » Ce que nous avons globalement constaté, déclare le premier, c’est l’uniformisation induite, pendant le déroulement de la campagne, par le médium. L’obligation de se plonger dans le bain télévisuel, qui est très fortement ressentie par les intéressés, tend ainsi à dessiner une sorte de candidat-type.  » 

 » Parallèlement, poursuit-il, la télévision révèle chaque individu plus qu’il ne le croit, et ceux qui essaient de contrefaire leur nature passent mal à l’écran; il arrive un moment où leur vérité cachée éclate, avec le risque de porter atteinte à la sincérité de tout le discours.  » Selon Francis Ramirez,  » quand quelqu’un est mal à l’aise, c’est que, quelque part, il ment. Il y a des mensonges de la parole et des mensonges du comportement, ces derniers pouvant être plus graves que les autres.  » 

Les deux auteurs considèrent que l’assistance des conseillers en communication repose sur une connaissance empirique et intuitive. Elle est limitée, car les hommes politiques ne sauraient avoir la plasticité des acteurs. Ne fonctionne bien que ce qui va dans le sens de leur personnalité. Et il arrive que leurs défauts, du point de vue de la communication, jouent à leur profit, comme  » naturels « , pour peu qu’ils s’expriment avec constance : c’est ce qui est apparu avec François Mitterrand, dont l’inadéquation télégénique est devenue familière en 1981, tandis qu’en face se grippait la belle machine de communication qu’incarnait Valéry Giscard d’Estaing. 

Le danger d’une assistance promotionnelle est de privilégier le look sur le fond, de transformer le mode d’adhésion. Nos deux auteurs notent, dans leur livre sur la campagne de 1981 :  » Les deux grands rivaux de cette campagne sont plus ou moins ouvertement montrés comme des séducteurs : dans tous les cas, le pouvoir – actuel ou potentiel – est digne d’être aimé.  » 

Le danger est effectivement que l’opinion sur celui qui revendique de hautes responsabilités se forme de moins en moins sur ce qu’il dit et de plus en plus sur son image.  » Il est d’autant plus réel, estime Francis Ramirez, que la lecture télévisuelle est plus passive : elle ne laisse, dans son déroulement, ni le temps de s’arrêter ni la possibilité de revenir en arrière; on est désarmé.  » Les deux auteurs en donnent pour preuve leurs propres découvertes. En revisionnant des émissions, ils ont remarqué que l’apparente réaction spontanée de Valéry Giscard d’Estaing au cours d’un entretien avec un journaliste avait été soigneusement préparée, comme le révélait la structure de l’émission, sans que cela soit forcément perceptible au premier abord; dans un autre cas de figure, ils ont relevé que Georges Marchais prétendait qu’il était le seul à parler des  » profits  » : vérification faite, non seulement d’autres candidats avaient utilisé ce mot, mais, en plus, lui-même ne l’avait jamais employé ! 

Cela étant, il n’y a pas, reconnaissent Christian Rolot et Francis Ramirez, de recette simple pour distinguer les vérités des mensonges de l’image télévisuelle. Il faut de la vigilance personnelle et, sans doute, une culture que l’on pourrait acquérir :  » On devrait apprendre à l’école, au lycée, disent-ils, la lecture de l’image, comme on le fait déjà pour la lecture du journal.  » En attendant, leur contribution au décryptage de la communication politique télévisée fournit des éléments d’apprentissage précieux à ceux qui reçoivent le message et, aussi, à ceux qui l’émettent.