valeurs actuelles logoPar Brelet Amaury

Cash Investigation, diffusée sur France 2, multiplie les méthodes controversées. Ses détracteurs dénoncent une émission à charge et militante.

C’ est la Jeanne d’Arc de l’information. Comme la pucelle d’Orléans, Élise Lucet ne craint rien ni personne. Et surtout pas les communicants et leurs formules en béton. La présentatrice de Cash Investigation , sur France 2, fait le siège, depuis cinq ans, des puissants. Il faut la voir courir, dossiers sous le bras, après les politiques et les patrons, puis leur porter l’estocade face caméra. Avec des effets spéciaux, le spectacle est mémorable. « C’est du cinéma, du mauvais Michael Moore. Il n’y avait que le service public pour accoucher d’un truc pareil » , raille un expert en communication. « C’est du sensationnalisme, de la mise en scène. Élise Lucet est une actrice » , enfonce un député. « Une tête à claques » , lâche même un patron.

« Notre truc, c’est le monde merveilleux des affaires, ces puissantes multinationales dont nous vous révélons les petits et les grands secrets » , précise l’émission. Comme dans cet épisode au titre démagogique : « Quand les actionnaires s’en prennent à nos emplois » . Traduction d’un chef d’entreprise : « On dirait un tract de Mélenchon. » Élise Lucet avait alors attaqué le directeur général du laboratoire Sanofi en pleine assemblée générale. « Vous gagnez 508 fois le smic par an. […] Est-ce que votre rémunération de plus de 8 millions d’euros, […] ça n’est pas déplacé ? » , osait l’ancienne présentatrice du journal télévisé et chantre de la transparence, qui a toujours refusé de donner le montant de son salaire, estimé entre 10 000 et 12 000 euros mensuels, en 2015, par Télé 2 Semaines . « Ils se comportent en journalistes politiques , regrette le vice-président du Medef, Thibault Lanxade. Il y a clairement une forme de dénonciation, parfois caricaturale. »

« Pour eux, la grande entreprise est le coupable, le diable, l’incarnation de la dérive néolibérale , renchérit l’économiste Jean-Charles Simon. Il y a un parti pris évident. Ils sont dans le jugement moral. C’est la Firme , de Sydney Pollack, qui complote et cache des choses. » Pourtant, l’équipe de Cash Investigation s’en défend. « On bouscule. C’est peut-être la rançon du succès. Après, chacun est libre de penser qu’on est anticapitaliste » , souffle son rédacteur en chef, Emmanuel Gagnier. « Michael Moore allait secouer le cocotier et alpaguer un patron ou un politique. Nous sommes obstinés et pugnaces. Mais, contrairement à lui, zéro militantisme , ajoute Élise Lucet, qui a répondu à Valeurs actuelles , malgré l’opposition de France Télévisions. Notre ton est punk, mais nous restons hyper rigoureux. »

« On lui devine quand même le coeur à gauche » , ausculte Libération , qui a épinglé plusieurs fois l’émission, notamment pour ses chiffres « bidon » sur les pesticides. Autour d’elle, « les journalistes de Cash forment un groupe soudé, surtout des jeunes, plutôt de gauche mais pas vraiment politisés » , confie un journaliste de France 2. En revanche, Paul Moreira, le créateur « libertaire » de la société Premières Lignes, qui produit le programme, est « un militant acharné » , en plus d’être « un type imbuvable » , persifle un ancien collègue. « Le problème, c’est que les journalistes sont d’une inculture économique crasse. C’est le désert de Gobi , résume un communicant. Leurs analyses de café du commerce rendent les patrons fous. »

Amalgames, approximations, harcèlements… En public, de nombreux dirigeants ont critiqué les méthodes de l’émission. « Cash est l’exemple type du tribunal médiatique. Ils sont à la fois procureur et juge, mènent une enquête à charge, rendent leur sentence et appliquent la présomption de culpabilité médiatique » , analyse Yves-Paul Robert, expert en gestion de crise chez Havas. En entretien avec Élise Lucet, un patron excédé a fini par lui répondre : « Votre question est stupide, c’est indigne de votre fonction de journaliste. » Un autre, furieux, a eu envie de lui « casser la gueule » ! Un troisième a même été exfiltré avant que la situation dégénère. « Je n’ai pas de temps à perdre avec ces cons » , a balayé un dirigeant d’entreprise plus prudent. « Élise Lucet est énervante et agressive. Beaucoup veulent se la faire , concède un communicant. Elle est redoutable. Il y a 14 divisions d’écart avec un grand patron. »

Maxime Lombardini, numéro deux de Free, en a fait les frais, fin septembre, dans une enquête qui éreintait les méthodes managériales de l’opérateur. Effarés par sa prestation, des salariés du centre d’appels de Paris ont aussi été témoins de procédés retors. « Ils ne cherchent pas la vérité. On ne vit pas en enfer , déplore un élu syndical. C’est de la télé-réalité. » Ce jour-là, Élise Lucet avait choisi au hasard un employé pour recueillir son avis. Il n’avait rien à redire. La séquence positive n’a pas été retenue.

Chez les politiques aussi, Cash Investigation suscite l’indignation. « Ils m’ont fait passer pour un voyou vendu aux lobbies. À les en croire, j’ai voté des projets de loi pour faire mourir des gens » , écume un sénateur, qui a reçu le soutien de collègues communistes et de journalistes de France 3. D’autres ont été inondés d’insultes et de menaces de mort. « Cette émission ne sert personne. Elle fait du mal au pays. C’est dramatique » , soupire un député. Pour échapper au piège, des élus ont trouvé la combine : ils se font chercher ou appeler au téléphone par leurs conseillers au motif d’une réunion ou d’une séance dans l’Hémicycle. « On n’est pas des chevaliers blancs , insiste en tout cas Élise Lucet. Je ne suis pas Robin des Bois. »

Pourtant, dans le milieu confidentiel de l’investigation, l’émission détonne. « Sur le fond, le travail est sérieux, mais la forme laisse à désirer » , observe un reporter « pas fan de ce mélange des genres ». Un vétéran est plus féroce. « C’est très engagé. Élise Lucet est une hystérique. Moi, je ne joue pas les Femen. C’est de la gaudriole , tempête-t-il. Aujourd’hui, les vrais journalistes d’investigation se comptent sur les doigts d’une main amputée. Il n’y a plus de neutralité. L’investigation, c’est de la microchirurgie au scalpel, pas de la boucherie à la tronçonneuse. » D’autres, comme cet illustre enquêteur, sont indifférents : « Je ne regarde pas, ça ne m’intéresse pas. »

Quand elle ne cible pas les grands groupes, Cash Investigation vise « une multinationale d’un genre particulier » , l’Église catholique et « sa zone d’ombre la plus terrible : la pédophilie » . L’enquête, réalisée avec Mediapart et diffusée en mars, a choqué de nombreux croyants, qui n’ont pas apprécié de voir Élise Lucet « interpeller » le pape au Vatican ou filer le primat des Gaules, à Paris, en décembre 2016. Commentaire de la voix off : « Le cardinal Barbarin s’enferme une fois de plus dans le silence. » Pourtant, quelques semaines plus tôt, à Lourdes, il avait répondu à ses questions. « Plusieurs collègues et moi avons assisté à un entretien par Élise Lucet sur les marches de la basilique, le 7 novembre , affirme Antoine-Marie Izoard, directeur de la rédaction de Famille chrétienne . C’est délirant. » La vidéo n’a pas été diffusée.

Le porte-parole adjoint de la Conférence des évêques de France, Vincent Neymon, avait lui aussi dénoncé le « grand mépris » de cette émission « à scandale » . Une semaine avant sa diffusion, il recevait un message moqueur, adressé par Élise Lucet : « Alléluia mes frères. Vous ferez 3 Pater et 4 Ave pour expier vos fautes. » Une erreur de manipulation ? « En pensant envoyer aux membres de l’équipe un petit texto un peu marrant, elle a mis Vincent Neymon dans la boucle » , explique Emmanuel Gagnier.

D’autres « victimes » de l’émission n’ont pas non plus oublié le traitement de choc subi. « C’est une imposture et une manipulation de l’opinion publique » , enrage le naturopathe Bernard Sainz, dit « Docteur Mabuse », soupçonné mais jamais condamné, qui accuse la journaliste chargée de l’enquête « Dopage : ça roule toujours » , de l’avoir sollicité « au début sous un faux prétexte » , celui des médecines douces et de ses pratiques thérapeutiques. « Hâte de vous entendre dévoiler vos secrets en matière de santé. À très vite » , s’impatientait ainsi Sophie Le Gall dans un SMS mielleux, envoyé deux mois avant la diffusion, en juillet 2016. Finalement, Bernard Sainz découvre « la supercherie » , le 16 mai, en voyant débarquer dans son salon « l’ayatollah » Élise Lucet. Il apprend même seulement le lendemain le nom de l’émission.

L’enquête assassine, dévoilée cinq jours avant le Tour de France, accusera le « mystérieux guérisseur » d’avoir « donné des protocoles de dopage à des coureurs » et ridiculisera ses pratiques naturelles. Le gourou dénonce depuis « un règlement de comptes » orchestré par Antoine Vayer, ex-entraîneur de l’équipe cycliste Festina et contributeur au Monde , partenaire de l’émission. « Consultant » crédité au générique, c’est lui qui a proposé à son ancien protégé Pierre-Henri Lecuisinier de collaborer à Cash Investigation . « Oui, j’ai accepté de porter une caméra cachée pour piéger Mabuse » , avouera ce dernier. Bernard Sainz, lui, a reçu un coup de fil du vieux champion Raymond Poulidor, outré par l’attitude d’Élise Lucet : « Ce qu’elle t’a fait est scandaleux. » Son avocat devrait déposer cinq plaintes dans les prochaines semaines.

Pas de quoi faire trembler « l’animatrice préférée des Français », déjà accablée de procédures judiciaires. « On les gagnera , assure-t-elle. Il y a, chez certaines entreprises, une volonté de rapport de force et d’intimidation des lanceurs d’alerte. » Toutes ont surtout érigé une muraille médiatique pour protéger leur image. « Chez mes clients, Cash Investigation a très mauvaise réputation , admet Florian Silnicki, expert en gestion de crise. Les patrons ont peur. C’est le grand stress de savoir qui sera la prochaine cible. » Ou, comme le redoute un autre communicant : « Élise Lucet, c’est le sparadrap du capitaine Haddock. Impossible de s’en débarrasser. »

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